LA VIE LITTÉRAIRE
CALMANN Li:VY, ÉDITEUR
DU MKME ALTI-L'U
Format grand in-I8.
BALTHAPAR 1 VOl.
LE CRIMK DE SYLVESTRE DONNARD {OuVmge COU-
ronné par l'Académie française)
l'étui DE N ACRE
LE J A U n I N D 1 ; P I C U R E
J 0 C A s T E E T L E C H A T M A I G R F,
LB LIVRE DE MON AMI
L B L V S R O U G E
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD. .
l'orme du mail
LE PUITS de sainte CLAIR K
LA ROTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUC.
THAÏS
LAVIELITTÉRAIRE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède, la Norwèpe et la Hollande.
Coulommiers. — Inip. Paul lillODAIlD. — l-2i-97.
LA
VIE LITTÉRAIRE
ANATOLE FRANCE
DE l'académie française
QUATRIÈME SÉRIE
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FKËUES
.'{, RUE ADBKR, 3
1897
Droits de reproduction et de Iraduclion réservés.
va
PREFACE
En publiant ce quatrième volume de la Vie
littéraire, je me fais un devoir très doux de
remercier le public lettré de la bienveillance
avec laquelle il a reçu les trois premiers. Je ne
mérite point cette faveur; mais si j'en étais
digne de quelque manière ce serait pour avoir
, donné beaucoup au sentiment et rien à l'esprit de
système. Je ne sais comment il faudrait appeler
exactement ces causeries, et sans doute elles ont
trop peu de forme pour avoir un nom. A coup
sûr, le terme le plus impropre dont on puisse
les désigner est celui d'articles critiques. Je ne
suis point du tout un critique. Je ne saurais
pas manœuvrer les machines à battre dans
lesquelles d'habiles gens mettent la moisson
littéraire pour en séparer le grain de la balle.
IV. a
Il PRÉFACE.
Il y a (l«>s contos de féos. S'il y a aussi des
contes (Ir Irlirt's, c'en sont l;i jtliilAl.
Tout y est senti. J'y ai été sincère jusqu'à la
eaii(h'ur. Dire ce qu'on pense est un plaisir
coùttMix mais Irop vif pour que j'y renonce
jamais. Oiiant à faire des théories, c'est une
vanité qui ne me tente point. ^
Ce qui rend défiant en matière d'esthétique,
c'est que tout se démontre par le raisonnement.
Zenon d'Elée a démontré que la flèche qui vole
est immobile. On pourrait aussi démontrer le
contraire, bien qu'à vrai dire, ce soit plus mal-
aisé. Car le raisonnement s'étonne devant l'évi-
dence, et l'on peut dire que tout se démontre,
hors ce que nous sentons véritable. Une argu-
mentation suivie sur un sujet complexe ne
prouvera jamais que Thabileté de l'esprit qui
l'a conduite. M. Maurice Barrés a été bien avisé
de dire dans un opuscule exquis * : « Ce qui
distingue un raisonnement d'un jeu de mots,
c'est que celui-ci ne saurait être traduit. » Il
faut bien que les hommes aient quelque soupçon
de cette grande vérité, puisqu'ils ne se gou-
1. Toute licence sauf contre l'amour, 1802. in-18.
PRÉFACE. III
vernent jamais par le raisonnement. L'ins-
tinct et le sentiment les mènent. Ils obéissent
à leurs passions, à l'amour, à la haine et sur-
tout à la peur salutaire. Ils préfèrent les reli-
gions aux philosophies et ne raisonnent que
pour se justifier de leurs mauvais penchants et
de leurs méchantes actions, ce qui est risible,
mais pardonnable. Les opérations les plus ins-
tinctives sont généralement celles où ils réus-
sissent le mieux, et la nature a fondé sur
celles-là seules la conservation de la vie et la
perpétuité de l'espèce. Les systèmes philoso-
phiques ont réussi en raison du génie de leurs
auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnaître
en l'un d'eux des caractères de vérité qui le
fissent prévaloir. En morale, toutes les opinions
ont été soutenues, et, si plusieurs semblent
s'accorder, c'est que les moralistes eurent souci,
pour la plupart, de ne pas se brouiller avec le
sentiment vulgaire et l'instinct commun. La
raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les
eût conduits par divers chemins aux conclusions
les plus monstrueuses, comme il se voit en cer-
taines sectes religieuses et en certaines hérésies
dont les auteurs, exaltés par la solitude, ont
IV PRÉFACE.
méprisé le consentement irrodéclii dos lioni-
mes. Il seniMr (jii'clle iaisonn;\l 1res bien,
celle ilocte <aiiiit<\ (|iii, jiiLioanl la création
mauvaise, cnseij^nait aux fidèles à olTenser les
lois })liysiques et morales du monde, sur
Toxemplc des criminels et préférablement à
riinilaliun de Gain et de Judas. Elle raisonnait
bien. Pourtant, sa morale était abominable.
Cette vérité sainte et salutaire se trouve au
fond de toutes les religions, qu'il est pour
riiommeun guide plus sur que le raisonnement
et qu'il faut écouter le cœur quand il parle.
En eslbétique, c'est-à-dire dans les nuages,
on peut argumenter plus et mieux qu'en aucun
autre sujet. C'est en cet endroit qu'il faut être
mélianl. C'est là qu'il faut tout craindre :
rindilTérence comme la partialité, la froideur
comme la passion, le savoir comme l'igno-
rance, l'art, l'esprit, la subtilité et l'innocence
plus dangeureuse que la ruse. En matière
d'eslliétifiue, tu redouteras les sopbismes, sur-
tout quand ils seront beaux, et il s'en trouve
d'admirables. Tu n'en croiras pas même l'esprit
malbématique, si parfait, si sublime, mais d'une
telle délicatesse que cette macbinc ne peut
PREFACE. V
travailler que dans le vide et qu'un grain de
sable dans les rouages suffit à les fausser. On
frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable
peut entraîner une cervelle mathématique.
Pensez à Pascal!
L'esthétique ne repose sur rien de solide.
C'est un château en Fair. On veut l'appuyer sur
l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a
pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de
biologie. L'achèvement des sciences n'a jamais
existé que dans la tête de M. Auguste Comte,
dont l'œuvre est une prophétie. Quand la bio-
logie sera constituée, c'est-à-dire dans quel-
ques millions d'années, on pourra peut-être
construire une sociologie. Ce sera l'affaire d'un
grand nombre de siècles; après quoi, il sera
loisible de créer sur des bases solides une
science esthétique. Mais alors notre planète
sera bien vieille et touchera aux termes de ses
destins. Le soleil, dont les taches nous in-
quiètent déjà, non sans raison, ne montrera plus
à la terre qu'une face d'un rouge sombre et
fuligineux, à demi-couverte de scories opaques,
et les derniers humains, retirés au fond des
mines, seront moins soucieux de disserter sur
VI P I\ K r ACE.
ressence du beau que do brûler dans les ténè-
bres leurs derniers morceaux de bouille, avant
de s'abîmer dans les glaces éternelles.
IVtur fonder la critique, on parle de tradition
et de consentement universel. Il n'y on a pas.
L'opinion presque générale, il est vrai, favorise
certaines œuvres. Mais c'est en vertu d'un pré-
jugé, et nullement par cboix et par reffot d'une
préférence spontanée. Les œuvres que tout le
monde admire sont celles que personne n'exa-
mine. On les reçoit comme un fardeau pré-
cieux, qu'on passe à d'autres sans y regarder.
Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de
liberté dans l'approbation que nous donnons
aux classiques grecs, latins, et même aux clas-
siques français? Le goût aussi qui nous porte
vers tel ouvrage contemporain et nous éloigne
do tel autre est-il bien libre? iN'est-il pas déter-
miné par beaucoup de circonstances étrangères
au contenu de cet ouvrage, dont la principale
est l'esprit d'imitation, si puissant chez l'homme
et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous
est nécessaire pour vivre sans trop d'égare-
ment; nous le portons dans toutes nos actions
et il domine notre sens esthétique. Sans lui les
PRÉFACE. VII
opinions seraient en matière d'art beaucoup
plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par
lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que
ce soit, a trouvé d'abord quelques suffrages, en
recueille ensuite un plus grand nombre. Les
premiers seuls étaient libres ; tous les autres ne
font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens,
ni valeur, ni caractère aucun. Et par leur
nombre ils font la gloire. Tout dépend d'un
très petit commencement. Aussi voit-on que les
ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de
'"hance de plaire un jour, et qu'au contraire les
ouvrages célèbres dès le début gardent long-
temps leur réputation et sont estimés encore
après être devenus inintelligibles. Ce qui prouve
bien que l'accord est le pur effet du préjugé,
c'est qu'il cesse avec lui. On en pourrait donner
de nombreux exemples. Je n'en rapporterai
qu'un seul. Il y a une quinzaine d'années, dans
l'examen d'admission au volontariat d'un an,
les examinateurs militaires donnèrent pour
dictée aux candidats une page sans signature
qui, citée dans divers journaux, y fut raillée
avec beaucoup de verve et excita la gaieté de
lecteurs très lettrés. — Où ces militaires.
vil! rREFACE.
dt-'iiiaiulail-oii , l'iaieiit-ils allés chcrchor des
phrases si baroques et si ridicules? — 11 les
jivaicnl jtriscs pourlaiit dans un très beau livre.
C'était thi .Mitliclot, et du meilleur, du Michelel
du plus beau temps. MM. les officiers avaient
tiré le texte de leur dictée de cette éclatante
description de la France par laquelle le grand
écrivain termine le premier volume de son
Histoire et qui en est un des morceaux les plus
estimés. « En latitude, les zones de la France se
7narquent aisément par leurs produits. Au Nord,
les grasses et basses plai7ies de Belgique et de
Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et
le houblon, leur vigne amère du nord, etc., etc. »
J'ai vu des connaisseurs rire de ce style, qu'ils
croyaient celui de quelque vieux capitaine. Le
plaisant qui riait le plus fort était un grand
zélateur de Michelet. Cette page est admirable,
mais, pour être admirée d'un consentement una-
nime, faut-il encore qu'elle soit signée. Il en va
de même de toute page écrite de main dhomme.
Par contre, ce qu'un grand nom recommande
a chance d'être loué aveuglément. Victor
Cousin découvrait dans Pascal des sublimités
qu'on a reconnu èlre des fautes du copiste. Il
PRÉFACE. IX
s'extasiait, par exemple, sur certains « raccour-
cis d'abîme » qui proviennent d'une mauvaise
lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin
admirant des « raccourcis d'abîme » chez un
de ses contemporains. Les rhapsodies d'un
Yrain-Lucas furent favorablement accueillies
de l'Académie des sciences sous les noms de
Pascal et de Descartes. Ossian, quand on le
croyait ancien, semblait l'égal d'Homère. On
le méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-
Pherson.
Lorsque les hommes ont des admirations
communes et qu'ils en donnent chacun la rai-
son, la concorde se change en discorde. Dans
un même livre ils approuvent des choses con-
traires qui ne peuvent s'y trouver ensemble.
Ce serait un ouvrage bien intéressant que
l'histoire des variations de la critique sur une
des œuvres dont l'humanité s'est le plus occu-
pée, Hamlety la Divine Comédie ou VIliade.
\S Iliade nous charme aujourd'hui par un carac-
tère barbare et primitif que nous y découvrons
de bonne foi. Au xvii® siècle, on louait Homère
d'avoir observé les règles de l'épopée.
« Soyez assuré, disait Boileau, que si Homère
X PREFACE.
a omployé le mot cliien, c'est que ce mot est
ii<)l)l(^ on grec. » Ces idées nous semblent ridi-
cules. Les nôtres paraîtront peut-être aussi
ridicules dans deux cents ans, car enfin on ne
peut mettre au rang- des vérités éternelles
qu'Homère est barbare et que la barbarie est
admirahle. Il n'est pas en matière de littérature
une seule opinion qu'on ne combatte aisément
par l'opinion contraire. Qui saurait terminer
les disputes des joueurs de flûte?
Ce volume fut envoyé à l'imprimerie par
mon éditeur, par mon ami très écouté et très
vénéré, M. Calmann Lévy, que nous avons eu
le malheur de perdre au mois de juin dernier.
M. Ernest Renan et M. Ludovic Halévy ont dit
de cet homme de bien, dans un langage parfait,
tout ce qu'il fallait dire, et je me tairais après
eux si mon devoir n'était de porter témoignage
à mon tour.
M. Calmann Lévy succéda, en 1875, dans la
direction de la maison de librairie à son frère
Michel dont il était l'associé depuis l'année
4844.
Cette maison demeura prospère et s'accrut
encore entre ses mains. Aujourd'hui elle édite
PRÉFACE. XI
OU réimprime chaque année plus de deux mil-
lions de volumes ou de pièces de théâtre.
M. Calmann Lévy fut en relations avec pres-
que tous les écrivains célèbres de ce temps. Il
vécut en commerce intime avec Guizot, Victor
Plugo, Tocqueville, Sainte-Beuve, Alexandre
Dumas, Mérimée, Ampère, Octave Feuillet,
Sandeau, Murg-er, Nisard, le duc d'Aumale, le
duc de Broglie, le comte d'Haussonville, Pré-
vost-Paradol, Alexandre Dumas fils, Ludovic
Halévy, et tant d'autres dont le dénombrement
remplirait plusieurs pages de ce livre. Je dois
du moins indiquer les relations particulière-
ment cordiales qu'il entretenait avec M. Ernest
Renan. C'était un legs de Michel Lévy. M. Renan
a raconté dans ses Souvenirs^ non sans charme,
sa première rencontre avec l'éditeur auquel il
est resté fidèle. Ces rapports excellents se con-
tinuèrent plus cordialement encore avec M. Cal-
mann, devenu, par la mort de son frère aine,
le chef unique de la maison.
M. Calmann Lévy était l'homme le plus sym-
pathique. 11 portait en toutes choses une
extrême vivacité alliée à une bonté exquise. Je
crois bien qu'il était aimé de tous ceux qui le
XII PREFACE.
ronnaissaicnt. Il avait l'esprit des grandes
alla ires, et son attention infaligahle ne négli-
geait pas les plus petites choses. Nous aimions
son bon riro, sa gaieté, sa francliiso et jusqu'à
sa brusquerie. Car dans sa brusquerie môme
il gardait toute la délicatesse de son cœur. Il
était sur, fidèle, obligeant. Il aimait à faire
plaisir. Et, tout engagé qu'il était dans de
vastes entreprises, il s'intéressait aux moin-
dres affaires de ses amis. Un grand éditeur est
une sorte de ministre des belles-lettres. Il doit
avoir les qualités d'un homme d'Etat. M. Gal-
mann Lévy possédait ces qualités. Il était
toujours bien informé. Il connaissait admira-
blement, à son point de vue, toute la littérature
contemporaine. Il savait sur le bout du doigt ses
auteurs et leurs livres. Il faisait preuve d'un
tact parfait dans ses relations avec les hommes
de lettres. Avec une entière bonhomie il saisis-
sait les nuances les plus fines. Il était admi-
rable pour contenter les grands et pour encou-
rager les petits. En vérité, c'était un bon
ministre des lettres.
Mais ce qui donnait un charme singulier à
son mérite, c'était la modestie avec laquelle il
PRÉFACE. XIII
le portait. Cette modestie était profonde et
naturelle. On ne vit jamais au monde un homme
plus simple, moins ébloui de sa fortune. Il
avait gardé la candeur des enfants dans la
société desquels il se plaisait aux heures de
repos.
Nulle affectation chez cet homme excellent,
et s'il s'arrêtait avec complaisance sur quelque
endroit honorable de sa vie, cet endroit était
celui des débuts laborieux où il avait, par son
zèle, secondé son frère Michel. Le seul orgueil
qu'il montrât parfois était celui de ses obscurs
commencements.
Ce n'est pas ici le lieu de le peindre dans sa
famille, où il déploya les plus belles vertus
domestiques. Il ne m'appartient pas de le mon-
trer, comme un patriarche, à sa table couronnée
d'enfants et de petits-enfants. Les regrets qu'il
y laisse ne s'effaceront jamais. Mais il me sera
peut-être permis de dire ce qu'il fut pour moi.
Il me sera permis de payer ma dette à sa mé-
moire. Calmann Lévy m'accueillit dans mon
obscurité, me soutint, tenta mille fois, avec
des gronderies charmantes, de secouer ma
paresse et ma timidité. Il souriait à mes hum-
XIV PRKFACE.
hles succès. Il élaiL plus un ami qu'un éditeur.
Bien d'autres lui rendront un semblable témoi-
gnage. Pour moi, c'est du plus profond de mon
cœur que je m'associe à la douleur incompa-
rable de sa veuve et de ses lils, ainsi qu'aux
regrets profond de tous ses collaborateurs.
Le lendemain môme de la mort de M. Cal-
mann Lévy, M. Ludovic Ilalévy écrivait ces
lignes que je veux citer :
« Calmann Lévy est un des hommes les meil-
leurs, les plus intelligents, les plus droits que
j'aie jamais connus.
(( Resté jeune jusqu'à la dernière heure de sa
vie, il possédait cette grande vertu sans laquelle
la vie n'a véritablement aucun sens : la passion
du travail. On peut dire qu'il a eu deux familles.
Sa famille de cœur, d'abord : sa femme, ses
fils, sa fille, ses petits-enfants, tous si tendre-
ment aimés par lui... Et comme celte tendresse
lui était rendue! Puis ce que j'appellerai sa
famille de travail, ses collaborateurs de la rue
Auber. Il y avait plaisir à le voir, allant et
venant, dans cet immense magasin de librairie,
parmi ces montagnes de livres, au milieu de
ses employés; il était vraiment pour eux le
PRÉFACE. XV
patron, dans le vieux sens, dans le bon sens du
mot. D'ailleurs, il en était des employés comme
des auteurs; ils quittaient bien rarement la
maison. J'ai vu arriver, il y a une trentaine
d'années, dans la librairie de la rue Yivienne,
des enfants qui rangeaient des livres et faisaient
des paquets; je les vois aujourd'hui, rue Auber,
grisonnants et devenus , dans des situations
importantes, des hommes tout à fait distingués.
Et cela grâce à celui qu'ils continuaient à
appeler le patron.
« Plus heureux que son frère Michel qui
n'avait pas d'enfants, Galmann Lévy a eu la
joie de pouvoir se dire, en regardant ses trois
fils, que son œuvre serait dignement continuée
par ceux qui portent son nom. Il ne pouvait
être en de meilleures mains, cet héritage d'un
demi-siècle de travail et d'honneur. »
C'est de tout cœur que je m'associe aux
sentiments si bien exprimés par M. Ludovic
Halévy. Je le fais avec quelque autorité et
quelque connaissance, étant déjà ancien dans
la « copie » et dans les livres. Du vivant de
M. Galmann Lévy, j'ai vu ses trois fils le
seconder en son vaste et délicat travail d'édi-
XVI PRÉFACE.
teiir. J'ai vu M. Paul Galmann, formi; dès l'^n-
fance par Toncle Michel, et depuis longtemps
rompu aux aiï'aires, suppléer, avec ses deux
jeunes frères, le vieux chef que nous regret-
tons, mais qui revit dans ses enfants. Je sais,
par <'xpérience, combien MM. l*aul, Georges
et Gaston Calmann Lévy sont d'un commerce
agréable et sur. Certes l'héritage de travail et
d'honneur laissé par leur père ne saurait être
mieux placé qu'en leurs mains.
A. F.
Mai 1892.
LA VIE LITTÉRAIRE
MADAME ACKERMANN
Tai eu l'honneur de connaître madame Ackermann,
qui vient de mourir. Je la voyais à ses échappées de
Nice, l'été, dans sa petite chambre de la rue des Feuillan-
tines qu'emplissaient l'ombre et le reflet pâle des grands
arbres. C'était une vieille dame d'humble apparence.
Le grossier tricot de laine, qui enveloppait ses joues,
cachait ses cheveux blancs, dernière parure, qu'elle
dédaignait comme elle avait dédaigné toutes les autres.
Sa personne, sa mise, son attitude annonçaient un mépris
immémorial des voluptés terrestres et l'on sentait, dès
l'abord, que cette dame avait été brouillée de tout temps
avec la nature.
— Quoi! s'écria M. Paul Desjardins, quand un jour
on la lui montra qui passait dans la rue, c'est là
madame Ackermann? elle ressemble à une loueuse de
chaises.
IV. 4
2 LA Vin LITTI':UA1IIE.
Kt il est vrai (m'clle ressomlilnil ;i une loueuse de
chaises. Mais elle pensait forleinenl et son âme auda-
cieuse s'était alTranchie des vaines terreurs qui dominent
le commun des hommes.
Louise Choquet fut élevée à la campagne. Ses meil-
leurs moments — elle nous Ta dit — étaient ceux
qu'elle passait, assise dans un coin du jardin, à regarder
les moucherons, les fourmis et surtout les cloportes.
Comme i)eauconp d'enfants intelli^^enls, elle eut grand'
peine à ap[)rendre à lire. Le catéchisme la rendit ;i moitié
folle d'épouvante. Quand elle fut un peu grande, un hon
prêtre se donna beaucoup de peine pour lui expliquer
la doctrine chrétienne; elle suivit cet enseignement avec
une extrême attention. Quand il fut terminé, elle avait
cessé de croire tout à fait et pour jamais. Orpheline de
bonne heure, elle alla \ivre à Berlin, chez des hôtes
excellents, où elle connut Alexandre de Humboldt,
Varnhagen, Jean Millier, Bœkh, des savants, des philo-
sophes. Son esprit était déjà formé et son intelligence
armée. Il y avait déjà en elle ce pessimisme profond qui
a éclaté depuis.
Là, elle fut aimée d'un doux savant, nommé Acker-
mann, qui faisait des dictionnaires et rêvait le bonheur
de l'humanité. Elle consentit à l'épouser après s'être
assurée qu'il pensait comme elle que la vie est mauvaise
et que c'est un crime de la donner. Après deux ans
d'une union tranquille, Ackermann mourut sur ses
livres, et sa veuve se retira à iS'ice, dans un ancien cou-
vent de dominicains, encore di\ isé en cellules. Elle y lit
MADAME ACKERMANN. 3
Ijîilir une tour d'où elle découvrait le golfe bleu et les
cimes blanches des montagnes du Piémont. C'est là
qu'elle est morle après quarante-quatre ans de solitude.
Chaque malin, comme le vieux RoUin dans sa maison
de Saint-Élienne-du-Mont, elle allait voir, en se levant,
comment ses arbres fruitiers avaient passé la nuit. De
temps en temps, dans la paix de ses jours monotones,
elle écrivait ces vers désespérés qui lui survivent. Pas
de vie plus unie que la sienne. Cette audacieuse mena
l'existence la plus régulière.
« Je puis être hardie dans mes spéculations philoso-
phiques, disait-elle; mais, en revanche, j'ai toujours élé
extrêmement circonspecte dans ma conduite. Cela se
comprend d'ailleurs. On ne commet guère d'imprudences
que du côté de ses passions; or, je n'ai jamais connu
que celles de l'esprit. » Tout son bonheur au monde et
son unique sensualité furent de voir fleurir ses aman-
diers et de causer de Pascal avec M. Ernest Havet.
Sans demander aucune aide au ciel, elle exerça les
vertus de ces saintes femmes, de ces veuves voilées que
célèbre l'Église. Nalurellement, elle était d'une pudeur
farouche.
L'idée seule d'une faiblesse des sens lui faisait horreur,
et elle s'éloignait avec dégoût des personnes qu'elle
soupçonnait d'être trop attachées aux choses de la chair.
Quand elle avait dit d'une femme « elle est instinctive »,
c'était un congé définitif. Elle avait même, à cet endroit,
des rigueurs inconcevables. Il lui arriva de se brouiller
avec une amie d'enfance, parce que la pauvre dame,
4 LA VI i: LITTÉRAIUn.
àp^ée alors de \)\u> de soixante ans, av.iil un jour, assise
au coin du feu, passé les pincelles à un livs \iru\ mon-
sieur d'une manière trop sensuelle. J'éla s la (juand la
chose advint. Il me souvient (ju'on parlait de Kant et de
l'impératif calé^^orique. l*our ma part, je ne vis rien
que d'innocent dans les deux vieillards el dans les pin-
cettes. La dame du coin du feu n'en fui jias moins
chassée sans retour. Madame Ackermann l'avait jugée
instinctive. Elle n'en démordit point.
Madame Ackermann était capable d'une sorte d'amitié
droite el simple. Elle s'était fait pour ses vacances pari-
siennes une famille d'esprit. Comme toutes les belles
âmes elle aimait la jeunesse. Le docteur Pozzi et M. Jo-
seph Reinach n'ont pas oublié le temps où elle les appe-
lait ses enfants. Chaque fois que quelqu'un de ses jeunes
amis se mariait, elle était désespérée. Pour elle, bien
qu'elle y eût passé jadis assez doucement, mais sous con-
ditions, le mariage était le mal et le pire mal, car sa can-
deur n'en soupçonnait pas d'autre. Elle était philosophe :
l'innocence des philosophes est insondable. A son sens,
un homme marié était un homme perdu. Songez donc!
Les femmes, môme les plus honnêtes, sont tellement
« instinctives » ! Elle frissonnait à celle seule pensée.
Ceux qui ne l'ont point connue ne sauront jamais ce
que c'est (ju'une puritaine athée. Et poui tant, ô replis
[irofonds du cœur, ô contradictions secrètes de l'âme!
je crois qu'au fond d'ell«-mème et bien à son insu, cette
dame avait (juelque prèlèrence pour les mauvais sujets.
En poésie du moins. Elle était folle de Musset. Enfin
MADAME ACKERMANN. 5
cetle olistinéc conlemptrice de l'amour, un jour, à l'ombre
de ses orangers, a écrit cette pensée dons le petit cahier
où elle mettait les secrets de son âme : « Amour, on a
beau t'accuser et te maudire, c'est toujours à toi qu'il
faut aller demander la force et la flamme! »
Comme tous les solitaires, elle était pleine d'elle-
même. Elle ne savait qu'elle et se récitait sans cesse.
Elle allait portant dans sa poche une petite autobio-
graphie manuscrite qu'elle lisait à tout venant et qu'elle
finit par faire imprimer. Ses plus beaux vers insérés
dans la Revue moderne, avaient passé inaperçus. C'est
un article de M. Caro qui les fit connaître tout d'un coup.
Elle eut depuis lors un groupe d'admirateurs fervents.
.J'en faisais partie, mais sans m'y distinguer. Sa poésie
me donnait plus d'étonnement que de charme, et je ne
sus pas la louer au delà de mon sentiment. Elle élait
sensible à cet égard et, comme elle avait le cœur droit
et l'esprit direct, elle me dit un jour :
— Que trouvez-vous donc qui manque à mes vers,
pour que vous ne les aimiez pas?
Je lui avouai que, tout beaux qu'ils étaient, ils m'ef-
frayaient un peu, dans leur grandeur aride. Je m'en
excusai sur ma frivolité naturelle.
— Comme les enfants, lui dis-je, j'aime les images,
et vous les dédaignez. C'est sans doute avec raison que
vous n'en avez pas.
Elle demeura un moment stupéfaite. Puis, dans l'excès
de Fétonnemenl, elle s'écria :
— Pas d'images! que dites-vous là? Je n'ai pas
6 LA VIE LITTÉIIAIIIE.
d'images! mais j'ai « l'esquif >. « L'es(jiiif », n'est-ce
pas une imai^e? Et celle-là ne suffit-elle pas à tout?
L'esquif sur une mer ora<^^euso, l'esquif sur un lar tran-
quille!... Que voulez-vous de plus?
Oui certes elle avait « l'esquif », celte bonne madame
Ackt'ruiann. Elle avait aussi l'écueil et les autans, le
vallon, le bosquet, l'aigle et la colombe, et le sein des
airs, et le sein des bois, et le sein de la nature. Sa langue
poétique était composée de toules les vieilleries de son
enfance.
Et pourtant ces vers aux formes usées, aux couleurs
pâlies, s'imprimèrent fortement dans les esprits d'élite;
celle poésie retenlit dans les âmes pensantes, celle musc
sans parure et pres(]ue sans beauté s'assit en préférée
au foyer des hommes de réilexion et d'étude. Pourquoi?
Cerles, ce n'est pas sans raison. Madame Ackermann
apportait une chose si rare en poésie qu'on la crut
uni(|ue : le sérieux, la conviction forte. Celle femme
exprima dans sa solitude, avec une sincérité entière, son
idée du monde et de la vie. A cet égard je ne vois que
M. Sully-Prudhomme qui puisse lui élre comparé. Elle
fui comme lui, avec moins d'étendue dans l'espril, mais
plus de force, un véritable poète [)liilosophe. Elle eut la
passion des idées. C'est par là qu'elle est grande. Soit
qu'elle nous montre au jugement dernier les morts
refusant de se lever à l'appel de l'ange et repoussant
même le bonheur quand c'est Dieu, l'auteur du mal,
qui le leur aj)porte, soit qu'elle dise à ce dieu : « Tu
m'as pris celui (pie j'aimais; comment le rcconnailrai-je
MADAME ACKERMANN.
quand lu en auras l'ail un bienheureux? Garde-le;
j'aime mieux ne le revoir jamais. » Soit qu'elle crie à la
nalure : « En vain lu poursuis Ion obscur idéal à tra-
vers tes créations infinies : tu n'enfanteras jamais que le
mal et la mort », elle fait entendre Taccent d'une médi-
tation passionnée, elle est poète par l'audace réfléchie
du blasphème; tous les plis mal faits du discours tom-
bent; Ton ne voit plus que la robuste nudité et le geste
sublime de la pensée.
On admire, on est ému, on ressent une effrayante
sympathie et l'on murmure cette parole du poète Alfred
de Vigny : « Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste
ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes. »
Rappelez-vous le chœur des Malheureux, qui ne veu-
lent pas renaître, même pour goûter la béatilude éter-
nelle, mais tardi\e.
Près de nous la jeunesse a passé les mains vides,
Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.
Les sources de l'amour sur nos lèvres avides,
Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.
Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte.
Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri
Parfois s'offrait à nous sur la route déserte,
Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient;
Tout devenait roseau quand nos cœurs s'y posaient.
Au gouffre que pour nous creusait la Destinée,
Une invisible main nous poussait acharnée.
Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,
A nos côtés marchait le Malheur inflexible.
Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,
Et l'aveugle Hasard savait où nous frapper.
Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices;
Non! ce n'est point à nous de redouter l'enfer,
8 LA VIE LITTERAIRE.
Car nos fautes n'ont pas mérité de supplices ;
Si nous avons failli, nous avons tant soulVerl!
Kh bien ! nous renoncions même à celle esiièrance
D'entrer dans ton royaume et de voir les splendeurs;
Seigneur nous refusons jusqu'à ta récompense,
Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.
Nous le savons, tu peux donner encor des ailes
Aux âmes qui i)loyaient sous un fardeau trop lourd;
Tu peux, lors(|u'il te plait, loin des sphères mortelles
Les élever à loi dans la grâce et l'amour;
Tu peux, parmi les chu'urs qui chantent tes louanges,
A tes pieds, sous les yeux, nous mettre au premier rang,
Nous faire couronner par la main de tes anges.
Nous rcvèlir de gloire en nous transfigurant,
Tu peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle,
Nous rendre le désir que nous avions perdu...
Oui, mais le Souvenir, celte ronce immortelle
Attachée à nos cœurs, l'en arracheras-tu?
Ilappelez-vous les imprécations de l'iiomme à la
rialure :
Eh bien! reprends-le donc ce peu de fange obscure,
Qui pour quelques instants s'anima sous ta main;
Dans Ion dédain superbe, implacable Nature,
Brise à jamais le moule humain!
De ces tristes débris, quand tu verrais, ravie.
D'autres créations éclore à grands essaims,
Ton Idée éclater en des formes de vie
Plus dociles à tes desseins.
Est-ce à dire que Lui, ton espoir, la chimère.
Parce qu'il fut rêvé, puisse un jour exister?
Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère;
A l'œuvre! 11 s'agit d'enfanter.
Change en réalité ton attente sublime.
Mais quoi! pour les franchir malgré tous tes élans,
La distance est trop grande et trop profond l'abime
Entre ta pensée et tes flancs.
MADAME ACKERMANN.
La mort est le seul fruit qu'en tes crises futures
Il te sera donné d'atteindre et de cueillir;
Toujours nouveau débris, toujours des créatures
Que tu devras ensevelir!
Car sur ta route en vain l'âge à l'âge succède
Les tombes, les berceaux ont beau s'accumuler
L'idéal qui te fuit, l'idéal qui t'obsède
A l'infini pour reculer.
Et l'on s'étonne que d'une existence tout unie et
tranquille soit sortie celte œuvre de désespoir. Dans sa
cellule aussi froide, aussi chaste, aussi paisible qu'au
temps des fils de Dominique, la recluse de Nice a
gémi comme une sainte de l'athéisme, sur les misères
qu'elle n'éprouvait pas, sur les souffrances de l'huma-
nité tout entière. Elle a fait doucement le songe de la
vie; mais elle savait que ce n'était qu'un songe. Peut-
être vaut-il mieux croire à la réalité de l'être et à la
bonté divine, puisque, si c'est là une illusion, c'est une
illusion que la mort indulgente ne dissipera [)oin[. Quoi
qu'il soit de nous, ceux qui croient à l'immortalité
de la personne humaine n'ont pas à craindre irêtre
détrompés après leur mort. Si, comme il est inliniment
probable, ils ont espéré en vain, s'ils ont été dupes, ils
ne le sauront jamais.
1.
> 1
NOTRE COEUIl
Oui, snns doute, M. de jl;nii>;i->;!nl n r;:i o i : li ::.
mœurs, les idées, les croyances, les <i'iiliiii< nls, .oui
change. Chaque génération apporli- des niodi > i-l Acs
passions nouvelles. Ce perpétutd écoult.'menl du loule> 1. s
formes et de toutes les pensées est le granti iiniuscinent
et aussi la grande tristesse de la vie. M. de Maupassanl
a raison : ce qui fut n'est plus et ne sera jamais plus.
De là le charme [tuissuit du passé. M. de Maupassanl a
raison : Tous les vingt-cinq ans les iionimes et les i'emmes
trouvent à la vie et à Tamour un goiàt qui n'avait point
encore été senti. Nos grand'mères étaient romanti(|ues.
Leur imagination aspirait aux passions tragiques. C'était
le temps où les femmes portaient des boucles à l'an-
glaise et des manches à gigot : on les aimait ainsi. Les
hommes étaient coiffés en coup de vent. Il leur suflisait
pour cela de se brosser les cheveux, chaque matin, d'une
1. Par <Juy de Maupassant.
NOTRE C CE U R . Il
certaine manière. Mais, par cet arlifue, ils avaient l'air
de voyageurs errant sur la pMinte d'un cap ou sur la
cime d'une montagne, et ils semblaient perpétuellement
exposés, comme M. de Chateaubriand, aux orages ds
passions et aux tempeles qui emportent les empires. La
dignité humaine en était beaucoup relevée. Sous Napo-
léon III, les allures devinrent plus libres et les physio-
nomies plus vulgaires. Aux jours de sainte Crinoline,
les femmes, entraînées dans un tourbillon de plaisirs,
allaient de bal en bal et de souper en souper, vivant
vile, aimant vite et, comme madame Benoiton, ne restant
jamais chez elles. Puis,- quand la fête fut finie, la mor-
phine en consola plus d'une des tristesses du déclin. Et
peu d'entre elles eurent l'art, l'art exquis de bien vieillir,
d'achever de vivre à la façon des dames du temps jadis
qui, sages enfin et coquettes encore, abritaient pieuse-
ment sous la dentelle les débris de leur beauté, les restes
de leur grâce, et de loin souriaient doucement à la
jeunesse, dans laquelle elles ciiercbaient les figures de
leurs souvenirs. Vingt ans sont passés sur les beaux
jours de madame Benoiton; de nouveaux sentiments se
sont formés dans une chair nouvelle. La génér.ition
actuelle a sans doute sa manière h elle de senlir et de
comprendre, d'aimer et de vouloir. Elle a sa figure
propre, elle a son esprit particulier, qu'il est difficile de
reconnaître.
Il faut beaucoup d'observation et une sorte d'instinct
pour saisir le caractère de l'époque dans laquelle on vit
et pour démêler au milieu de l'infinie complexité des
]2 LA VIE LITTEUAlUi:.
clioscs actuelles les Iniils essentiels, les lormes typiques.
M. (le Maupassanl y doit rf'ussir mitant (.'t mieux (jue
personne, car il a \\v\\ juste et rinluilion sûre. Il esl
perspicace avec simplicité. Son nouveau roman veut
nous montrer un homme et une femme en 1890, nous
peindre l'amour, l'antique amour, le premier né des
dieux, sous sa figure présente et dans sa dernière méta-
inor[ihose. Si la peinture est fidèle, si l'artiste a bien vu
et Itien copié ses modèles, il faut convenir qu'une Pari-
sienne de nos jours est peu capable d'une passion forte,
d'un sentiment vrai.
Miclièle de Hurne, si jolie dans son éclat doré, avec
son nez fin et souriant et son regard de Heur passée, esl
une mondaine accomplie. Elle a ce goût léger des arts
(jui donne de la grâce au luxe et communique à la beau lé
un charme qui la rend loule-puissaule sur les esprits
raffinés. De plus, sous des airs de gamin et avec un
mauvais ton tout à fait moderne et du dernier bateau,
elle a cet instinct de sauvage, cette ruse de Peau-Uouge
par laquelle les femmes sont si redoutables, j'entends
les vraies femmes, celles qui savent armer leur beauté.
Au reste d'esprit médiocre, ne sentant point ce qui esl
vraiment grand, alTairée, frivole, vide et s'ennuyanl
toujours.
Elle est veuve. Son père l'aide à donner des dîners et
des soirées dont on parle dans les journaux. Ce père esl
aussi très moderne. Il ne prétend pas aux respects exa-
gérés de sa fille, qu'il aime en connaisseur, avec une
petite pointe de sensualisme et de jahiusie. Très galant
NOTRE COEUR. 13
homme sans doule, mais poussant assez Join le dilellan-
tisme de la paleruilé.
Madame de Burne reçoit dans son pavillon de la rue
du Général-Foy des musiciens, des romanciers, des pein-
tres, des diplomates, des gens riclies, entin le personnel
jordinaire d'un salon à la mode. On sail qu'aujourd'hui
les hommes de talent sont fort bien accueilis dans le
monde quand ils sont célèbres. A mesure qu'on avance
dans la vie, on s'aperçoit que le courage le plus rare est
celui de penser. Le monde se croit assez hardi quand il
soutient les réputations établies. Madame de Burne a un
romancier naturaliste dont les livres se tirent à plusieurs
mille et un musicien qui, selon l'usage, a fait jouer un
opéra d'abord à Bruxelles, puis à Paris. Il y a cent ans,
elle aurait eu un perroquet et un philosophe.
Son salon est très distingué, sélect, diraient les jour-
naux : madame de Burne qui adore être adorée, a tourné
la tête à tous ses intimes. Tous ont eu leur crise. Elle les
a tous gardés, sans doute parce qu'elle n'en a préféré
aucun. Mais un nouveau venu, M. André MarioUe qui
l'aime à son tour, et le lui dit, parvient à lui inspirer
l'idée qu'il est peut-être bon d'aimer. Elle se donne à
lui sans marchander, généreusement. Elle a de la crâ-
nerie, cette petite femme; mais elle n'est pas faite pour
aimer. M. André Mariolle s'aperçoit bien vite qu'elle y
met une distraclion impardonnable. Il en souffre, car il
aime profondément, lui, et il la veut toute. Après un an
d'essais, fatigué, irrité, désespéré de la trouver toujours
près de lui absente ou fuyante, il rompt, s'échappe et va
14 LA Vin LITTÉRAIRE.
se cacher. Mais pas lii's loin, à Fonlaiiielilciu sonlcinenl où
il trouve une pelite.^ervanle (J'aulierj^e (lui lui iir(iii\e loiit
de suite que les femmes n'ont [)as toutes, en amour, Télé-
ganle inililTérence de madame de lUirue. Voilà le roman.
H est cruel et ce n'est pointde ma faule. Uu<'l(|ues-unsde
mes lei'leurs, et non pas ceii\ donl la s\ nipalliic m'est la
moins chère, se i)lai^fnent parfois, je le s.iis, avec une
douceur (jui me louche, (jue je ne les édifie point assez
et que je ne dis plus rien pour la consolation des affli-
gés, l'édilicalion des fidèles et le salut des [lécheurs.
Qu'ils ne s'en prennent pas trop à moi de tout ce que
je suis ohligé de leur montrer d'amer et de pénihle. Il y a
dans la pensée contemporaine une étrange âcrelé. Notre
liltéralure ne croit plus à la bonté des choses. Écoulons
un rêveur comme Loti, un intellectuel comme Bourgel,
un sensualisle comme Maupassanl, et, nous entendrons,
sur des tons difféivnls, les mêmes paroles de desenchan-
tement. On ne nous montre plus de Mandant ni de Clélie
triomphant par la vertu des faihiesses de l'ànie ( l ik^
sens. L'art du xvii^ siècle croyait à la vertu, du moins
avant Racine qui fut le plus audacieux, le plus terrible et
le plus vrai des naturalistes, et peut-être, à certains égards
le moins moral. L'art du xviii^ siècle croyait à la raison.
L'art du xix*" siècle croyait d'abord à la passion, avec C!ia-
leaubriand, George Sandetlesromanliiiues. Maintenant,
avec les naturalistes, il ne croit plus qu'à rinstinct.
C'est sur les fatalités de nature, sur le déterminisme
universel que nos romanciers les plus puissants fondent
leur morale et déroulent leurs drames. Je ne vois guère
NOTRE COEUR. 15
que M. Alphonse Daudet qui, parmi eux, semble
admettre parfois une sorte de providence universelle, un
impératif catégorique et ce que son ami Gambetla appe-
lait, un peu radicalement, la justice immanente des
choses. Les aulres sont des sensualisles purs, infiniment
tristes, de cette profonde tristesse épicurienne auprès de
laquelle l'affliction du croyant semble presque de la joie.
Gela est un fait, et il faut bien que je le dise, comme le
moine Raoul Glaber notait dans sa chronique les pesles
et les famines de son siècle effrayant.
^I. de Maupassant, du moins, ne nous a jamais
flattés. Il ne s'est jamais fait scrupule de brutaliser notre
optimisme , de meurtrir notre rêve d'idéal. Et il s'y est
toujours pris* avec tant de franchise, de droiture, et d'un
cœur si simple et si ferme, qu'on ne lui a point trop
gardé rancune. Et puis il ne raisonne pas; il n'est subtil
ni taquin. Enfin, il a un talent si puissant, une telle sûreté
de main, une si belle audace, qu'il faut, bien le laisser
dire et le laisser faire. Volontairement ou non, il s'est
peint dans un des personnages de son dernier roman.
Gar il est impossible de ne pas reconnaître l'auteur de
Bel Ami en ce Gaston de Lamarthe qu'on nous dit
« doué de deux sens très simples, une vision nette des
formes et una intuition instinctive des dessous ». Et le
portrait de ce Gaston de Lamarthe n'est-il pas, trait pour
trait, le portrait de M. de Maupassant?
Gaston de Lamarthe, c'était avant tout un homme de
lettres, un impitoyable et terrible homme de lettres.
Armé d'un œil qui cueillait les images, les attitudes,
16 L A \- I E L I T T É R A I II E .
les gestes, avec une rapidité et une préeison d'appareil
phutographique, et doué d'une pénétration, d'un sens
de romancier naturel comme un flair de chien de
chasse, il emmagasinait du matin au soir des renseigne-
ments professionnels.
Mais, avec tout cela Miclièle de Burne esl-elle tout ce
qu'il voul.iil qu'elle fût, esl-elle le type de la femme
d'aujourd'hui? J'avoue que je serais curieux de le
savoir. Je vois bien qu'elle est moderne par ses hibelols
el ses toilettes et par la petite horloge de son coupé,
encore (]ue l'héroïne du roman parallèle de M. Paul
Bourget ait pris soin de faire venir la sienne d'Angle-
terre. Je vois bien qu'elle s'habille chez I)..., comn)e
les actrices du Gymnase et les femmes de la haute
finance, et je n'oserais pas la chicaner sur celle cein-
ture d'œillets, cette guirlande de myosotis et de muguets,
et ces trois orchidées sortant de la gorge qui, entre
nous, me semblent le rêve d'une perruche de l'Amérique
du Sud plutôt que l'industrie d'une femme née sur le
bord de la Seine, « au vrai pays de gloire ». Mais ce
sont là des sujets infiniment délicats el beaucoup plus
difliciles pour moi que la couleur el le tissu du slyle. Je
vois — et c'est un grand point — que par ces robes
« em plumées » dont elle était prisonnière, ces robes
« gardiennes jalouses, barrières coquelles el précieuses »,
qu'(,'lle porte jusque dans le petit p.ivillon des rendez-
vous, madame de Burne rappelle la Paulelle de Gyp et
celte madame d'Houbly dont la robe était fermée par
soixante olives sous lesquelles passaient autant de ganses,
NOTRE COEUR. 17
sans cnniplcr les agrafes et une rangée de boutons. Et
je me persuade que madame de Burue est très moderne
et tout à fait éloignée de la nature. Elle est moderne,
ce semble aussi par un tour d'esprit, un air de figure,
un je ne sais quoi, un rien qui est tout.
Je le crois, je le veux, elle est une femme moderne
comme elles sont toutes et disons-le — comme il y en a
bieii pou. Elle est la femme moderne, telle que les loisirs,
l'oisiveté, la satiété l'ont faite. Et celle-là est si rare
qu'on peut dire que numériquement elle ne compte pas,
bien qu'on ne voie qu'elle, pour ainsi dire, car elle brille
à la surface de la société comme une écume argentée et
légère. Elle est la frange élincelante au bord de la pro-
fonde vague humaine. Sa fonction futile et nécessaire est
de paraître. C'est pour elle que s'exercent des industries
innombrables dont les ouvrages sont comme la fleur du
travail iiumnin. C'est pour orner sa beauté délicate que
des milliers d'ouvriers tissent des étoffes précieuses,
cisellent For et taillent les pierreries. Elle sert la société
sans le vouloir, sans le savoir, par l'effet de cette mer-
veilleuse solidarité qui unit tous les êtres. Elle est une
œuvre d'art, et par là elle mérite le respect ému de tous
ceux qui aiment la forme et la poésie. Mais elle est à
part; ses mœurs lui sont particulières et n'ont rien de
commun avec les mœurs plus simples et plus stables de
cette multitude humaine vouée à la tâche auguste et
rude de gagner le pain de chaque jour. C'est là, c'est
dans cette masse laborieuse que sont les vraies mœurs,
les véritables vertus et les véritables vices d'un peuple.
IS LA VII- LITTÉRAIRE.
Quant à mad.inie de Hiirne, ilonl la foiiclion est d'ûlre
ëlé;,\anle, elle accomplit sa tâche sociale en meltanl de
belles robes. Ne lui en demandons pas davanla;,^'. M. de
M;ii'iollc fut liiiMi iiii|inidciil en rairuaiil «le tout son
Cd'ur et en exi^^eanl qu'une personne (jui se tlevail à
sa propre iieaulé renonçât à elle nirme pour être tout
à lui. il m SDulïrit erut'llt'iiiL'iil. 1^1 la prlilo bonne de
FonlairRdjIcau ne le consola pas. S'il veut èlre consolé,
je lui conseille de lire V Imitation. C'est un livre sccou-
rable. M. Cherbuliez (il me Ta dit un jouij cioit (ju'il
a été écrit par un homme qui avait connu le inonde et
qui y avait aimé. Je le crois aussi. On ne s'expliquerait
pas sans cela des pensées qui, comme celles-ci, don-
nent le frisson : « Je voudrais souvent m'(Mre lu, et ne
m'êlre pas trouvé parmi les boniines. » M. de Mariolle
ne s'y trompera pas : il sentira tout de suiie que ce
livre est encore un livre d'amour. Qu'il ouvre Cl' bré-
viaire de la sagesse humaine et il y trouvera ce pré-
cepte :
« Ne vous appn\ez point sur un roseau qu'agile le
vent et n'y mêliez pas votre confiance, car toute chair est
comme l'Iierbe, et sa gloire passe comme la fleur des
champs. »
UN COEUR DE FEMME '
C'est un petit volume, un petit volume à couverture
jaiine, comme on en voit tant aux étalages des libraires,
mais qui va courir, celui-là, sur toutes les plages et dans
toutes les villes d'eaux où sont dispersées, par cet élé
frais et pâle, ces quelques milliers d'âmes subtiles,
mquiètes et vaines qui composent la société parisienne,
et parmi lesquelles il en est une centaine, revêtues d'une
forme féminine, souriantes et bien chiffonnées, de qui
dépend la fortune des romanciers. Ce petit livre porte
sur sa couverture le nom de Paul Bourget et il s'appelle
un Cœur de femme. C'est pourquoi il ira aux sources
célèbres de la montagne, où sont les belles buveuses
d'eau; c'est pourquoi il aura sur les grèves de « la mer
élégante ». « La mer élégante », le mot est de M. Paul
Bourget lui-même.
Un des gentilshommes des comédies de Shakespeare,
i. Par Paul Bourget.
20 LA VIE LITTÉUAIUE.
i|iii esl liiMiitiiliilc et <;alaiil (miiiiiu', il sied à un sei<i;neur
de la cour de la reine Elisabeth, dit en ]);irlant des livres
qui doivent entrer dans sa liihlii)(liùque : o Je veux(|u'ils
Sdienl hicn reliés et qu'ils parlent d'auiour. » Aussi jjien,
il éiail de mode alors en Anf,del<'rre et on France de
re\rtir les livres d'une enveloppe nKi};niliijue. On faisait
encore ces reliures à comparlinienls chargées de fleurons
et de devises dans le goût de la Renaissance, (jui proté-
geaient le livre en l'honorant, comme une cassette de
cuir doré.
Aujourd'hui, ainsi que le gentilhomme de la comédie,
nous voulons que nos livres favoris, nos romans, parlent
d'amour. El c'est assurément le grand point pour les
fennnes. .Alais personne ne se soucie qu'ils soient bien
reliés, ni même qu'ils soient reliés d'aucune façon.
La couverture jaune se fane et s'écorne, le dos se
fend, le livre se disloque sans qu'on en prenne le moindre
soin. Et pourquoi s'en inquiéterait-on le moins du
monde? On ne relit pas; on ne songe pas à relire. C'est
une des misères de la littérature contemporaine. Rien
ne reste. Les livres — je dis les plus aimables — ne
durent point. Les lecteurs mondains et qui se croient
lettrés n'ont pas de bibliothèque. Il leur suffit que les
« nouveautés » passent chez eux. « Nouveautés », c'est
le mot en usage chez les libraires du boulevard. Il n'y a
plus (]ue les bibliophiles qui aient des bibliolhè(iues, et
l'on sait que celte espèce d'hommes ne lit jamais. Un
livre de Maupassant ou de Loti est un déjeuner de prin-
teniDS ou d'hiver; les romans passent comme les fleurs.
UN COEUR DE FEMME. 21
Je sais bien qu'il en reste çà el là quelque chose; il ne
faut pas prendre tout à fait à la lettre ce que je dis. Mais
il n'est que trop vrai que le public des romans devient
de plus en plus impatient, frivole et oublieux. C'est qu'il
est femme. Si l'on excepte M. Zola, nos romanciers
à la mode ont infiniment plus de lectrices que de lec-
teurs.
Et c'est aux femmes qu'on doit l'esprit et le tour du
roman contemporain, car il est vrai de dire qu'une litté-
rature est l'œuvre du public aussi bien que des auteurs.
Il n'y a que les fous qui parlent tout seuls, et c'est
une espèce de monomanie que d'écrire tout seul; je
veux dire pour soi, et sans espoir d'agir sur des âmes.
Aussi est-il tout naturel que nos romanciers aient
cherché presque tous sans le vouloir et parfois sans le
savoir « ce qui plait aux dames ». M. de Maupassant l'a
trouvé avec un peu d'effort, peut-être, mais avec un
plein bonheur. Ses derniers ouvrages, Plus fort que la
mort et Notre cœw\ ont eu des succès de salons.
Ce sont d'ailleurs de fort beaux livres dans lesquels le
maître a gardé toute sa franchise et même toute sa
rudesse. Mais le thème était agréable. Ce secret pré-
cieux de trouver les cœurs féminins, M. Paul Bourget
l'avait deviné tout de suite et comme naturellement.
Dés le début il s'était exercé à ces analyses du sentiment,
à cette métaphysique de l'amour, qui est le grand attrait,
le charme invincible. On n'en peut guère sortir sans ris-
quer que les plus beaux yeux du monde se détournent
avec ennui de la page commencée. Les femmes ne cher-
LA VIE LITTEHAIUE.
flu'iil jaiiKiis dans un roman i\uv leur [impre secret et
celui de leurs livales. Un salon est toujours une sorte de
cour d'amour; il y a des décamérons et des heplamérons
sur toutes les plages élégantes, cl dans toutes les villes
d'eaux. Nos Parisiennes cultivées se plaisent comme
madame Pampinée, que nous montre Boecace, aux dis-
sertations sur les exemples singuliers des sentiments
tendres. Quand je dis cours d'amour et décamérons,
(juand je parle de dames qui dissertent, il faut entendre
cela dans le sens le [dus familier. L'e^^pril mondain a
[)ris un tour facile et brusiiue, et la dissertation de
madame Pampinée tourne vile au « polinage ». Mais le
fond est le même; aujourd'hui comme autrefois, les
femmes aiment à parler autour de leur secret. Le con-
teur, quand il est M. Paul Bourgel ou M. Guy de Mau-
passant, leur rend un grand service en leur donnant |
lieu de se confesser sous des noms fictifs; la confession
est un impérieux besoin des âmes. Le père Monsabré l'a
dit avec raison dans une de ses conférences de Notre-
Dame. Comme M. Bourgel est bien inspiré quand il
imagine une madame de Moraine ou une madame de
Tillières dont toutes les femmes auront l'air de parler,
tandis qu'en réalité, sous ces noms de Moraine ou
de Tillières, elles parleront d'elles-mêmes et de leurs
amies. Quelle rumeur de voix claires et charmantes, que
d'aveux involontaires et d'allusions nudignes soulève à
l'heure du thé et sous les fleurs des dîners, chaque roman
nouveau de M. Paul Bourgel? Assurément, celte fois,
avec riiéruïue iVun Cœur de femme, avec madame de
UN COEUR DE FEMME. 23
Tillières, elles ont beau jeu pour faire des confidences
voilées et des allusions secrètes. Le cas doit sembler
admirable aux belles théologiennes de la passion, aux
savantes casuistes de l'amour. Songez donc que celte
douce madame de Tillières, cette mince et pâle et fine
Juliette, cette délicate et fière et pure créature, presque
une sainte, a deux amants à la fois, l'un depuis dix ans,
l'autre pendant deux heures. Comment cela se peut-il?
Je ne saurais trop vous le dire. Il faut un subtil docteur
comme M. Paul Bourget pour résoudre de telles diffi-
cultés morales et physiologiques. Non, en vérité, je ne
saurais vous le dire. Mais cela est. Madame de Tillières
a mis un pied dans le labyrinthe; elle s'y est égarée.
Elle était plus romanesque qu'amoureuse, plus tendre
que passionnée. C'est la pitié qui l'a perdue. Que les
prêtres catholiques, qui sont parvenus à une si sûre con-
naissance du cœur humain, ont raison de dire que la
pitié est un dangereux sentiment! On lit dans M. Nicole,
qui pourtant était un bon homme, que la pitié est la
source de la concupiscence. Voilà une bien grande vérité
exprimée en un bien vilain langage! Madame de Til-
lières s'est donnée une première fois par pitié, sans
amour. C'est la faute d'Eloa, noble faute, sans doute,
mais à jamais inexpiable. Vous savez qu'Eloa était une
ange, une belle ange, car il y a des anges féminins, du
moins les poètes le disent. Eloa eut pitié du diable; elle
descendit dans l'enfer pour consoler celui qui fut le plus
beau des êtres et qui en est le plus malheureux, Satan ;
et elle fut à jamais perdue pour le ciel. Encore pense-ton
24 LA VI K LITTKUAIRÎÎ.
(ju'il V avait de rainriur iiicoiiscicnl <!an^ la pitié de la
roU'sle Kloa. LY'rreiir de madame de Tilli<">ns fut plus
projonde, car elle se donna par pitié pure el sans véri-
table amour. C'est le ciimc de hi douccui- cl de la Itonlé;
ce n'en est pas moins un crime. Elle en fui justement
punie : elle aima, n'étant plus libre, el elle ne sut pas
se défendre contre cet amour, el ainsi une noble faute
la conduisit à une faute avilissante. Du moins, elle ne
se pardonna pas à elle-même. Que Dieu la juge après
M. Paul Bourget. Mais je crois (ju en vérité c'était une
belle créature.
Voilà, n'est-ce pas? une véritable bistoire d'amour et
sur laquelle on peut longuement disserter.
Le peu que je viens d'écrire n'est qu'ime note en
marge du roman de M. Paul Bourget. Je ne vous ai
même pas dit le nom des deux fautes de Juliette. La
première se nomme Poyanne, la seconde Casai. Poyanne
eut des malheurs domestiques; il a l'àme grande et
un beau génie. C'est à lui que madame de Tillières se
donne par [)ilié. Casai est un libertin, et c'est lui qu'on
aime vraimeril. Et à ce sujet M. Paul Bourget se demande
d'où vient ce pouvoir de séduction qu'exercent sur les
honnêtes femmes les libertins professionnels, et pour-
quoi Elvire est attirée par don Juan.
a Quelques-uns, dit-il, veulent y voir le pendant
féminin de celte folie masculine qu'un misanthrope
humoriste a nommé le rédemplorisme, le désir de
racheter les courtisanes par l'amour. D'autres y dia-
gnostiquent une simple vanité. En se faisant adorer pur
UN COEUR DE FEMME. 25
un libertin, une honnête femme n'a-t-elle pas l'orgueil
de l'emporter sur d'innombrables rivales et de celles
que sa vertu lui rend le plus haïssables? Peul-étre
tiendrons-nous le mot de celte énigme, en admettant
qu'il existe comme une loi de saturation du cœur. Nous
n'avons qu'une capacité limitée de recevoir des impres-
sions d'un certain ordre. Cette capacité une fois com-
blée, c'est en nous une impuissance d'admettre des
impressions identiques et un irrésistible besoin d'im-
pressions contraires. »
Tout cela est vrai ou peut l'être. Et puis la lemrae
est sensible à toutes les renommées. Et puis les spécia-
listes ont de grands avantages sur le vulgaire, et puis
que sait-on?... M. Paul Bourget qui est un philosophe,
et des plus habiles, a, çà et là, dans ce nouveau livre
comme dans les précédents, de clairs aperçus sur la
nature humaine. J'ai noté au passage cette fine remarque
sur l'amitié des femmes entre elles :
« Ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié
entre hommes, c'est que cette dernière ne saurait aller
sans une confiance absolue, tandis que l'autre s'en passe.
Une amie ne croit jamais tout à fait ce que lui dit son
amie, et cette continuelle suspicion réciproque ne les
empêche pas de s'aimer tendrement. »
L'excellent analyste, qui déjcà avait si bien défini la
jalousie, nous livre cette fois encore sur ce sujet des
observations subtiles et profondes.
Voici, par exemple, une remarque qui n'avait pas été
faite si nettement, que je sache, bien que l'occasion delà
IV. 2
26 LA vie LlTTKRAlRi:.
faire n'ait jamais iiKin'iiiL', (lmIo-, à la vieille liuina-
nilt' :
« Quand on aime, dil M. l\iul llour^^U, les pltis
légers indices servent de matière aux pires soupçons, et
les preuves les plus eonvjûncanlos. ou (jue l'on a jup^ées
telles à l'avance, laissent une place dernière à l'espoir.
On suppose tout possible dans le mal, on veut le sup-
poser, et une voix secrète plaide en nous, (lui nous
murmure: « Si tu le trompais, pourlaulî * C'est alors,
et quand l'évidence s'impose, indisrulalde celle fois, un
bouleversement nouveau de tout le cœur, comme si l'on
n'avait jamais rien soupçonné. »
En lisant ces romans d'amour mondain. Flirt , de
M. Paul Hervieu, Notre Cœur, de M. de Ma u passant,
un Cœur de femme, quelques autres encore, on se prend
à sonp:er que l'amour, le sauvage amour, a acquis, avec
la civilisation, la ré^'ularilé d'un jeu dont les gens du
monde observent les règles. C'est un jeu plein de
complications et de difficultés; un jeu très élégant. Mais
c'est toujours la nature, l'obscure, l'impitoyable nature
qui tient le but. Et c'est pour cela qu'il n'y a pas de jeu
plus cruel ni plus immoral.
LA JEUNESSE
DE M. DE BARANTE '
Je me rappelle, étant enfant, avoir vu plusieurs fois,
dans la librairie de mon père, M. de Baranle, alors
plus qu'octogénaire. Nous lisions avidement au collège
son Hhtoire de?, ducs de Bourgogne^ et je regardais
l'auteur de ces intéressants récits avec tout le trouble et
toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de
Barante parlait si affectueusement et d'une voix si
douce, que j'étais un peu rassuré. C'était un homme
excellent, qui aimait à faire le bien autour de lui. Il
restait chaque année peu de jours à Paris, vivant retiré
dans sa terre de Barante, en Auvergne, où il étiiit né
et où il voulait mourir. On me dit, et je le crois,
qu'il y était entouré du respect et de la sympatiiie de
tous.
1. Souvenirs du baron de Barante, de l'Académie française,
17S2-1S66, publiés par son petit-lils, Claude de Bat-am:;,
in-8°, tome 1".
28 LA VIE LITTÉIIAIIIE.
On pensait en le voyant au \ers du poêle :
Rien ne lroiil)le sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
Je n'ai jamais renconlr.* plus afjjréable \ieillard. Et
je revois encore avec plaisir, parmi mes plus anciens
souvenirs, son gracieux visage traviiillé par les ans
comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.
Quant à Yllistoire des ducs de Bourgogne, je ne
l'ai pas relue. Mais j'ai lu Froissarl. M. de Baranle a
beaucoup écrit, et même fort bien, sans que ses œuvres
liisliir!([ues et littéraires soient beaucoup autre chose
que les distractions d'un homme d"El;it et es phdsirs
d'un sage. Personne ne lit plus aujourd hu ces pages
des Ducs de Bourgogne, pourtant si faciles à lire et
cali|uées sur les chroniques avec une grâce un peu
molle. On n'a jamais beaucoup feuilleté ses histoires de
la Convention et du Directoire. M. de Barante est plus
intéressant que ses écrits, et le meilleur de ses ouvrages
pourrait bien être celui où il se peint lui-même, ce
recueil de Souvenirs, dont M. Claude de Baranle, son
pelit-hls, vient de [)ublier le premier volume.
Conmie le feu duc de Broglie, M. de Baranle lou-
chait au terme de sa vie quand il entreprit d'écrire ses
mémoires, et la mort a interrompu ce dernier travail.
Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait guère qu'à
mettre en ordre les notes abondantes déjà consignées
par lui dans des exemplaires interfoliés de la biograpiiie
Michaud et de V£urope sous le Consulat, VLnipireet
LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE. 29
la Restauration^ par Capefigue. On s'étonnera peut-
être que M. (le Barante ait choisi pour l'annoter un livre
de Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ou-
vrage se prétait à des gloses sur beaucoup d'hommes et
de choses, et puis on ne se faisait pas alors de l'hisloire
ridée que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue suf-
fisait. M. Claude de Barante a jugé avec raison qu'il
pouvait continuer l'œuvre interrompue en faisant usage
des matériaux tout préparés et des correspondances
qu'il a pu réunir. Le premier volume, qui vient de
paraître, va de 1782, date de la naissance de M. de
Barante, au mois de février 1813. Il présente une rédac-
tion complète et suivie.
On ne s'attendait pas, sans doute, à y trouver les
lellres que madame Récamier écrivit à M. de Barante
vers 1805, et qui ont été conservées. Certaines conve-
nances s'opposaient sans doute à ce qu'elles fussent
publiées tout de suite. Elles sont en mains sûres, mais
non pas toutefois si fidèlement gardées (ju'on n'en ait
pu détourner quelques lignes à la dérobée. Je puis dire
qu'elles sont d'un joli tour, et plus tendres et plus fémi-
nines qu'on ne devait s'y altendrc. Sainic-Bcuve disait
que madame Récamier, manquant de style et d'esprit,
avait la prudence de n'écrire que des billets. Cet habile
homme, qui savait tout, pourtant ne connaissait pas les
lettres dont je parle. Elles ont de la grâce, de la finesse
et presque de la flamme. C'est auprès de madame de
Staël, à Coppet et à Genève, où son père était préfet,
que le jeune Barante vit pour la première fois madame
2.
30 LA VIE LITTKllAIRE.
lu'i'aniier. Il pailL' l)riè\enitMil, dans ses Soucrnirs, de
CCS vii^iles à (iOrinne. « J'avais vin^'l el un ans, dil-il,
jV'lais très atliré par celle sociélé de Coppcl, on il nie
SLMulilait qu'on avail (|uel(|ue synipalliie poni- moi. »
Corinne élail alors dans l'éclat de sa gloire, dans loul
le feu de sa hoaulé, faite d'éloiiuence, de passion et de
lenipéranienl. On dd qu'elle eut du goût jxiur le jeune
Baranle, (jui était ainiaMe; ou dit aussi qu'elle colla-
bora au Tableau de la Littérature au xviii" siècle, que
l'autour publia un peu plus lard. Les Souvenirs ne nous
fournissent sur ce point aucun éclaircissenicnl. Ils nous
apprennent seulement que M. de Baranle élail de la
petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la
tragédie à Coppet, comme jadis à Ferney. M. de lia-
rante eut un rôle dans le Mahomet, de Voltaire, à cùlé
de Benjamin Conslanl qui faisait Zopire. On ne dit i)as
si madame Récaniier jouait ce jour-là. Nous savons par
ailleurs qu'elle fit Aricie dans une refirésenialion de
Plièdre, où madame de Staël tenait le rôle principal.
Madame Récamier n'est pas nommée une seule lois dans
les Souvenirs de M. de Baranle. Pourtant, après un de
ces séjours de Coppet elle lui écrivait qu'elle avait long-
temps suivi des yeux la voiture qui l'emporlaiL et elle
lui recommandait de ne pas dire trop de bieri d'elle à
madame de Staël, quand il lui écrirait. Mais ce sont les
leltres qu'il faudrait lire tout entières; M. de Baranle
les a K'ardées et elles étaient telles (|u'il pouvait les
garder, il a mérae gardé le nelit cliiffon de papier (jue
niadan.e llecan'ier lui glissa dans la main un soir cliez
LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE. 31
elle, à Paris, et où elle avait crayonné une phrase
comme celle-ci : « Sortez, cachez-vous dans l'escalier et
remontez quand Mole sera parti. » Sans doute cela ne
veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des
manières. Mais aussi on nous avait trop parlé de la
sainlelé de madame Récamier, et cela nous amuse main-
tenant de surprendre son manège. Ces lettres, si on les
publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de
Julie. Un doute subsistera. Mais en saura du moins que
la divine Julie était plus sensible qu'on ne l'a dit. On
saura qu'elle avouait sa faiblesse réelle ou feinte à un
très jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et
elle ne sera plus tout à fait celle que Jules de Goncouit
appelait si joliment la Madone de la conversation.
Tous les témoignages s'accordent à reconnaître que
M. de Barante était dans sa jeunesse très séduisant. On
dit que le charme d'un homme est toujours le don de sa
mère et qu'on reconnaît à leur grâce les fils des femmes
supérieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien
que la mère de Prosper de Barante ait été une créature
d'élite. Telle que son fils nous la montre, elle est admi-
rable d'esprit et de cœur. Elle écrivait pour ses enfants
des extraits d'histoires, des géographies en dialogue et
des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien
lieutenant criminel à Riom, fut arrêté et conduite Thiers,
elle alla le rejoindre, à cheval, bien qu'elle fût à la fin
d'une grossesse, et elle accoucha le lendemain. A peine
relevée de couches, elle courut à Paris et sollicita du
Comité de salut public la liberté de son mari et l'obtint
32 LA VIE LITTÉnAIHK.
coiiliv Idiile [irohahililé. Elle élail jeune encore lors-
qu'en liSdl un mal mortel la IVai>j)a. a Ma mère, dit
M. de Baranle, sentit la mort s'approeher sans iilusioQ
et avec courage, dans toute la force de sa raison. Son
âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs
de la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre
à tous un langage à la fois si élevé et si naturel, que les
personnes (jui l'entouraient étaient pénétrées de respect
et d'admiration. »
Prosper de Barante entrait dans la vie piddique
quand il perdit sa mère. Gel incomparable mallieur
laissa dans son esprit une empreinte profonde el (lur;ible.
« Il me semble, dit-il, ijue les pensées morales et
religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir
datent de ce moment. J'appris à valoir mieux ({u'aupa-
ravanl; ma conscience devint plus éclairée et [)lus
sévère. »
C'est là un état d'àme que comprennent tous ceux qui
ont passé par une semblable épreuve. M. de Baranle
ajoute qu'il lui et relui alors un livre que son père aimait
par -dessus tous les autres, les Pensres de Pascal, el (jue
ce liv.e laissa « beaucoup de substance » dans son esprit.
Je veux le croire; mais il n'y paraît guère el l'on ne se
douterait pa?, s'il ne l'avait dit, que M. Baranle s'est
nourri de Pascal. Que le lieutenant criminel de Biom,
un [MU janséniste, ait beaucoup lu le livre de son grand
compatriote, qui était peut-être un peu son parent, car
ils sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel.
Mais que Prosper de liaranle doive (piebiue cbose au
LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE. 33
plus fougueux, au plus sombre, au plus ardent, au
plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute
pas aux yeux, et j'ai beau cbercher je ne découvre
rien dans la modération de cet homme politique qui rap-
pelle l'inhumanité de l'auteur des Provinciales.
Sage, perspicace, appliqué, tel se montre dès le début
Prosper de Barante, qui, sorti de l'École polytechnique,
fut nommé auditeur au conseil d'État en 1806, à vingt-
trois ans. Tout de suite il sentit qu'il était dans sa
voie :
Je me réjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir
une position dans le monde politique, une occupation
régulière et l'espoir d'y réussir. Mais ce qui me donna
bientôt le plus de satisfaction, ce fut d'être placé de
manière à voir et à entendre l'empereur.
Je ne partageais certes pas le fétichisme de son
entourage, mais connaître et apprécier un si grand
esprit, un si puissant caractère, savoir ce qu'il était et
ce qu'il n"était pas absorbait mon attention. Je considé-
rais les séances du conseil comme une sorte de drame,
et j'écoutais curieusement les interlocuteurs et surtout
l'empereur.
Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui
s'exprime avec verve, vivement, impatiemment, passant
de la raillerie à la colère, et jurant quand M. Beugnot
n'est point de son avis. Ce n'est pas que Napoléon soit
incapable de supporter la contradiction, mais il ne la
souffre que de ceux qu'il sait n'être pas trop opiniâtres.
C'est surtout dans la préparation des lois scolaires
qu'il parle abondamment. Sa pensée est vaste comme le
sujet qu'elle traite. Mais il trouve que l'instruction
34 LA VIE LITTKHAIUE.
pulilique n'est jamais assez (kms la iiuiin du ;,^)iivcrne-
menl.
Les séances étaient intéressantes. Par niallieur, le
jeune auditeur ne put y assister lon^flenips. I/einpereur
le chargea de dqirclies pour rKspaf^Mie. (îliarlos iV (le
texte (lit Cliarles II) était alors à Sainl-Ildefonse, le Ver-
sailles des rois catlioli(iues. M. de liaranle fui reru par
ce Godity à (jui Marie-Louise de Parme avait donné, avec
son amour, le litre de prince de la Paix et le pouvoir
royal. Quand il parlait à la reine « le ton de sa voix n'avait
rien de respectueux, remarque M. de Baranle, et je
m'aperçus qu'il voulait me prouver à quel poiiil il était
le maître ».
Peu de temps après, Tarmée française étant entrée à
Berlin, il eut l'ordre de s'y rendre. Il renconlra M. Daru
au sortir du Jardin Ijotaniciue.
— Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit
l'intendant des armées; j'ai été voir s'il y avait moyen
d'arranger en écuries les orangeries et les serres. Savez-
vous quelle idée me poursuivait? Je songeais que les
armées de l'Europe pourraient bien aussi envahir la
France et entrer à Paris, qu'alors l'inlendanl mdilaire,
voyant la galerie du Musée, aviserait d'en faire un magni-
fique hôpilal et irait y calculer combien de lits on y ins-
taller;iit.
M. de Barante entendit ces paroles comme l'écho de
sa propre pensée. Il ne croyait pas à la durée de l'em-
pire et il le servait comme un maître (|ui passe.
Nouïmé en 1807 sous-nrélel à Bressuire, il trouva
LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE. 35
une petite ville à demi ensevelie sous le lierre et les
orties; un vrai nid de chouans. Mais ces anciens bri-
gands étaient de très braves gens, qui oubliaient la
guerre pour la chasse, et après dîner chantaient des
chansons et dansaient en rond entre hommes. Population
assez facile à administrer surtout par un fonctionnaire
modéré et religieux comme M. de Barante. Les seules
difficultés sérieuses venaient de la conscription. Celte
cérémonie n'était nullement agréable aux gars du Bo-
cage. Aussi Napoléon, qui craignait une nouvelle chouan-
nerie, n'exigeait des départements de l'Ouest qu'un
contingent réduit. Et encore donnait-il de grandes faci-
lités pour le remplacement. Il recommandait à ses fonc-
tionnaires de prendre tous les ménagements possibles,
et M. de Barante était d'un caractère à bien suivre
de telles instructions. Le directeur général de la cons-
cription était alors un M. de Gessac, qui, méthodique
et classificateur, avait dressé un tableau des préfets divisé
en quatre catégories : 1° efforts et succès; 2° efforts
sans succès; 3^* succès sans efforts; 4'^ ni succès ni efforts.
M. de Barante ne dit pas dans quelle catégorie il fut rangé
par M. de Gessac.
M. de la Bochejaquelein et sa femme, la veuve de
l'héroïque Lescure, habitaient le château de Glisson,
proche Bressuire. Le jeune sous-préfet les voyait souvent
et passait parfois quelques jours de suite chez eux. Il
y trouvait madame de Donissan, qui avait été dame de
madame Victoire. G'était pour un fonctionnaire de l'em-
pire, une société bien royaliste. Mais le sous-préfet était
36 LA VIE LITTHUAIIli:.
lui-même assez peu altaclié au régime (ju'il servait iion-
n(M('nienl el sans f^^oCil. On ne se grnail [las d'en annoncer
devant lui la clmle prochaine.
Un soir, il répondit :
— Je crois, connue vous, que l'empereur est deslinè
à se perdre; il est enivré par ses victoires el la conli-
nuilé de ses succès. Un jour viendra où il tentera l'im-
possible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils feront
tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils
amèneront une nouvelle révolution.
C'était prévoir de loin les trois journées de .luillel.
En 1807, madame de la Rocbejaquelein venait de
commencer ses Mf'moirrs', elle lut à M. de Barante ce
qu'elle avait déjà écrit, jus({u'au passage de la Loire, et
lui proposa « d'achever el même de rédiger avec plus
de style les premiers chapitres ».
Il se mit aussitôt à l'œuvre : madame de la Rocbeja-
quelein dicta ce qu'elle n'avait pas encore rédigé. Le
livre, publié en I8I0, est admirable de vie et de vérité.
M. Claude de Barante insiste dans une longue note pour
en faire honneur <à son grand-père.
S'il est de M. de Barante, c'est son meilleur livre.
iMais on ne peut en déposséder la veuve de M. de Les-
cure. L'édition de 1889 établit qu'il lui appailicnl en
propre? Et avait-on besoin même de preuves tirées de
l'examen des manuscrits? Ce livre est fait des deuils, des
souffrances, des périls, des misères de cette femme de
cœur. (iC livre c'est elle-même, ce qu'elle a vu, ce qu'elle
a souiTcrl, Je sais bien que M. de Barante l'a retouché,
LA JEUNESSE DE M. DE BAR AN TE. 37
rédigé, si Ton veut, comme disent d'anciennes édition?,
et qu'il y a ajouté des chapitres topographiques. Gela
n'est ni contesté ni contestable.
Oui, il a beaucoup corrigé, mais toutes ses corrections
ne sont pas heureuses et les éditeurs de 1889 ont montré
que dans plus d'un endroit M. de Barante avait gâté le
texte original.
Il est regrettable que M. Claude de Barante ait rou-
vert un débat qu'on croyait clos. Il me semble bien que
la question a été jugée en faveur de madame de la Ro-
chejaquelein, il y a une dizaine d'années, par des savants
des départements de l'Ouest formés en comité sous la
présidence de M. Pie, évoque de Poitiers.
A vingt-six ans, M. de Barante était nommé préfet de
la Vendée. Il montra dans ces nouvelles fonctions le
môme esprit de bienveillance et la bonne grâce qu'il avait
déployés à Bressuire, mais il croyait de moins en moins
à la durée de l'empire. Il assista comme préfet au
mariage de l'empereur :
Ce fut vraiment une belle cérémonie. Rien n'était
plus magnifique que ce long défilé de la cour impé-
riale, de ces rois, de ces reines formant le cortège
de rimpératrice, de ces grands personnages, de ces
maréchaux couverts d'or, de plaques et de cordons,
suivant, pour se rendre au grand salon carré du Louvre
disposé en chapelle, la galerie du musée, entre deux
haies de spectateurs, hommes ou femmes, parés, bro-
dés, revêtus de leur uniforme.
Quand l'empereur, l'impératrice et le cortège furent
passés, M. Mounier dit â l'oreille de M. de Barante :
IV. 3
38 LA VIE LITTÉRAinn.
Tout cola Ht' iioiisoin|irclier;\ pas il'aller un Je ces
jours mourir en Bessarabie.
M. Mounier savait à (jui il [)arlaiL
Ce premier volume nous montre en M. de Barante un
linnimc (le beaucoup de tact, de sens et fmesse, un bomme
dt» second plan, mais qui a bien son ori-;inalilé : c\>sl
i;ii jansénisle aimable.
MYSTICISME ET SCIENCE
Die nobis Maria...
Je ce suis qu'un rêveur et sans doute je ne perçois
les choses humaines que dîins le demi-sommeil de la
méditation, mais il me semble que la saison où nous
sommes, l'équinoxe du printemps, est une époque de
conciliation et de sympathie pendant laquelle il con-
vient de faire entendre des paroles d'espérance et d'ami-
tié. Et ce qui me fait croire cela, c'est, vous le dirai-je,
la coutume des œufs de Pâques qui, datant d'un âge
immémorial et remontant sans doute aux civilisations
primitives, s'est conservée jusqu'à nos jours chez les
peuples chrétiens. Cette longue tradition, qui atteste l'es-
prit conservateur des sociétés, montre aussi que bien des
choses peuvent être conciliées, qui semblaient inconci-
liables.
Il faut entendre les leçons du calendrier. Au moment
de l'année que nous avons dépassé de quelques jours,
les mystères de la nature et les mystères de la religion
40 LA VIE LITTÉRAIRE.
se confuiidinl en féeries ma^midcjues; l'esprit et la
iiKilière célèbrent à l'envi rélernello résurrection; les
sanctuaires el les bois fleurissent enseniblc L'Église
chante : <( D'ic ho^js,. l/«;'<rt... Dis-nous, Mai-ie, (pi'as-tu
vu sur le cbciuin? — J'ai vu le suaire et les vêlements,
les témoins ang('li(jues, el j'ai vu la gloire du Ressuscité. *
El CCS paroles cbarmanles expriment avec la même }»uis-
sance le retour du printemps el la victoire du Cbrist.
Elles associent dans une image de passion et do gloire
réternel Adonis el le Dieu des temps nouveaux. Tandis
que de la nef montent avec l'encens ces paroles joyeuses :
« Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton cbemin? » les
oiseaux qui font leur nid dans le vieux cloebcr répondent
par leur cliant : « Marie. Marie, dans ton cbemin, tu as
vu les premiers rayons du soleil se mêler à la douce
pluie, comme le sourire aux larmes, et se transformer
en feuilles et en fleurs. La lumière se change aussi en
amour quand elle pénètre dans nos cœurs. C'est pour-
quoi, saisis de l'ardeur de bâtir des nids, nous portons
des brins de paille dans notre bec. Oui, la cbaleur féconde
se métamorphose en désir. Ce qui est unegrati<le preuve
de l'unité de composilion de l'univers. M. Berllielot, qui
est chimiste, commence à soupçonner ces cbos's, que
les vieux alchimistes avaient devinées avant lui. Mais
comment, de celle unité, sorlil la diversité? C'est ce qui
passe l'intelligence des cliiiiiistes comme celle des
oiseaux.
» Voilà, voilà ce que Marie a vu sur son chemin. Elle
a vu la gloire du Ressuscité, qui meurt et qui renait
MYSTICISMl-: ET SCIENCE. 41
tous les ans. Il renaîtra loni^leiiips encore après que nous
ne serons qu'un peu de cendre léj^ère; mais il ne renaîlra
pas toujours, car il n'est (tout soleil qu'il esl) qu'une
goutte de feu perdue dans l'espace infini. Et que som-
mes-nous, nous les oiseaux? Un rien, un monde. Nous
aimons, nous cou\ons nos œufs, nous nourrissons nos
petits. Nous sommes une parcelle de la vie universelle.
Et tout, dans l'univers, est utile, à moins que tout ne
soit qu'illusion et vanité; ces deux idées sont également
philitsophiques. Mais les oiseaux croient que les oiseaux
sont nécessaires et ils agissent en conséquence. »
Voilà le dialogue des orgues et des oiseaux tel que je
l'ai entendu en passant devant une église de village, le
matin de Pâques. Il m'a paru très religieux.
Dans tous les pays et dans tous les siècles, le solstice
du printemps a mêlé ainsi, dans une solennité joyeu-e,
les espérances du mystique à l'allégresse de la nature. Le
christianisme ne s'est pas dégagé, dans ses féeries pascales
de ce doux paganisme qui l'enlace, au fond de nos cam-
pagnes, comme le lierre et la ronce embrassent une croix
de pierre.
M. Camille Flammarion me contait un jour que dans
le Bassigny, son pays natal, les paysans célèbrent encore
le renouveau, comme au temps de Jeanne d'Arc, en
associant aux cérémonies du culte catholique des rites
plus anciens, qui témoignent d'un naturalisme candide.
Et partout la rencontre de Marie avec le mystérieux
jardinier devient le symbole des joies de la terre en
même temps que des espérances célestes. « Die nobis^
^f2 LA VIE LITTlillAIRE.
Miinn... Dis-nous, Morie, qn';is-tu vu sur (on che-
min:'... > Je la relrouvnis ritulrc jour, colle jiarole
litur^M(lue, ilans une revue de lillcralure et d'arl. au
(Icbul (l'un (le ces articles de critique morale qui trahis-
sent le mysticisme de la génération nouvelle. « Marie,
qu'as-tu vu sur la route?» répétait avec anxiété M. Paul
Desjardins, ce jour de Pâques, en commençant d'écrire
sur un des maîtres en qui la jeunesse a mis de [grandes
espérances '.
Et ces pages, d'un accent si pur, d'un senlimcul si
«généreux. témoip;naicnt d'une telle inquiétude (jue j'en
fus un peu troublé. Le Die noh'is^ Maria y devenait la
de\ise d'une palinpjénésie confuse, d'une relii^àon indé-
cise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va naître. Cet
article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres,
du malaise de l'esprit nouveau.
Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de
suivre ce mouvement qui commence; il faut le suivre
avec sollicitude et dans celle humeur bienveillante (jui
nous pénétrait au moment d'écrire ces lignes. Nous nous
attacherons à discerner la direction que prennent les
jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus
sages d'essayer de conduire et d'éclairer ceux (]ui entrent
aujourd'hui dans la vie intellectuelle. Je n'ai pas d'autre
ambition pour ma part que de me débrouiller parmi ces
nouveautés indécises. Je le dois, il le faut, puisqu'enfm
j'écris, ce qui est terrible, quand on y songe.
d. Le vicomle Eugène Melchior de Vogiié.
MYSTICISME ET SCIENCE. 43
Le plus clair c'est que la confiance dans la science,
que nous avions si forte, est plus qu'à demi perdue. Nous
étions persuadés qu'avec de bonnes méthodes expéri-
mentales et des observations bien faites nous arriverions
assez vite à créer le rationalisme universel. Et nous
n'étions pas éloignés de croire que du xviii° siècle
datait une ère nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut
bien reconnaître que les choses ne vont pas aussi vite que
nous pensions et que l'affaire n'est pas aussi simple
qu'elle nous paraissait. M. Ernest Renan, notre maître,
qui plus que tout autre a cru, a espéré en la science,
avoue lui-même, sans renier sa foi, qu'il y avait quelijue
illusion à penser qu'une société pût aujourd'liui se
fonder tout entière sur le rationalisme et sur l'expé-
rience.
La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puis-
qu'on repousse cette science que nous apportions comme
la révélation suprême, il faut bien que nous sachions
pourquoi on la repousse.
On lui reproche d'abord son insuffisance. La science,
nous dit-on, n'est pas fondée; vous avez constitué des
sciences, ce qui est bien différent. Et qu'est-ce que vous
appelez sciences, s'il vous plaît? Des lunettes, ni plus ni
moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus
pénétrante et vous permettent d'examiner certains phé-
nomènes plus exactement. D'accord! ^lais cela importe-
t-il beaucoup? Quand vous avez observé quelques
mirages de plus dans cet abîme d'apparences qui est
l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison
44 LA VIE LiTTi: UAim:.
dos choses, les lois du niond»^ (ju'il ii!i|M»iierait de con-
nailre? Kl rroyez-vous que vos défoiiverlcs eu physio-
logie el en chimie vous aient mis sur la voie d'une seule
vérité morale?
Votre science ne peut aspirer à nous gouverner parce
([u'elle est d'elle-même sans morale et que les jjriiicipes
d'iiclion (|u'on pourrait en tirer semient immoraux.
Elle est inhumaine; sa crunulé nous l)lt'sse; elle nous
ané.'inlil dans la nature ; elle nous rapproche des animaux
el des plantes en nous montrant ce qu'ils ont en commun
avec nous, c'est-à-dire tout : les organes, la joie, la dou-
leur et même Ja pensée. Elle nous montre perdus avec
eux sur un grain de sable et elle proclame insolemment
que les destinées de rhumanilé tout entière ne sont pas
quelque chose d'appréciable dans l'univers.
En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini
en nous. Elle nous apprend que la terre n'est pas même
un globule dans celle veine d'Ouranos, (jue nous nom-
mons la voie lactée; elle nous fait rougir de honle el de
confu>ion au souvenir du temps où nous nous croyions le
centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous
qui, en réalité, tournons gauchement autour d'une
médiocre étoile, un million de fois plus petite queSirius.
^'olre imperceptible cimton de l'univers semble assez
])auvre, autant (jue nous pouvons en juger. Il n'a qu'un
soleil, tandis que beaucoup de systèmes en ont deux ou
trois. Son astre central doit avoir peu (réclat, vu des
systèmes les plus voisins. Il est rougeàlre, ce (|ui est
signe qu'il ne brûle plus avec l'éueigie des jeunes étoiles
MYSTICISME ET SCIENCE. 4d
toutes blanf'hes; bientôt, dans quelques millions de
siècles seulement, il ne montrera plus qu'un disque
fuligineux, taché de larges scories noires; et ce sera la
fin, et le grain de poussière, qui se nomme la Terre et
qui n'îiura plus de nom alors, roulera avec lui dans la
nuit éternelle.
L'humanité aura péri, sans doute, bien avant cette
époque. En attendant, on nous enseigne que nous nous
acheminons vers la constellation d'Hercule; notre pous-
sière y parviendra un jour dans l'ombre et le silence :
c'est là tout ce que la science peut nous révéler des des-
tinées de l'humanité.
Nous faisons le voyage en compagnie de quebjues
planètes dont les unes se perdent pour nous dans la
lumière du soleil, comme Vénus el Mercure et les autres
dans la nuit de l'espace, comme Uranus el Neptune.
On croit avoir remarqué que Vénus ne présente jainais
qu'une face au soleil. Mais on n'en est pas encore bien
sûr. La seule planète dont nous ayons pu observer la
surface est Mars, notre voisin; on y a distingué des
terres, des mers, des nuages, de la neige au pôle, et
M. Flammarion en a dessiné la carte. M. Schiaparelli y
a vu des canaux, l'an passé. Ces canaux se creusent
comme par enchantement et, si ce sont là des ouvrages
de l'industrie martienne, il faut reconnaître que les ingé-
nieurs de cette planète sont infiniment supérieurs aux
nôtres. Mais on ne sait pas si ce sont des canaux et il
semble bien que ce monde soit mouvant et plus agité que
la face de la terre. Sa figure change à toute heure. Il
3.
40 LA VIE LlTTKRAinE.
est inlinimcnl pr^lKible qu'il est luibilô; mais nous ne
saurons jamais quelles formes y revôl la vie. Il est vrai-
semblable qu'elle y est aussi pénible que sur la lerre;
nous pouvons le croire, el c'est là du moins une conso-
lation que la science ne nous enlève pas.
Et (juanl h l'iiomme même, qu'en a l'ait la science?
Elle l'a destitué de toutes les vertus (|ui fai-aient son
orgueil et sa beauté. Elle lui a enseigné que tout en lui
comme autour de lui était déterminé par des lois fatales,
que la volonté était une illusion et qu'il n'était qu'une
macliine ignorante de son propre méeanisnie. Elle a sup-
primé jusqu'au sentiment de son identité, sur lequel il
fondait de si fières espérances. Elle lui a montré deux
existences distinctes, deux âmes dans un mcMne indi-
vidu.
La génération nouvelle fait ainsi le procès à la science
et la déclare décline du droit de gouverner rbumanilé.
Que veut-elle mettre à la place des connaissances
positives? C'e^t ce (|ue nous avons le devoir de reclier-
clier.
CÉSAR BORGIA '
Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout
ce que fait la bète humaine quand elle est robuste et
déchainée. Ces Espagnols romanisés n'étaient point nés
qu'on sache avec un autre cœur, avec une autre âme que
le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas
déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tien-
nent encore par des fibres saignantes. Les sentiments
naturels éclatent en eux avec violence. Le pape Alexandre
a des entrailles de père : devant le cadavre de son pre-
mier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une
femme. Sa fille Lucrèce est capable d'attachement et
donne des larmes sincères à la mémoire de son second
mari et à celle de son frère. Et si le plus dénaturé des
Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur
de pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la con-
1. César Borgia, sa vie, sa captivité, sa mort, d'après de
nouveaux documents des dépôts des Romagnes, de Siman
cas et des Navarres, par Charles Yriarte, 2 vol. in-8°.
48 LA VIE LITTI- RAIUK .
<luili> (le la •.'ULMTC et diins l'iidiniriislnilidn des pays
roiKjiiis un csjirit d'ordre, de sa^'osse cl de mesure (iiii
allesle du moins une certaine l)eaulé intellectuelle. Non,
les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du
mol. Leur personne morale n'était alteiiite, à ce ((u'il
semble, d'aucun vice constitutionnel : ils ne di(Tér;«ient
point, par leurs idées ou leurs sentiments, des Savclli,
des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient entourés.
C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la
vie. Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils
pouvaient tout .■ c'est ce qui les rendit clTro\'al)]cnienl
criminels. Il serait dan<;ereux de se le dissimuler : les
sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias, je
veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse
envie de s'accroître et de jouir.
Notre société en renferme encore un très grand
nombre. Ils sont de tempérament médiocre et craignent
les gendarmes. C'est l'effet de la civilisation d'affaiblir
peu à peu les énergies naturelles. Mais le fonds humain
ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux, sen-
suel, féroce.
Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre
bureau qui ne voie, dans ses quatre murs tapissés de
papier vert, toutes les convoitises et toutes les haines qui
s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté espagnole.
Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins
ardente, moins ficre; le tigre royal est devenu le chat
domestique. Au fond, l'affaire est la même : il s'agit de
vivre, et cela seul est déjà féroce.
CÉSAR BORGIA. 49
César était encore adolescent quand son père, le car-
dinal Rodriguez Borgia s'éleva par la simonie au siège
pontifical. C'était un vieil homme dur et rusé qui gar-
dait pour la luxure et la domination des capacités
énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme
chez les bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à
son cùté, dans la chaire de Pierre, cette belle Julie Far-
nèse que le peuple de Rome appelait, pour égaler le blas-
phème au scandale, la femme de Jésus-Christ, sposa
del Christo. Les gens du peuple disaient encore, en mon-
trant du doigt le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre
avait revêtu de la pourpre : « C'est le cardinal délia
Gonella,\e cardinal du cotillon ». Le Romain riait et
laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme
chez les grands, dans tout le peuple, la chair débridée
faisuit rage. Ce vieux pontife obèse était grand d'impu-
reté, quand, aux noces de Lucrèce, il versait des dragées
dans le corsage des nobles R.omames, ou quand, après
souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des
courtisanes nues, qu'éclairaient les flambeaux de la
table posés à terre. Cependant le Tibre roulait toutes les
nuits des cadavres, et il y avait chaque jour quelqu'un
dont on apprenait la mort en même temps que la mala-
die. Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de
ses ennemis. A cela près, bon chrétien, car il n'erra
jamais en matière de foi et se montra fort désireux
d'accroître le domaine de saint Pierre. ^lais, à vrai dire,
il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens
et d'honneurs jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du
50 LA VIE LITTÉRAIIin.
sceau pontifical, régente du Vatican et }i;ouverneur de
Spolèle.
A quinze ans, César était archevêque de INmip'lniic;
à dix-sept, cardinal de Valence. L'ambass.idotir du duc
de Ferrare l'alla voir dans sa maison du Trauslevère.
Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche, les
quekjues mois (jue voici :
0 II allait pniiir pour la chasse : il était velu <lc soie,
r;irinc au côté. A peine un petit cercle rappelait le simple
tonsuré. Nous cheminâmes ensemble à cheval, en nous
entretenant. C'est un personnage d'un ^Tand es])!-!!, très
supérieur, et d'un caractère exquis. Il est d'une «^rauile
modestie. » Les contemporains vantaient volontiers la
modestie de César et celle de sa sœur Lucrèce. Il reste
à savoir ce qu'ils entendaient par modestie, et si ce
n'était pas l'élégante sobriété du geste et de la parole.
En ce cas, César méritait cette louange. Bien (ju'ins-
truil diins les sciences sacrées et les sciences profanes,
théologien, humaniste et même poète, il demeurait silen-
cieux et taciturne. C'était, disent ceux qui lont appro-
ché, un seigneur fort solitaire et secret, molto so/itario
e segreto. Amoureux des étoffes somptueuses, des bijoux
ingénieux et des pierreries étincelantes, il passnit magni-
fiquement vêtu, roulant entre ses doigts une boule d'or
contenant des parfums, et la tête déjà pleine de ces
grands desseins que Machiavel devait bientêt admirer.
Sous un ciel et dans un temps où c'était une gloire que
d'ôlre beau. César était d'une beauté éclatante.
Cette race des Borgia, que l'obésité envahissait avec
CÉSAR BOBGIA. ^^
rà.e, était superbe dans la première sève de la jeunesse.
Ce'prince blond et charmant, biondo e bello, songeait a
rejeter la pourpre qui l'embarrassait et à ceindre l epee
Mais répée qu'il convoitait, l'épée de capitaine gen.ral
des milices ponlificales devant laquelle s inclinait le
gonfalon de l'Église, son frère, le fils aine du pape,
le duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas
arracher. . .
A vingt ans, César commit son premier crime et ce
fut le chef-d'œuvre des crimes. Les deux frères dmaient
dans la maison de Ma,lona Vonozza, leur mère, proche
Saint-Pierre aux Liens. Dîner d'adieu ; ils devaient tous
deux quitter Rome le lendemain, César pour assister au
couronnement du roi de Naples, Gandia pour recevoir
l'investiture des nouvelles possessions que lui avait
données le pape. On se sépara assez avant dans la nuit.
César sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent
ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se séparè-
rent devant le palais du cardinal Sforza. Là, le duc de
Gandia prit congé de son frère et s'engagea dans une
ruelle.
Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher par-
tout pendant deux jours; ce fut en vain. Le troisième
jour on envoya trois cents mariniers fouiller le ht du
Tibre- l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du duc
de Gandia, porcé de neuf blessures et la gorge ouverte.
La douleur du père fut horrible et démesurée. Cet
homme sensuel, déchiré dans ses entrailles, ne cessait
point de gémir et de pleurer. Son orgueil s'était écroule
52 LA VIE LITTi:UAIRE.
avec sa joie. Il demandait pardon à DIlm), cependant il
poussait l'enquiHe, anxieux de connaître la vérité, im[)a-
tient de lumière. Chaque jour apporlail quelipie indice.
Des témoins avaient vu les assassins soutenir le corps
vacillant sur un clieval, puis le jeter dans l' lleu\e. On
allait découvrir les coupables. Tout à coup le jKipc arré:a
renijuéle. Il craignait d'en savoir déjà tro[i. Il ne voulait
plus connaître le meurtrier de son {'\\>. Il ne voulait pas
savoir le nom que Rome entière prononçait (oui bas.
« Sa Sainteté ne cherche plus, dit un témoin, et tous
ceux qui Tenlourent ont la môme opinion, il doit savoir
la vérilé. » Trois semaines plus tard. César était de
retour à Rome. Le Sacré Collège se rendit au Vatican, où
le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner sa béné-
diction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis
le meurtre. Arrivé au pied du trône. César s'inclina.
Son père ouvrit les bras et le baisa silencieusement au
front, puis il descendit de son siège. Fo dcosculato, des-
cendit de solio. En posant ses lèvres sur le front de Caïn,
ce malheureux père a goûté sans doute toute l'amertume
humaine, et son silence est plein d'une désolation infi-
nie. Mais c'est un homme de premier mouvement, en
qui toutes les impressions, même les [dus fortes, sont
fugili\es. P)ientùt il oubliera le cadavre sanglant que le
Tibre a roulé. Il admirera malgré lui ce fils audacieux
qui n'a craint ni Dieu ni son père. Il rcconnaitra son
sang. Il débarrassera César de la pourpre qui va mal à
un tel audacieux et il l'enrichira des dépouilles de la
victime. C'est à César qu'il remettra le gonfalou de
CÉSAR BORGIA. 53
l'Église. Et quand César aura conquis les Romagnes et
rendu à ?aint Pierre les villes de son patrimoine, les
enlrailles du père tressailleront de joie et d'amour. Trois
ans plus tard, à la nouvelle que son fils va venir, le pape
ne donne plus d'audiences, dit un clerc des cérémonies,
il est fiévreux, agité; il pleure, il rit en même temps.
Ces sentiments ne témoignent-ils pas d'une humanité
terriblement rude et simple? C'est ainsi, n'est-il pas
vrai? qu'on imagine l'àme des hommes des cavernes.
En fait de crimes, César ne fit jamais plus grand que
l'assassinat de Gandia. Mais ses autres meurtres, celui,
par exemple, d'Alphonse de Bisceglie, le second mari
de Lucrèce, portent ce même caractère d'utilité prati(|ue.
César tua toujours froidement, sans fantaisie, par pur
intérêt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidité
dans le crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un
génie démesuré et des ardeurs surhumaines. Ce blond
César, danseur gracieux, qui conduisait, entre deux
assauls, des ballets symboliques, était un Hercule.
Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'année loOO,
on avait organisé des courses de taureaux à Piome, der-
rière la basilique de Saint-Pierre, selon la mode apportée
à Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. César descen-
dit, à visage découvert, dans -rarène, combattit à pied,
simplement revêtu d'un pourpoint, avec l'épée courte et
la muleta et, dans cinq passes successives, se mesura
avec cinq taureaux qu'il mit tous à mort. Il abattit même
le dernier d'un seul coup d'espadon, aux cris d'une foule
en délire.
54 LA VIE LITTÉUAini:.
Au\ fiMes (lu tniisirrne maria^^o de Lucrèce Bor^i.i, le
2 janvier 150:2, il y eut encore des comltols de laure;iux
sur la place Saiiil-Pierre. Celle fois, César descendit à
cheval dans l'arène. Il salua l'assistance à la mode espa-
|j;nole el, fonçant droit sur la bêle, rnlta<|ua à la lance.
Puis il se montra à [)ied au milieu du cuddrUla de dix
Espagnols.
Il est croyable que, dans sa vie brfdanle, il ne connut
pas de plus grande joie que celle d'employer la force
inépuisable de ses muscles. On le voyait sans cesse
occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer a
cheval ou une corde neuve.
Les historiens nous le montrent à Césena, après la
conquête, entouré de ses compagnons d'armes el de plai-
sirs, gravissant chaque dimanche la colline où les paysans
se rassemblaient pour essayer leur force et leur adresse,
et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en u.^age
chez ces robustes et violentes populations des Romagnes
et exigeant de tous les gentilshommes qu'ils acceptassent
comme lui la lutte avec les rustres.
Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé
Charlotte d'Albret, fille du roi de Navarre, il la quitta
quelques jours après son mariage el n'eut plus le loisir
de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans les Ro
magnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens,
la trouva belle et la fit enlever. A Capoue. il garda pour
lui les plus belles prisonnières. Ceux qui entraient dans
sa tente apercevaient une grande belle fille sans nom,
sans histoire, l'avorito muette, dit M. Yiiarle, (ju'il
CÉSAR BORGIA. 55
menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la
mère des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme,
il ne donna jamais une pensée à une femme. Mais cet
homme fort perdit, près d'une femme, en un jour, sa
santé et sa beauté. A vingt-cinq ans son visage se couvrit
subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda
jusqu'à sa mort. Ses yeux caves semblaient venimeux.
Il fut horrible dès lors.
On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la for-
tune de César et comment, trahi par Gonzalve de Cor-
doue, le duc des Romagnes dut renoncer à tous droits
sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans,
prisonnier de Ferdinand le Cnlholique, César réussit à
s'évader du château de Médina del Gampo et, s'étant mis
au service du roi de Navarre, son beau-frère, se fit tuer
en furieux à Viana. Dans sa \ie si courte, il étonna
moins encore par la froideur de sa scélératesse que par
l'éclat de son inteUigence. C'était un capitaine excellent
et un politique habile. Machiavel admirait l'homme qui
allait toujours à la vérité effective de choses.
« Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est
splendide et magnifique et, dans la carrière des armes,
telle est son audace, que les plus hautes entreprises lui
semblent peu de chose; dès qu'il s'agit d'acquérir de la
gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos, ni
fatigue, ni danger. A peine arrive-t-il en quelque lieu,
on apprend son départ. Il sait se faire bien venir
du soldat. Il sut rassembler les meilleures troupes de
l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à une for-
56 LA VIE LITTÉRAIRE.
Iiim' insoli'iilo, font de lui un victorieux et un formi-
dable. >
Nui doute que César Borgia n'ait été un des plus
lialiiles hommes de son temps.
Deb lémoif^nages irrécusaliles nous le montrent doux
à ses peuples, attentif à ne point les surcharger d'impôts,
et, en marche dans les campagnes à la tète de ses troupes,
libéral pour tous ceux ({ui venaient au-devant de lui
demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer
la libirlé de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de
(|uel(]ue soldat réfractaire. César ne les rebutait jamais,
tandis qu'il se montrait impitoyable pour les concussion-
naires. Enfin, il était assez habile pour se montrer juste
et humain quand il le fallait.
Il eut, avec l'àme la plus noire, une brillante et vaste
intelligence. Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand
génie? Non, car, en définitive, il ne fonda rien et le
démon dont il était possédé [)récipita furieusement la
ruine de son œuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon et
consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la
puissance créatrice est toujours le partage de la grandeur
morale.
Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes
prises sur le livre de M. Charles Yriarte, et par endroits
je dois le dire, ces notes suivent le texte de très prés.
Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est
visible que M. Charles Yriarte a }>ris beaucoup de plaisir
à l'écrire. C'est un grand curieux que M. Charles
Yriarte. Sou histoire de César Borgia, 1res étudiée dans
CÉSAR BORGIA. 57
l'ensemhle, contient des parties neuves. Je signnlerai
particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité
et la mort du héros, ainsi que quehiues pages sur l'épée
que César se fit faire en 1498 avec celle devise : Cum
Numine Cesarls Onien.
JAMES DARMESTETEIi
J'aime beaucoup le Collège de France et cela pour
diverses raisons. On y professe à la fois les plus vieilles
sciences du monde el les plus nouvelles. L'enseigne-
ment qu'on y donne ne sert à rien; aussi ganJe-t-il une
noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MiM. les
lecteurs et professeurs, comme dit l'afliche, Irailenl de
ce qu'ils veulent et comme ils veulent. Là, M. Emile
Descbanel parle ingénieusement du romantisme des clas-
siques, et M. Brown-Sequart cbercbe les moyens de
vaincre la vieillesse.
Celte antique maison a cela d'aimable, qu'elle est
ouverte à toutes les nouveautés. On y enseigne tout. Je
voudrais qu'on y enseignât le reste. Je vouilrais qu'on y
créât une cliaire de télépatliie pour quelque élève du
docteur Gliarles Richet et une cbaire de socialisme dont
1. Essais orientaux, 1 vol. in-8°. — Lettres surVInde, 1 vol.
in-18. — La Légende divine.^ 1 vol. in-18.
JAMESDARMESTETER. 59
M. Malon serait le titulaire. J'oserais réclamer aussi une
chaire d'astronomie physique, afin d'étudier de plus
près les canaux de la planète Mars, qui m'inquiètent
beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant
qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne
sais rien de plus attachant que les jeunes sciences qui
en sont encore aux fables de l'enfance, et je voudrais que
le Collège de France ouvrît à toutes son sein indulgent.
Cet établissement unit en lui les vieux procédés et les
nouvelles méthodes : tel professeur y continue encore
Rollin et nos vieux oratoriens ; tel autre, comme M. Gaston
Paris ou M. Louis Havet, y déploie toutes les ressources
de l'érudition moderne. C'est une abbaye de Thélème
où chacun est hbre parce que tout le monde y est sage.
On souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la
vieillesse y sommeille quelquefois. On doit y être heu-
reux. Chaque maître a ses auditeurs. L'un est écouté par
de jeunes savants, l'autre par des femmes élégantes,
un troisième par quelques vieillards frileux. Et chacun
a une belle affiche blanche à la porte de sa maison.
M. Renan administre le Collège de France avec un esprit
de prudence et d'amour et cette foi dans les choses de
la science qui inspire toutes ses pensées et toutes ses
actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix,
rindépendance et la justice. Il rappelle ces grands abbés
d'autrefois qui, tenant la crosse d'une main grasse et
blanche , déployaient dans le gouvernement de leur
monastère la plus douce énergie et cachaient leur zèle
sous leur sourire.
CO LA VIE LITTÉRAIRE.
Il n'y a pas jiis(jiratix niiirs du (iOllù;,'e de France qui
ne inc cliannenl par une expression de silence el de
recueilleirienl. Ils sont vieux, mais non point d'une anli-
quilé profonde. Leurs premiers fondcEuenls datent de
deux siècles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin pou-
dreux et racorni les lamenlalions de Uamus, se plai-
gnant d'ùlre réduit à professer dans la rue, en sorte
que ses leçons, disait-il, étaient sans cesse « importu-
nées et destourbies par le passa^^e des crocheleurs et
lavandières ». Mais les murs du Collè.Lfe de France,
qui commencèrent à s'élever sous Louis XIII , ont
entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Dau-
benlon, Lalande, Vauquelin et Cuvier. Et plus lard
ils ont entendu ceux dont Micheiet a dit : a Nous
étions trois cordes barmonieuses : Quinet, Mickiewicz
el moi. »
Quand on va au Collège de France, pour bien faire,
il faut aller [lar la rue Saint-Jacques. C'est une rue mal
pavée, étroite el tortueuse, mais noble et pleine de
gloire. Car c'est là que furent établies, au temps du roi
Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien.
Trois siècles, cette voie fut bonorée par d'illustres et
docles libraires, el maintenant, ruinée et décbuc, elle est
encore bordée d'élalages de bouquins latins et grecs. Là,
sous un ciel gris, dans l'ombre liumide, sur le jiavi'
gras, bousculé parles voilures, le pauvre poète qui ainu'
le livre parce que le livre est le rêve, s'arrête iii^liu.-ii-
vement devant les boîtes du bouquiniste. Il ouvre nu
petit classsique de deux sous, de mine pitoyable el tout
JAMES DARMESTETER. 61
taclié d'encre. II lit et voit hientûl — ô magie ! —
des figures de vierges passer dans leur tunique blanche.
Il voit Anligone sous les lauriers sacrés. Et il s'en va
poursuivant, les pieds dans la boue, l'essaim des ombres
héroïques et charmantes.
Je l'avoue, jadis, à l'âge où Ton attrape les vers de
Sophocle aux étalages des bouquinistes, j'allais au Col-
lège de France par cette étroite, montueuse, raboteuse,
sale et vénérable rue Saint-Jacques, où l'on acquiert
le mépris des faux biens avec la certitude que les
seules ri(îhesses enviables sont celles de l'intelligence.
Si j'ai pris la liberté de vous conduire aujourd'hui —
par la rue Saint-Jacques — à la vieille maison que
fonda François P% c'est pour vous faire entendre un des
plus jeunes et des plus estimés professeurs du Collège
de France, M. James Darmesteter, qui y occupe la
chaire des langues iraniennes. Ce nom de Darmesteter
est deux fois cher à la science. Le frère de James, Arsène,
est mort jeune, mais non pas sans avoir laissé des tra-
vaux considérables sur la langue française. Il était excel-
lent par la méthode, la rectitude et la faculté de cons-
truire. Son livre de la Vie des mots est d'une logique
supérieure. Arsène a fait, en collaboration avec le vénéré
M. Halzfeld, un dictionnaire français qui, je l'espère,
sera bientôt publié et qui sera le premier où l'on trouvera
les divers sens de chaque mot dérivant logiquement les
uns des autres et s'expliquant par leur succession même.
C'était l'homme le plus simple, le meilleur, le plus labo-
rieux, et tous ceux qui l'ont fréquenté dans sa modeste
IV. 4
62 LA VIE LITTKRAIllE.
m.iison (le Vaii;^nr;ir(l pruvonl lémoi^'ner de la sainteté
de sa vie. Je vois encore sa fi^Mjre paisible el grave d'ar-
tisan, son geste sobre, son air d'Iiumililé fi(''re el d'iiitel-
ligeule candeur. J'entends encore sa [>arole nette comme
sa pensée, égale, douce et pénétrante. Son jeune frère,
M. James D;irmesleler pour lequel il avail un cœur et
des yeux de mère, donnait d'aussi grandes espérances,
fondées sur d'autres qualités. Plus spontané, [)lus rapide,
loul eu intuitions soudaines, James élail admirable
pour la liardiesse et la variété des vues. Il abondait en
idées générales, el l'on devinait dès lors que son activité
dévorerait une large part de science et de poésie. Il
n'avait ni la sérénité ni la prudence intellectuelle de son
frère. Sa parole haletante, brève, imagée, annonce un
loul autre génie; son regard fiévreux trahit le poète, et en
vérité il est poète autant que savant. Je voudrais vous
peindre ce noir regard d'arabe sur son pâle visage aux
traits accentués, (jui porte les trace d'une extrême dt'di-
calessede tempérament. Je voudrnis montrer tout ce (ju'il
y a de passion el d'ardeur dans celle enveloppe frêle. Du
moins vous le retrouverez loul entier dans ses livres,
dans son style éclatant el brisé, dans ses idées emportées,
dans son impétueuse imagination.
James Darmesleter est juif. Il en a le masque, il en a
l'âme, cette âme opiniâtre et patiente qui n'a jamais
cédé. 11 est juif avec une sorte de fidélité qui est encore
de la foi. Assurément, il est affranchi de toute religion
positive. Il a fait sa principale étude des myllies, et il
s'est apphqué à reconnaître à la fois le mécanisme des
JAMES DARMESTETER. 63
langues et le mécanisme des religions. Il sait comment
les croyances dlsraël se sont élaborées. Mais dans un
certain sens il a gardé sa créance à la Bible des juifs. En
dehors de toute confession, au-dessus de tout dogme, il
est resté attaché à lesprit des Écritures. Bien plus, par
un tour original de la pensée, il fait entrer les plus
belles parties du christianisme dans le judaïsme et,
ramenant l'église à la synagogue, il réconcilie la mère et
la fille, dans une Jérusalem idéale. Mais c'est la fille,
comme de raison, qui reconnaît ses torts et confesse ses
erreurs. Il trouve que le christianisme a beaucoup de
judaïVme. Et voici comme il s'exprime dans ses Essais
orientaux :
« Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite
ligne du judaïsme vit et vivra. Le règne de la Bible et
des Évangiles, en tant qu'ils s'inspirent d'elle, ne
pourra que s'affermir à mesure que les religions posi-
tives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les
grandes religions survivent à leurs autels et à leurs
prêtres : l'hellénisme aboli a moins d'incrédules aujour-
d'hui qu'aux jours de Socrate et d'Anaxagore : les dieux
d'Homère se mouraient quand Phidias les taillait dans
le paros; c'est à présent qu'ils trônent vraiment dans
l'immortalité, dans la pensée et le cœur de l'Europe. La
croix a beau tomber en poussière : il est quelques
paroles, prononcées à son ombre en Galilée, dont l'écho
vibrera à toute éternité dans la conscience humaine. Et
quand le peuple qui a fait la Bible s'évanouirait, race et
culle, sans laisser de trace visible de son passage sur la
64 LA VIE LITTÉRAIRE.
leiTO, son cnipreinlii sernil un |tlns profoml du Civuv des
^éiiéralions (jui n'en s-juronl ri(Mi, (uMil-rlic, m;iis (jiii
vivront (le ce (|u'il a mis en elles. I/lminanil.', telle (jiie
la rêvent ceux qui Noudraienl (ju'on les appelai ties lilircs
penseurs, pouira renier des lèvres la liiblcet son œuvre;
elle ne pourra la leriier du cœur sans arracluT d'elle-
mènie ce (]u'elle a de meilleur en elle, la foi en l'unité
et l'espérance en la justice, s;ins reculer dans la mvllio-
logie et le droit de la force do trente siècles en arrière. »
Eu nalilé, c'est dans le crépuscule des dieux que
M. James Darmesteler réconcilie le Messie axe.; les Juifs
(jui l'ont crucilié. Un pieux athéisme le dispose à toutes
les conciliations. Son syncrétisme est d'autant plus laro^e
qu'il embrasse des idées pures. Il a raison; quand ils
n'ont plus de prêtres, les dieux deviennent très faciles
à vivre. Cela se voit dans les musées. Et si les hôtes de
M. Guimet échangent, sur leurs socles d'ébène ou de
bronze, des regards irrités ou surpris, ils se tolèrent
les uns les autres et le dialogue de leurs yeux vénérables
se proliingera à jamais dans une paix auguste.
Les dieux, M. James Darmesteler les a tous mis d'ac-
cord, et Jésus avec eux, dans les admirables poèmes en
prose de son livre de la Légende divine. Il a montré en
eux les formes diverses de la conscience humaine.
Ces pages, d'un rythme puissant et d'une pensée pro-
fondi;, portent celle dédicace : Marix sacrum. Il est
permis de reconnaître sur cette inscription votive le nom
de la compagne du poêle et du savant, car ce nom appar-
tient à la poésie et à l'art.
JAMES DAI; MESTETER. 65
Mary Robinson, aujouni'liiii madame Dormesleter, est
un poète an^dais d'une exquise délicatesse; ses mains <^rà-
cieuses savent as<eml)ler des images grandes et vivantes
qui nous enveloppent et ne nous quillenl [ilus.
Et ce poète est aussi un historien. Mary Robinson a
dit : « Les sirènes aiment la mer et moi j'aime le passé » .
Elle aime le passé et elle écrit en ce moment une his-
toire des républiques italiennes.
C'est dans l'intimité de ce charmant et noble esprit
que }.l. James Darmesteter poursuit ses travaux, pré-
pare ^es cours et publie les monuments et les souvenirs
qu'il a ra|)})or(és de l'Inde.
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES»
JEAN-FRANÇOIS BLAUÉ
I
Je ne pensais pas retourner sitôt, môme en e?;prit
dans celle aimable ville ti'Agen, où, le mois dernier,
grâce aux félibres, je reçus un si bon accueil, et que je
crois voir encore couchée au pied de sa colline, sans
mognificence, mais non sans grâce, avec sa tour romaine,
ses rues à arcades, son lleuve aux grandes eaux argen-
tées et ses filles du peuple, qui, coiffées d'un handeuu
clair, portent tranquillement leur beauté comme un
héritage antique.
\. Poésies et contes populaires de la da^rogne, par Jean-
François Bladé, correspondant de l'Insliliil (dans la collec-
lion des Litléi-a/urcs po}mlaircs, de yiiii^.onnciwe et Leclere),
6 vol. — Traditions, coutumes, let/cndes et contes des Ardenties,
par Albert .Meyrac, avec i)réfac(î par Paul Séhillot, 1 vol. —
Estlu'lique de la tradilum, par ICniile lilc'inoiil, et Eludes
tradilionnistes, par Andrew Lanj,' (dans la Collection inter-
nationale de la tradition, de MM. l-^nule Blemont et Henry
Carnovi, 2 vol.
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 67
J'avais dit à la petite Vénus du musée, si gracile et
si fine, un adieu que je croyais long pour ne pas dire
éternel. Et voici que déjà elle me fait signe et me rap-
pelle dans le tiède et doux Agenais. Elle me dit :
« Reviens en imjigination sur les bords de ma Garonne
et lis les contes et les poésies de Gascogne recueillis
par Jean-François Bladé. Ne t'y trompe pas : Bladé est
un savant, mais il a le goût, il a la grâce, le charme.
Ses livres sont de doctes livres, pourtant j'y ai laissé
traîner un bout de ma ceinture; tu t'en apercevras au
parfum. »
Et la petite Vénus agenaise ne m'a pas trompé.
M. Bladé a recueilli les contes et les chansons delà Gas-
cogne, et ce ne fut pas seulement de sa part une œuvre
d'érudit; il y a mis, avec de la méthode et du savoir,
quelque chose d'infiniment précieux : l'amour el cette
grâce, cette vënuslé qui place son livre sous le voeal-le
de la petite déesse que nous admirions tant , Paul
Arène et moi , parmi les pierres gallo-romaines du
musée d'Agen. Le prix de ces travaux, j'espère vous le
faire sentir. J'en veux parler sans hâte et tranquille-
ment, et si je n'ai pas tout dit aujourd'hui, j'y reviendrai
la prochaine fois : ces heures d'automne sont les plus
douces de l'année et l'on y peut causer à loisir dans le
calme des soirées grandissantes.
Aussi bien s'agit-il ici de chansons et de contes rusti-
ques, de proverbes et de devinettes. Je sais qu'on les
aime. On les aime comme les croix de Jeannette, les
pannières, les boîtes à sel, les armoires normandes au
68 LA VIE LITTÉUAIUE.
fronlon (lesquelles deux colombes se haisont, les sou-
pière-; (lï'l.iin où Ton melluil la rôlic de la mariée, la
vaisselle à ileurs et les plats sur lesquels étaieiU peints
un saint patron en habit d'évt^que ou bien une sainte
Catherine, une sainte Marguerite, une sainte Doroliiée,
portant la couronne et les attributs de leur mort bien-
heur.^use. Ce sont là les reliques des hunibles aï'Hix de
qui nous sortons. La mode s'en est mêlée et a failli tout
gâter. En \ieilles chansons comme en vieille vaisselle la
fraude est venue servir la vanité. Mais dans toules
choses il faut consid('rer le vrai.
M. Bladé a mis plus de vingt-cinq ans à recueillir les
coules et les chansons avec lesquels de vieilles servantes
avaient bercé son enfance. Comment il s'y prit, c'est ce
qu'il a expliqué dans deux préfaces charmantes. Il inter-
rogea les bonnes gens du pays, les femmes, les vie'll.irds
qui savaient les histoires du temps passé. D'autres, sans
doule, en ont fait autant. M. Charles Guillon, par exem-
ple, à qui l'on doit un recueil des Chcnisons populaires
de rAin, a patiemment interrogé les paysans de la
Bresse.
Le métier n'est pas facile : « Le paysan, dit M. Ga-
briel Vicaire, s'imagine volontiers qu'on se moque do
lui; défiant à l'excès, il ne se livre qu'à son corps
défendant. Voulez-vous l'amener à vos fins? Il faut avoir
su l'apprivoiser de longue date. Et môme alors que de
décepiions! Pour quelques trouvailles de haut prix, que
de couplets sans valeur, que de refrains insignifiants,
empruntés au répertoire des cafés-concerts! Je ne parle
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 60
pas des inlerpolalions. des cnchevêtremenls snns nombre,
où il est presque im[)Oî'Sil)le de se leconnoîlre. Si voi:s
demandez res{)]ii-alion de (juelque mot abracadabrant :
a C'est ainsi, vous rcpondra-t-on; la elianson dit comme
» cela. Je n'en sais pas davantage ». Puis le chanteur,
pour être en possession de tous ses moyens, a besoin de
s'humecler largement la gorge, et si vous avez l'impru-
dence d'outrepasser la dose, sa langue s'empâte, ses
idées s'embroudlent. Il est désormais impossible d'en
rien tirer. »
Tous ces contretemps, toutes ces difficultés, tous
ces obstacles , M. Bladé les a connus , et il en a
triomphé.
Marianne Bense, du Passage-d'Agen, servante d'un
curé, et ^^uve Cadette Saint-Avit, de Cazeneuve, lui
furent d'un grand secours; elles savaient autant de
contes qu'en sut jamais ma mère l'Oie. Gazaux de Lee-
toure, pareillement, était un conteur excellent. Mais sa
défiance était extrême. Il est mort plein d'années. Dieu
ait son àme! « Je tiens pour certain, dit M. Bladé. que
Cazaux s'est lu sur bien des choses et qu'il est mort sans
me juger digne de noter la moitié de ce qu'il savait. »
M. Blailë nota les « dits » de ces savants de village. Il
fut, selon sa propre expression, « le scribe intègre et
pieux ». Ce n'était pas trop de sa prudence, de son
expérience, de son savoir, de ses méthodes pour éviter
les méprises. Il en est de deux sortes. Un mauvais col-
lecteur risque de recueillir ou des inepties imaginées à
son service par l'illettré qu'il consulte, ou des pasliclies
70 LA VIE LITTÉUAIRE.
iiilnidiiils dans le p:»ys par un K'tlii' ijui s'nimisi». Ces
pa^liclios furenl de tous temps assez eoniiuuns.
On sait (jue les vaux-de-vire. allribués à Olivier I'>as-
selin, sont de l'avocat Le Houx, quand ils ne sont pas
(oui uniment de M. Julien Travers. Quant à ciiix de
Bassclin, ils sont perdus; et, commcdil la chanstm, nous
n'en « orrons » plus de nouvelles. La chanson de M. de
Charrolle,
Prends ton fusil, Grégoire,
qtii était lrè> goûtée dans les chàlenux après 1848. avait
été composée vers ce temps-là, sur un vieil air, par Paul
Féval. Elle n'était pas mal tournée, et, hors une vierge
c^'k'oire assez étiangement placée dans le sac d'un chouan,
elle avait l'air suffisamment breton.
Pour bien faire il faut traiter le folk-lore avec toute la
rigueur que comporte la mythologie comparée. C'en est
une branche.
M. Maxime du Camp, qui, soit dit en passant, s'inté-
ressait déjà aux chansons de village alors qu'on n'y pen-
sait guère, sait mieux que personne qu'en cette matière,
comme en toute autre, le faux se mêle au vrai et (ju'il
importe avant tout d'en faire la distinction. Un jour, en
feuilletant je ne sais quel recueil, il reconnut sous ce
litre : Très ancienne chanson donloyinapu retrouver
la suite un couplet facétieux de sa connaissance. « Ce
couplet, nous dit-il, avait été fait devant moi, il y a vingt-
cin(j ans environ, lorscfue les clowns anglais vinrent jouer
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 71
quelques pantomimes à Paris, et eut un certain succès
dans les ateliers d'artistes. »
Une aventure plus singulière arriva à M. Paul Arène.
On sait que ce parfait conteur, ce poète véritable, fut
en 1870 capitaine de francs-tireurs et qu'il mena cent
Provençaux à la guerre. Il avait composé, paroles et
musique, une belle chanson martiale que ses hommes
chantaient en marchant :
Le Midi bouge,
Tout est rouEre.
11 n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au
feu comme de braves gens qu'ils étaient. Aussi bien leur
capitaine était-il un vaillant petit homme, point mala-
droit ni manchot, car il avait dans sa prime jeunesse,
pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On
dit même, mais je n'en crois rien, que notre excellent
confrère M. Francisque Sarcey n'a jamais parlé de Paul
Arène que comme torero. Quoi qu'il en soit, après la
guerre, Paul Arène déposa le képi et le ceinturon. Vers
1875, se trouvant à Paris, qu'il aime parce que c'est
une ville où il y a beaucoup d'arbres, il fut invité à une
soirée chez une dame qui lui promit de lui faire entendre
une chanson populaire, une chanson vraiment naturelle,
celle-là, dont on n'avait jamais connu le père et qui avait
été recueillie chez des bergers.
Paul Arène se rendit à l'invitation. On chanta
Le Midi bouge,
Tout est rouge.
72 LA VIE LITTÉIIAIHE.
El (luaiiil co fiil Uni, tout le inomle (radiiiirer et d'ap-
plaudir.
Il n'y avait point à s'y tromper. C'était l»i»'n la poésie
naturelle née de l'amour et formée sans éluile; sa beauté
le disait assez. Comme on entendait bien dans ces vers,
dans ce chant, la voix de ces liérus paysans qui oni
donné leur vie sans dire leur nom. L'art se Iraliil tou-
jours par quel(|ue chose de froid ou d'enij»hali(jiie, Je
bizarre ou de convenu. Quel poète aurait trouvé ce ton
si juste, ces accents si vrais de colère et de bonne haine?
Non, certes, ce n'était pas un artiste, un poète de métier
qui avait conçu le Midi rouge!
M. Paul Arène écoutait ces propos de l'air que nous
lui connaissons, et de ce visage immobile, qui semble
avoir été taillé dans le buis d'un bois sacré par un chevrier
aimé des dieux, au temps des faunes et des dryades. Il
écouta et se tut. Un autre, de moins d'esprit, se serait
plu à rassembler sur soi les louanges égarées. Il eût
troublé les enthousiasmes. M. Arène aima mieux en
jouir. Et il y trouva un plaisir plus délicat. Il approuva
d'un signe de tête. Peut-être même se donnait-il la
joie de partager l'illusion générale et de considérer
pour un moment sa chanson comme une chanson popu-
laire, comme un chant de l'alouette française, jeté un
matin sur le bord du sillon ensanglanté. Et après tout il
en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il n'était
plus seulement Paul Arène, il était le peuple de Franc,
il était tous ceux qui allaient, le fusil sur l'épaule, se
battre pour la patrie .Sa chanson était devenue uu>
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 73
chanson populaire. Elle courait les roules, faisant halte
le dimanche dans les cabarets du village. Il en est de
celle-là comme des autres. Il a bien fallu quelqu'un
pour les faire et le poète n'était pas toujours berger :
c'était, j'imagine, quelquefois un monsieur. Pourquoi
un monsieur ne ferait-il pas, d'aventure, aussi bien qu'un
paysan, des couplets de guerre ou d'amour?
II
m: Cladé a recueilli les contes que les paysans de Gas-
cogne disent, dans les soirs d'automne, après souper,
sur l'aire des métairies, en dépouillant le maïs. Nous
avons peine à croire, nous qui vivons dans les villes, que
parmi les campagnards que nous rencontrons aux champs
il puisse se trouver de beaux conteurs et que de ces
lèvres, scellées par la solitude, la prudence et la médita-
tion du gain, sortent, à certaines heures, des paroles
abondantes comme une rhapsodie d'Homère. Pourtant
il y avait naguère, et il subsiste encore dans les villages
des femmes, des vieillards pour dérouler, d'une voix
rythmique, dans leur idiome natal, les contes qu'ils ont
appris des aïeux. Tels étaient cette Cadette Saint-Avit,
de Gazeneuve, ce Gazaux, de Lectoure, et tant d'autres
que M. Bladé a interrogés pendant plus de vingt-cinq
ans. Le vieux Gazaux dit un jour à M. Bladé : « J'ai
ouï-dire que vous parliez le français aussi bien que les
IV. 5
74 LA VIE LITTÉRAIRE.
avot'ols d'Aucli et même d'Aj^t'ii. Pduilaiil vou>> iiTles
j)as un franc imant, et il n'y a pas de métayer qui sache
le patois mieux que vous. »
C'est par celte profonde connaissance des dialectes,
par celle entente du parler, du sentir cl du vi\re agre.>les
que notre savanl a gapjné la confiance des couleurs rus-
tiques et i)énélré dans la tradition plus avant (ju'on
n'avait fait encore. De plus (el son ami Nouions, qui s'y
connaît, me l'a bien dit, quand nous dînions ensend)le,
aux fêtes de Jasmin), M. Bladé a le sens du grand style
et de la belle forme. Il sait reconnaître et suivre la veine
épique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses tra-
ductions, le caractère, c'est-à-dire la chose qui, en art,
importe le plus.
Le monde que nous ouvrent les contes populaires de
la Gascogne et de l'Agenais est un monde de féerie,
dont les personnages et les scènes nous sont déjà connus
pour la plupart. Nous ne devons pas être surpris d'y
retrouver Peau cl' Ane ^ la Belle et la Bête el Barbe-
Bleue. La mythologie comparée nous a montré partout
les mêmes mythes. Nous savons que l'humanilé tout
entière s'amuse, depuis son enfance, d'un très petit
nombre de contes dont elle varie infiniment les détails
sans jamais en changer le fonds puéril et sacré. « Aujour-
d'hui, dit M. Bladé, dans les chansons comme dans les
légendes en prose, l'unité de bien des thèmes populaires
s'accuse nettement. » Mais ces vieilles, ces éternelles his-
toires, en passant dans chaque contrée s'y colorent des
teintes du ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprègnent
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 75
des senteurs de la terre. C'est là justement ce qui leur
donne la nuance fine et le parfum ; elles prennent, comme
le miel, un goût de terroir. Quelque chose des âmes par
lesquelles elles ont passé est resié en elles, et c'est pour-
quoi elles nous sont chères.
On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les
contes gascons. On y voit le roi vaillant comme une épée
et honnête comme l'or, qui fait de grandes aumônes à
la porte de son château, et le jeune homme fort comme
un taureau qui aime la princesse belle comme le jour,
sage comme une sainte et riche comme la mer. Et il
se dit à lui-même : « Il faut que celte demoiselle soit
ma femme. Autrement je suis capable de faire de grands
malheurs. » Parfois, ce jeune homme se trouve être le
bâtard du roi de France : en ce cas il a une fleur de lis
d'or marquée sur la langue. Il sert dans les dragons et,
à cela près qu'il est un peu vif, c'est le meilleur fils du
monde. Quant aux femmes, il est remarquable que les
moins jolies sont aussi les moins bonnes. « Laide comme
le péché et méchante comme l'enfer », dit couramment
le conteur, qui est bon chrétien et qui veut que le péché
soit toujours laid.
Tous ces personnages sont très simples, et ils ont des
aventures extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants
exposés, ainsi qu'OEdipe à sa naissance, et qui, après
avoir traversé mille périls, rentrent en vengeurs dans le
palais natal; de princes affrontant le serpent couronné d'or
et recueillant la fleur de baume et la fleur qui chante;
de jeunes princesses, qui, semblablement à Mélusine pri-
76 L A V I E L I T T K l\ A I II E .
rent congé de leur juii.ml, jtour avoir élé regardées mal-
gré leur défense; d'hommes ravis dans les airs et d'hom-
mes inélainorphosés. On voit bien que ces contes sont du
temps où les lu" les parlaient. Ou y cnlend la mère des
puces, le roi des corbeaux, la reine des vipères et le prê-
tre des loups, (jui dit la messe une fois l'an. Lo folk-lore
gascon est très riche en animaux fabuleux. On y ren-
contre les serpents qui gardent l'or caché sous la Icrre, le
mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le front
est chargé d'une couronne d'empereur et les sirènes qui
peignent avec des peignes d'or leurs cheveux de soie.
On y retrouve aussi ces vieilles et étranges connaissances
du traditionniste : ces animaux, loup, poisson ou grand'-
bêle à tète d'homme, qui, frappés mortellemenl, révè-
lent à leur vainqueur les propriétés merveilleuses de leur
chair et de leur sang. Il y a aussi les hommes-bèlcs,
comme l'homme vert, maître de toutes les bètes volan-
tes, et les hommes qui se changent en bêles comme le
forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous
n'aurions jamais fini, s'il nous fallail indiquer toute
oette zoologie merveilleuse. Sachez seulement que les
bords de la Garonne sont hantés, comme les bords du
Rhin, par des fées et par des nains à longue barbe.
Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bécats,
(jui ont un œil unique au milieu du front.
Les Dracs se montrent quehiuefois dans la campagne.
Ce sont de petits esprits occupés surtout à tourmenter
les chevaux. Le vieux Gazaux les a vus, aussi vrai que
nous devons tous mourir. Il a vu pareilleuient, ou pu
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 77
voir, la Marranque et la Jjimljt'-Cnie qui rôdent le soir,
autour des métairies et derrière les meules de paille.
La nuit, les morts ?e promènent. Ils sont la phi(»nrt
d'humeur fàclieiise. Un propri^ .ire de Mirande ou de
Lectoure, je ne sais trop, eut riin[)rudeni;e d'inviter
l'un d'eux à souper. Au coup de minuit, un squelette
frappa à la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le
maître fit bonne figure et mangea avec le compagnon
qui, pour lui rendre sa politesse, le pria de venir souper
le lendemain dans le cimetière. Notre Gascon, non
moins hardi que don Juan, fut plus hahile ou plus heu-
reux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf.
Disons aussi qu'on trouve en Gascogne le mort recon-
naissant qui porte aide et découvre des trésors au voya-
geur qui lui a donné la sépulture.
C'est !e sujet du plus vieux roman du monde, de ce
roman chaldéen d'où les Juifs ont tiré l'histoire de Tohie,
nouvellement mise en vers par Maurice Bouchor. Pour
concevoir ce qu'il peut entrer de diahleries dans la tête
d'un paysan gascon, il faut ajouter à ces fantômes, à
ces spectres et, comme ils disent, à ces Peurs, le sabbat,
avec toutes ses sorcelleries, les envoûtements et la messe
de saint Sécaire. M. Bladé nous avertit que c'est une
superstition encore fort répandue en Gascogne. Et il
me souvient de ce que m'a conté à ce sujet, il y a peu
d'années, le curé d'une petite paroisse située dans la
Gironde, entre Cadillac et Langoiran.
Du temps qu'il était vicaire à Saint-Serin de Bor-
deaux, ce prêtre reçut un jour à la sacristie de son é;^lise
78 LA VIE LITTÉRAIRE.
la vi>ile d'un jia\>iiii (jui lui demanda di; din* la messe
de saint Sécaire. L'homme voulait srchrr un voisin i|ui
avait envoùlé sa vache et sa lille! < La ht'le est moric,
dit-il; l'enfant ne vaut guère mieux. Il nVsl que temps
de sécher l'envofiteur en disant à son intention la messe
de saint Secaire. Je payerai ce qu'il faudra. »
Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait \oulu,
qu'il n'aurait pas pu. Il faut la savoir et tous les prêtres
ne la savent pas. Et puis, le rite en est sévère. On ne la
célèbre que dans une église en ruines ou [U'ofanée. Sur
le coup de onze heures, le célébrant approcbe de l'autel,
suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc.
Il commence l'office par la fin et continue tout à rebours
pour terminer juste à minuit. L'hostie est noire et à trois
pointes. Le vin est remplacé par l'eau d'une fontaine où
l'on a jeté le corps d'un enfant mort sans baptême. Le
signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche.
Les crapauds chantent. Mon curé de village est un
homme simple et jovial; tel que je le connais, il n'aurait
jamais, ni pour or ni pour argent, chanté la messe de
saint Sécaire.
Le diable apparaît quelquefois en personne aux
paysans de la Garonne et du Tarn. Mais à Lecloure
comme à Papefiguière, il est aussi sot que méchant et
toujours dupé. On le retrouve dans le recueil de
M. Bladé tel qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine
et tel que je l'avais connu premièrement dans mon
enfance par les contes angevins que mon père, il m'en
souvient, me disait, penché le soir sur mon petit lit à
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 79
galerie où j'avais des rêves si merveilleux. Ce diable
incongru et niais n'attrape que des coups et sert de
souffre-douleur aux compagnons madrés et aux rusées
commères. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se
distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il
prend un peu d'argent, sachant que c'est le grand via-
tique en ce monde sublunaire, et suivi de saint Pierre,
il court les chemins. « Un jour, comme ils chevauchaient
tous deux, ils rencontrèrent une charrette de foin versée.
A genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait :
— Mon Dieu! ayez pitié de moi! Relevez ma char-
rette. Ayez pilié de moi!
— Bon Dieu, dit saint Pierre, n'aurez -vous pas
pitié de ce pauvre homme?
— Non, saint Pierre. Marchons. Celui qui ne s'aide
pas ne mérite pas d'être aidé.
ce Un peu plus loin, ils rencontrèrent une autre char-
rette de foin versée. Le bouvier faisait son possible
pour la remettre sur ses roues et criait : « A l'ouvrage,
f ! Ha! Mascaret; ha! Mulet! (c'étaient les noms
de ses bœufs). Ho! Hardi! mille dieux!
— Bon Dieu , passons vite , dit saint Pierre . Ce
bouvier jure comme un païen ; il ne mérite aucune
pilié. »
» Mais le bon Dieu lui répondit :
— Tais-toi , saint Pierre . Celui qui s'aide mérite
d'être aidé.
» Il mit pied à terre et tira le bouvier d'embarras. »
M. Bladé a réuni séparément, sous le titre de Tradi-
80 LA VIE LITTÉRAIRE.
lions gréco-lal'uics^ (jiialre coules donl le sujet se
retrouve, en effet, Juns les ni\ Uies des deux ;mli juilés.
Il n'a peiit-êlre pas eu beaucoup raison de faire cette
réunion, car il semble indiijuor de la sorte (jue ces contes
viennent du laliu ou du j^^rec, ce (jui n'est ni prouvé ni
probable.
Le premier de ces récits est une des nombreuses
variantes de la fable de Psyclié. Comme l'épouse d'Éros,
la reine du conte laisse tomber une goutte de cire brû-
lante sur celui qu'elle aime et qu'elle perd pour avoir
voulu le connaître. Et c'est là un des plus beaux sym-
boles que l'imagination humaine ait jamais créés. Un
autre conte nous montre le spliinx ou, fiour mieux dire,
la spliinx (car c'était une vierge) guettant les voyageurs
dans un défilé des Pyrénées. Le goîjt des devinettes est
très vif chez les paysans et particulièrement en Gascogne,
et la sphinx pyrénéenne trouva bientôt son Œdipe :
c'était un jeune villageois. L'évêque d'Auch lui enseigna
comment il fallait s'y prendre pour la tuer. Monseigneur
a causé la mort de la vierge ailée. Aussi bien c'était une
bêle cruelle. Morte, on l'enterra sans prier Dieu, « parce
que, dit le conte, les betes n'ont pas d'âme *. Est-il pos-
sible que ce soit un de ces contes où les bêles parlent
qui dise cela? Le plus beau morceau de cette série gréco-
latine est intitulé le Retour du seigneur. Pendant que le
seigneur est en terre sainte, trois frères, forts comme des
taureaux, se sont faits maîtres cbez lui sans que sa femme
et son fils aient Iri^uvé un parent, un ami pour les défendre.
C'est l'histoire d'Ulysse de Pénélope et des prétendants.
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 81
Le nouvel Ulysse, comme l'ancien, rentre dans sa
maison, sous les haillons d'un pauvre, et n'osl point
reconnu. 11 délivre sa femme des prétendants. En un
moment, les trois frères gisaient à terre, saignés comme
des porcs. Alors le seigneur salua sa femme et lui dit :
— Madame, vous voyez comme je travaille. Que me
donnerez-vous en payement?
— Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.
— Madame, ce n'est pas assez. 11 faut que vous soyez
ma femme.
— Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.
— Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non
encore une l'ois, et je vous saigne aussi, vous et votre
enfant.
— A la volonté du bon Dieu! Non, je n'ai pas voulu
de ces trois galants. Je ne veux pas de toi. Saigne-nous,
moi et mon lils.
— Madame, j'aurais tort, car vous êtes ma femme et
cet enfiinl est mon fils.
— Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton
fils, prouve que tu as dit vrai.
— Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage.
Montre la tienne. (Ils avaient coupé le contrat en deux,
au moment du départ.)
— C'est vrai. Vous êtes mon mari.
Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous
trois se mirent à table et soupèrent de bon appétit.
Le retour du voyageur auprès de sa femme, son
déguisement, et la reconnaissance finale, c'est le fond
82 LA VIE LITTÉHAIRE.
mèiDe lie VOd)/ssce , cl c'est en nièriie lenips , dit
M. Andrew Lang, « une des formules les plus connues
du traditionnisme ». En effet, on la rencontre dans des
chansons du pays messin et de la Brela^nie et dans un
conle chinois. La Pénélope du Céleste Em[)ire est d'une
vertu délîanle : elle ne reconnaît pas encore son mari,
(junntl déjà tout le monde l'a reconnu autour d'elle et,
dans le doule, elle menace de se pendre s'il up))roche.
Et M. Andrew Lan^^ nous fait remarquer (juau suijilus
VOfhj$S('r « n'est qu'un assemblable de contes ])opulaires
artislement traités et façonnés en un tout symétrique t.
Un conte de la collection du recueil Bladé nous fournit
une variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est
une des plus grossières de celles qui sont entrées dans
l'épopée homérique. « L'imagination grecque elle-même
fut incapable de la polir suffisamment pour enlever les
traces de sa rudesse primitive. » C'est ^L Andrew Lang
qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles,
parce que son esprit m'est particulièrement agréable.
M. Lang, dont on vient de publier les Études tradition-
nisies, précédées d'une excellente préface de M. Emile
Blémont, est savant avec brièveté et hardi avec tact. Si
j'ajoule qu'il met de l'humour dans la discussion, on
sentira qu'il y a quelque agrément à converser avec ce
traditionniste anglais. Je voudrais vous le faire mieux
connaître; mais je ne puis que vous signaler en pas-
sant sa dissertation intéressante et rapide sur les Contes
populaires dans Homère. On y voit (ce que nous
avions déjà, pour notre part, tout au moins entrevu)
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 83
que l'épopée liomëf ique est formée de contes populaires
aussi naïfs que ceux que la tradition orale a conservés
dans nos campagnes. On y voit aussi comment ces élé-
ments grossiers ont été polis par le grand assembleur,
et l'on admire autant et plus que jamais l'inslinclive et
sûre beauté de cette jeune poésie des Grecs. Encore faut-
il la voir comme elle est, fraîche et chantante, fluide et
coulant de source. Elle est divine, sans doute, mais n'ou-
blions pas que toutes les Muses populaires, et même les
plus humbles, sont de sa famille et de sa proche parenté.
Shakespeare aussi n'est pas dégagé de tout lien avec
la poésie orale des peuples. Il puisait aussi volontiers
dans la tradition que dans l'histoire. Voici précisément,
coUigé et traduit par M. Bladé, le conte de la Reine
châtiée, dans lequel on retrouve le thème de cette his-
toire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will
a immortalisé. Ce conte, que cette seule circonstance
rend intéressant, est par lui-même d'un très beau style
et d'une tournure vraiment épique. M. Bladé sait bien
que c'est le plus riche joyau de son écrin. Je vais essayer
d'en donner quelque idée en citant textuellement une
ou deux scènes. Le roi, qui était bon justicier, mourut.
On l'enterra le lendemain.
Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les
aumônes et les prières. Au retour du cimetière, il dit
aux gens du château :
— Valets, faites mon lit dans la chambre de mon
pauvre père.
— Roi, vous serez obéi.
Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son
84 LA VIE LITTÉRAIRE.
pauvre ptTC. 11 se mit ;i genoux et. juia Di'Mi hieii long-
temps. Cela fait, il se jt-ta, tout vêtu, sur le lit et s'en-
dormit. Le |>remier coup de minuit le réveilla. Un fan-
tôme le regardait sans rien dire.
Le mort i>rit son fils par la main et le mena, dans la
nuit, à l'antre bout de ch;\teau. Lu, il ouvrit une cachette
et montra du doigt une liole à moili»'- pleine :
— Ta mère m'a empoisonne. Tu es roi. Fais-moi
justice !
A cette nouvelle, le jeune roi descend à l'écurie, selle
son meilleur cheval et part dans la nuit noire. Il charge
un de ses amis de dire à sa liancée qu'elle ne le verra
plus et qu'elle doit entrer dans un couvent, et il se retire
parmi les aigles, sur une montagne, où il boit l'eau des
sources et mange des baies sauvages. Là, son père lui
apparaît et, pour la deuxième et pour la troisième fois,
le somme de le venger.
— Père, vous serez obéi.
Au coucher du soleil, il frappait à la porte de son
château.
— Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.
— Bonsoir, mon tils. D'où viens-tu l'* Je veux le savoir.
— Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à
souper. Je vous le dirai quand nous serons seuls. A
table! J'ai faim.
Ils s'attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le
roi dit :
— Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d'où
je viens. Je viens de voir du pays. Je viens d'épouser
ma maîtresse. Demain, vous l'aurez ici.
Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir que l'idée
d'avoir une bru à qui elle cédera son pouvoir est depuis
longtemps intolérable à la niéchanle reine.
La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint
un moment après.
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 85
— Ta femme arrive demain. Tant mieux ! Buvons à
sa santé.
Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.
— Ecoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez
m'empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père, lui,
ne vous pardonne pas. Par trois fois il est revenu de
l'autre monde et m'a dit : « Ta mère m'a empoisonné.
Tu es roi. Fais-moi justice. » Hier j'ai répondu : « Père,
vous serez obéi. » Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu
qu'il ait pitié de votre àme. Regardez cette épée; regar-
dez-la bien. Le temps de dire un Pater et je vous
tranche ia tète, si vous n'avez pas bu le poison que vous
m'avez vetsé. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma mère, ma
pauvre mère.
La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes
après, elle était verte comme l'herbe.
— Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.
— Non.
La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors
le roi s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit douce-
ment, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval et
partit au grand galop dans la nuit noire.
On ne l'a revu jamais, jamais.
Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hau-
teur du ton et du sentiment, le conte touche à l'épopée
et que ce récit des veillées de Gazeneuve ou de Sainte-
Eulalie vaut une saga de l'Edda.
Les contes populaires de Gascogne fournissent une
très faible contribution à l'histoire. Et cela n'est pas
pour surprendre les Iraditionnistes, qui savent combien
peu les chansons et les contes des paysans contiennent
généralement de souvenirs historiques. Henri IV figure
en plusieurs rencontres dans ces récils, tant de fois
répétés autour de son chàleau. Mais les actions qu'on lui
86 LA VIE LITTÉRAIRE.
proie ne lui opparliennenl p;is : ce sont des facéties
Iradilionnellos. Voici ce qu'il est dit de ce prince dîins le
coale des Dru.v Pvcarnts : « Henri IV était un roi liaul
d'une toise, gros à proportion, fort comme un luruf et
hardi comme César. Il faisait beaucoup d'aumùnes et
n'aimait pas les intrigants. Avant d'aller s'établir à Paris
ce roi demeurait à Nérac; et il avait toujours prés de lui
Roquelaure, qui était l'homme le plus farceur de
France. » On conviendra que c'est là un souvenir bien
altéré. Celui de Napoléon demeure plus net dans le beau
conte des Sept Belles Demoiselles. Un gars du village de
Frandat n'a pas voulu satisfaire à la conscription. lia
sifllé son chien et s'en est allé avec son fusil dans les
bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la
Saint-Jean, il entendit, caché dans un saule creux, les
sept belles Demoiselles qui savent tout chanter en dan-
sant : « Napoléon a fini de faire bataille contre tous les
rois de la terre. Ses ennemis l'ont emmené prisonnier
dans une île de la mer... La paix est faite. A Paris, le
roi de France est retourné dans son Louvre. »
Ayant ouï de telles nouvelles, le déserteur sortit du
saule creux, passa son fusil en bandoulière, siffla son
chien et retourna tranquillement chez ses parents.
Avec Henri IV et Napoléon, je ne vois guère que
Rascat, dont le nom soit conservé dans les contes popu-
laires de Gascogne. Ce Rascat n'était ni empereur ni
roi. Bourreau de la sénéchaussée de Leotoure avant la
Révolution, il devint exécuteur des arrêts criminels à
Auch et guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 87
Terreur. Puis il vieillit en paix dans sa ville natale.
M.Bladé nous apprend qu'il vivait d'une très pelile pen-
sion que lui servirent la Restauration et le gouvernement
de Juillet. Il était aussi salarié par la ville comme per-
cepteur, sur le marché, des droits d'étalage.
Henri IV, Napoléon, Rascat, voilà les trois noms que
le peuple n'a pas oubliés!
III
Voilà ce que c'est que d'aller au bois où sonl les fées!
On s'arrête à tous les buissons Heuris du sentier, et c'est
une promenade qui n'en finit plus. La nôtre aura duré
trois semaines. N'en faisons point de plainte. Où peut-
on mieux se perdre et s'oublier que dans la forêt chan-
tante des traditions populaires? Je vous ai donné quel-
que idée des contes des veillées de Gascogne. Le « scnbe
pieux )) a recueilli aussi les poésies rustiques de la Gas-
cogne et de l'Agenais. Quand on a goûté de ce miel
sauvage de la Garonne, il faut bientôt y revenir, tant
le parfum en semble pénétrant et fin. Ce qui sur-
prend et charme dans ces chansons de village, c'est le
bon style et cette pureté de forme qui se devine dans la
traduction littérale. La Garonne marque la frontière de
ces bouviers antiques qui chantaient la mort de Daphnis
et qu'entendirent Théocrite et Moschus. Je ne sais pas
parler la langue de Jasmin et ne le saurai jamais. Mais je
88 LA VIE LITTÉRAinE.
suis bien sûr que telle chanson recueillie par M. Bladé
est (l'un siyle pur comme le diamant. Et celle poésie est
vivante, associée à la vie des hommes. Elle est (hjmes-
lifjue et religieuse. Elle clionle sur les bercenux. aux
fe>lins (le noces, dans les travaux des champs, dans les
repas funèbres (|U*on nomme, aux bonis de In Garonne,
les « noces tristes » ; elle chante dans toutes les féeries
j(\veuses ou lugubres de l'Eglise qui n'ont remplacé len-
tement, insensiblement les cérémunics des païens (jue
parce (ju'elles correspondaient, comme l'ancien culte,
aux états de la nature et aux sentiments de l'âme. C'est
dans le recueil de M. Bladé (|ue j'ai trouvé les norls les
plus cbarmanls. Ils ont la grâce antique, et, quand ils
se rencontrent par le sentiment avec les noids de notre
France du Nord, ils l'emportent par la forme. Y a-t-il,
par exemple, rien de plus exquis que ces deux quatiains
sur l'enfant Jésus à Bethléem?
II est dans la crèche,
Couclié tout du long.
Dans le ciel les anges
Jouent du violon.
Le bœuf et la mule
Lui respirent dessus.
Voilà le réchauirenient
Du divin Jésus.
Ces poésies populaires de la Gascogne sont infiniment
variées de Ion et de manière. Les unes gardent la séche-
resse gracieuse d'une épigramme de ï Anthologie, les
autres, d'un mysticisme à la fois puéril et raffiné, n'ont
point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernières
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 89
nous offrent cet intérêt particulier, qu'elles semblent
avoir voulu exprimer l'inexprimable, dire l'ineffable, ce
qui est précisément l'idéal de la poésie symbolique, le
but de l'iirt nouveau et fulur, à ce que j'ai pu comprendre
eu lisant M. Cbarles Morice, qui, par malheur, ne veut
pas toujours que je lo comprenne. Je citerai comme un
exemple de celle poésie inslinclive le « pelit Pater » que
récitent les femmes dWgen, pour gagner le ciel :
Noire Seigneur s'est levé.
Par neuf chambres il est passé,
Neuf Maries il a trouvé.
— Neuf Maries, que faites-vous?
— Nous baptisons le fils de Dieu.
— Neuf Maries, que portez-vous?
— De l'huile, du chrême et le saint rosier.
Sous cet arbre, les fleurettes
N'ont ni ombre
Ni couleurs
Sombres.
Notre Seigneur est monté sur l'escalier de Dieu,
Pleuré sur terre des morts et des vivants.
Un angelot de Dieu.
Ce petit Pater a été condamné par l'Église comme
enlaché de superstition et d'idolâtrie. Il ne m'iipparlient
pas de le défendre au point de vue de l'orlhodoxie. Mais
j'en aime la douce poésie, le candide mystère et, si j'ose
dire, l'obscurité blanche. Il me semble qu'un mysticisme
hétérodoxe autant que sincère n'a rien inspiré de plus
aimable au symboliste fervent, au jeune mage, à l'au-
teur des Lis 7ioirs, M. Alber Jhouney.
Je ne puis me défendre de suivre un moment encore
cette veine mystique, et il faut que je cite une Corn-
90 LA VIE LITTÉRAIRE.
plainte de Marie- Madeleine, la perle de ce bijou de vil-
lag«\ de ce saint-Esprit, dont M. Bladé a monté les pierres,
comme un bou joaillier.
— Marie-Madeleine,
Pécheresse de Dieu,
Pourquoi avcz-vous péché?
— Jésus, mon Dieu Jésus,
Je ne me connais aucun péché.
— Marie-Madeleine,
Sept ans dans les montagnes
Vous irez demeurer.
Au bout de sept années,
Elle se retira.
Marie-Madeleine
S'en va dans les montagnes.
Sept ans elle y a demeuré.
Au bout de sept années,
Proche d'un ruisseau elle s'en va.
Marie-Madeleine,
Les mains au courant de l'eau,
Les mains s'en va se laver.
Quand elle se les a lavées,
Elles les admire.
— Marie-Madeleine,
Sept ans dans les montagnes
Vous reviendrez demeurer.
— Jésus, mon Dieu Jésus.
Tant que vous voudrez.
Marie-Madeleine,
Au bout de sept années,
Jésus l'aila trouver :
— Marie-Madeleine,
Au ciel il faut aller.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette belle adorante qui
lave ses mains blancbes dans les ruisseaux des saintes
solitudes. On la retrouve en Provence, en Catalogne,
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 91
en Italie, en Angleterre, en Danemark, en Suède, en
Norvège, en Allemagne et chez les Tchèques. Je reçois
en ce moment même un savant et élégant travail de
M. George Doncieux sur le cycle de Marie-Madeleine *
et j'apprends que ce travail n'est qu'un chapitre d'un ou-
vrage inédit, que nous aurons plaisir à lire et à étudier.
Il faut prendre congé de M. Jean-François Bladé et
nous confier à un nouveau guide, M. Albert Meyrac, qui
nous attend à l'autre bout de la France, dans les sombres
Ardennes.
IV
ALBERT MEYRAC
M. Albert Meyrac est journaliste; il dirige à Charle-
ville le Petit Ardennais. C'est là, sur la Meuse, qu'après
avoir lu les livres de M. Paul Sébillot touchant le folk-
lore breton, il résolut de recueillir le premier les tra-
ditions, les coutumes et les légendes du département où
la politique l'avait attaché. Il se mit à l'œuvre ardem-
ment, avec cette agilité d'esprit que développe la pra-
tique du journalisme quotidien. Il alla dans les villages,
interrogeant les anciens et les anciennes. Ce n'était pas
assez. Il fit appel à toutes les bonnes volontés, et sa
feuille porta cet appel dans toutes les localités du dépar-
1. Vannes, 1891, in-8°. (Extrait de la Revue des traditions
populaires.)
92 LA vu: littéraire.
tomonl. Les iii^lilnlmirs siirloul furent empressés à
répondre. Leur sei-oiirs lui fut s.'ins doule très utile.
Mois, en général, l'instilulour nVst pas l'Iiomnio (pi'il
faut pour recueillir les Irmlitions [)opulaires. Il manque
de simplicité. Il est enclin à embellir, à corriger.
Quelque soin qu'il ait pris pour se défendre contre le
zélé de ses collaborateurs, M. Albert Meyrae a admis
dans son recueil plus d'un récit dont le style rappelle
moins le paysan que le magister.
Dans telle et telle légende, l'arrangement est visible.
C'est un inconvénient que les plus babiles collecteurs
des traditions orales n'évitent pns toujours. II n'est
même pas si facile qu'on croit d'obtenir une copie fidèle
d'un vieux texte. M. Amélineau en sait quebiue cliose.
Étant allé cliercber dans les couvenis grecs de l'Egypte
des documents sur l'histoire des solitaires de la Thébaïde
et de Nilrie, ce savant y fit de belles et abondantes décou-
vertes. Il trouva notamment dans un monastère un texte
ancien et précieux qu'un jeune Copte se chargea de
copier sans rien omettre. Ce Copte était très intelligent;
son travail terminé, il le remit à M. Amélineau :
— Maître, dit-il avec un sourire de satisfaction, vous
serez content de mon œuvre. J'ai fait mieux encore que
je n'avais promis. J'ai corrigé dans le style tout ce qu'il
y avait de rude et de vieux. J'ai remplacé, autant que
je l'ai pu, les sentences antiques par d'autres plus ingé-
nieuses. Vous croirez, en lisant ma copie, lire un livre
nouveau.
M. Meyrae, qui a la première vertu du tra litionniste, je
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 93
veux dire la défiance, sait mieux que personne le dan|:(er
des intermédiaires. Mais il en avait besoin. Sans colla-
borateurs son livre n'aurait pas été achevé en deux ans.
Nous pourrions l'allcndre encore dix ou vingt bonnes
années, et ce serait dommage, car, tel qu'il est, il est
très utile et très intéressant. Je l'ai lu, pour ma part, avec
le plus grand plaisir.
Ce vaste plateau, couvert de landes et de forêts, coupé
de gorges profondes, où les dents rouillées des rochers
percent le feuillage sombre, ces ossements nus de la
terre, les rièzes de Roltoî, ces grandes eaux dormantes
qu'ils appellent des fagnes, toute TArdenne, enfin, dis-
paraissait autrefois sous les taillis de cette immense et
noire forêt, étendue de l'Escaut au Rhin. Sa nature a
formé ses légendes; ses traditions sont des traditions
sylvestres. On y voit passer des chasses fantômes; on y
entend le taïaut, taïaut, du piqueur diabolique. Diane
y régnait avant saint Hubert. Cette Diane ardennaise
n'avait pas la svelte majesté que l'art de la Grèce et de
l'Italie sut donner à la sœur d'Apollon.
Elle était sauvage comme ses fidèles. Les dieux ont
coutume de ressembler h ceux qui les adorent. Dans le
village d'Eposium, aujourd'hui Carignan, son image se
dressait énorme et monstrueuse. Elle était encore debout
au temps des fils de Clotaire, quand un diacre lombard,
nommé Vulfaï ou Valfroy, vint évangéliser la contrée.
C'était un homme d'une grande vertu. Ayant vu len
gens d'Eposium suspendre des guirlandes au pied d.^
l'image sacrée et danser des rondes en chantant d( s
94 LA VIE LITTÉllAIRE.
hymnes, il entra dans une grande colère. Ces hymnes
surtout lui parurent abominables. On ne les connaît pas.
Mais on peut croire qu'il les jugeait avec trop de passion.
(Juoi (ju'il on soit, il s'éleva avec force contre le culte de
la Vierge .ndennaise. Il était éloquent. D'ailleurs, il y
avait déjà beaucoup de chrétiens à Eposium; il décida
une [)etile troupe d'hommes résolus à venir avec lui ren-
verser l'idole. Ils la tirèrent à terre péniblement par des
cordes, en faisant des prières. Elle s'écroula. Et, comme
il était plein de foi, il connut que c'étaient les prières et
non les cordes qui avaient opéré. Saint Valfroy se fit
ermite après son apostolat et résolut de mener une vie
singulière. A l'exemple de saint Siméon Stylite, il fit
dresser une colonne sur laquelle il demeura pieds nus
tout l'hiver, en sorte que ?es ongles tombèrent plusieurs
fois. Ainsi périt la Diane ardennaise. Saint Hubert
devint après elle le patron de la forêt. Hubert était un
chasseur infatigable. Comme il chassait le vendredi de
la semaine sainte, il vil un grand cerf qui portait entre
ses bois une croix: d'or. La béte miraculeuse parla et
lui dit :
— Hubert! Hubert! poursuivras-tu toujours les bêtes
de la forêt. Et le plaisir de la chasse le fera-t-il oublier
le soin de ton salut?
Voilà le merveilleux tel qu'il est sorti de la forêt.
L'étang, le marais ou fagne^ a produit les annequins et
les lumerettes, qui, pareils à des feux follets, dansent
la nuit devant les voyageurs égarés et les entraînent
dans les joncs, où ils se noient. Les Ardennes ont aussi
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES. 95
des fées. Ce sont des fées villageoises, qui filent la toile,
font la galette et lavent lelinge au bord de la rivière comme
des paysannes. Il résulte des recherches de M. Albert
Meyrac que la sorcellerie était fort pratiquée dans la con-
trée et qu'on y faisait beaucoup le sabbat. Les sorcières y
allaient, selon l'usage général, sur un manche à balai ou
changées en poules noires. Là, comme ailleurs, les sor-
ciers n'avaient qu'à se frotter d'une certaine pommade
en prononçant des paroles magiques pour se métamor-
phoser en chcit ou en poule. M. Meyrac a noté les super-
stitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde
toujours son antique confiance à la sagneuse qui guérit
par des signes de croix, et il n'est pas près de renoncer
aux remèdes des rebouteux et des sorciers. Il n'a pas
perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui peuplaient
l'Ardenne légendaire. Il lui souvient particulièrement du
mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un
lézard. Caché dans la Meuse, il n'en sort que pour
annoncer les malheurs. On a vu le mahwot en 1870.
Je m'arrête à regret. J'aurais beaucoup à philosopher
sur le livre de M. Albert Meyrac, s'il m'en restait le
loisir. Mais la nature de ces causeries ne souffre pas
qu'on épuise les sujets. Nous avons déjà beaucoup devisé
de chansons rustiques et de contes populaires. A ceux
qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions
répondre par ces belles paroles d'un poète :
« La littérature qui se sépare dédaigneusement du
peuple est comme une plante déracinée...
» C'est dans le cœur du peuple que doivent se retremper
% LA VIE LITTÉRAIRE.
.sans cesse la poésie et Tari, pour resler vert-; et ILuis-
sanls Là est leur fontaine de JouNcnce. »
Ainsi parle M. F-^mile Hlcniont dans son osllii'li'jue de
la tradition, petit li\ rc foi t êlo(juent et plein du pliiloso-
pliie. El c'e>l hieii parler. Surtout ne condamnons pas
les contes ljleu> au nom de l'art clas<i(|ue. IJOdyasce
d''Homère. nous l'avons vu, est faite de coules !)leu<.
LE R. P. DIDON
ET SON LIVRE SUR JÉSUS-CHRIST
Reslaurés en France, sous la monarchie de Juillet,
par un romantique, les dominicains passent chez nous
pour les plus artistes des moines et Ton veut, à tort ou à
raison, qu'ils aient hérité du père Lacordaire le senti-
ment du pittoresque, une certaine entente de l'effet, le
goiit des nouveautés et même une sympathie apparente
avec l'esprit moderne. C'est là, sans doute, une impres-
sion vague, formée du dehors et du lointain, qui n'est ni
tout à fait juste, ni tout à fait fausse. Au fond, rien de
plus impénétrable et de plus inintelligible que l'àme
d'un moine. La pensée de ces cénobites qui vivent en
commun pour mieux goûter la solitude est singulière
comme leur vie. Et quand un religieux est mêlé aux
affaires du temps, ce qui est le cas do presque tous les
grands religieux, le psychologue se trouve en présence
d'une des plus rares curiosités morales que l'humanité
puisse offrir.
IV. 6
98 LA vu; litti-haire.
Uiiel mciviûlleux snji;l (réliidr (juc l'clal inenhil d'un
[.acordain* inenaiil de front les soucis de l'opposition
libérale et les Iravaux de la [it-Fiileiu-e, ins|»iranl des
journaux politiques et se faisant allacher sur une croix!
J'avoue, pour ma part, que, depuis saint Antoine jus-
qu'au père Didon, les moines m'élonnenl. Et s'il faut
définir la physionomie des dominicains restaurés, cela
est particulièrement délicat. Il n'est d'abord pas suppo-
sable qu'ils procèdent tous è^'alement de leur pènî spi-
riUiel })ar le libéralisme de l'esprit, par le romantisme
du lani^age et par le goût des voluptés ascétiques de la
flayellalion et du cruciliement. J'ai approché quelques-
uns de ces fils de Dominique et de Lacordaire. Ils ne
m'ont pas ouvert leur ame : le moine ne se livre jamais;
il ne s'apparlienl pas; mais ceux-là ne se sont montrés
ni défiants ni dissimulés. C'étaient, selon toute appa-
rence, d'excellents moines.
Ils avaient l'air joyeux et tranquille. Le bon moine est
toujours gai; l'allégresse est une des vertus de son état
elles hagiographes ont soin de rapporter que le grand
saint Antoine avait gardé dans si vieillesse la joie inno-
cente d'un enfant.
Pour ce qui est de l'esprit, ces frères prêcheurs m'ont
paru plus nourris de saint Thomas d'Aquin que de Lacor-
daire. D'ailleurs, nous avons entendu assez le père Mon-
sabré à Notre-Dame pour savoir que son éloquence, toute
scolaslique, ne doit rien à la science ni à la philosophie
modernes, et que la Somme en es! l'unique source. Les
dominicains (ju'ilm'a été donné d'approcher ressemblent
LE R. P. DIDON. 99
tous au père Monsabré, hors un seul, plus ingénieux,
plus lenilre et plus troublé, que je Renommerai pas. Ce
sont avant tout des moines, c'est-à-dire des hommes obéis-
sants, dont la pâte un peu épaisse a été mise dans le
moule traditionnel tant de fois séculaire. Et po;irtant,
comme nous le disions tout à l'heure, les frères prê-
cheurs ont gardé en France quelques-uns des caractères
que leur a imprimés leur second fondaleur, le nouveau
Dominique, et la foule des croyants attend instinctive-
ment de ces hommes, vêtus du blanc scapulaire et portant
le chapelet à la ceinture, des paroles neuves, des actes
hardis, et elle leur accorde un peu de cette amilié que
jadis inspiraient au peuple, non pas les disciples de Do-
minique, mais leurs violents adversaires, les bons fils de
saint François. Sans rechercher pourquoi cette espérance
est absolument vaine et sera déçue_, il faut reconnaître
qu'un homme tel que le père Didon est de force à la
soutenir et à la prolonger quelque peu.
Ce moine est un athlète. Il a le charme incomparable
de la douceur dans la force. Un œil vif et noir éclaire
son mâle visage olivâtre. La poitrine large et le geste
libre, il inspire la sympathie et la confiance; il est ora-
teur même avant que d'avoir parlé. Issu d'une forte
race de montagnards, nourri dans l'âpre et belle vallée
du Grësivaudan, on a cru reconnaître en lui ce vieux
génie dauphinois, si tenace, si positif, si laborieux, si
courageux dans la lutte. Ce qu'on sait de sa vie est
fait pour inspirer le respect. Il y a dix ans, environ, il
aborda la chaire de Saint-Pliilippe-du-Roule, et là, dcins
100 LA VIE LITTÉRAIRE.
t'iitc la fouf^iic de la jeunesse ol de l'éloquence, il émut
un audiloire qui apporlail jusqu'au jiicd des autels des
p.'U'fums profanes. Il loucha, remua, changea les cœurs
et vil -1 ses pieds les plus helles pénitenles. Soil que sa
parole eût semhlé trop hardie sur un sacrement qui
touche aux sccrcls profonds des sens (il parlait sur le
mariage), soit que ses supérieurs craignissent qu'il ne
s'eni\ràt lui-îiiéme de sa parole enivranle, il fui brus-
quement tiré de sa chaire et envoyé dans les rochers de
la Corse, au couvent de Corbara qui domine, du haut
d'un [iromontoire, l'ile et la mer. Il obéit. Tout reli-
gieux eût sans doute obéi de même. Mais le caractère
du père Didon, tel qu'il nous est connu, donne peut-
être quelque prix à son obéissance. Il est éloquent, un
peu glorieux, impatient de se jeter dans le mouvennent
des opinions et des idées et très heureux de commercer
avec les hommes de science et de pen-ée. J'ai même
des raisons de croire qu'il aime beaucoup cette odeur du
papier fraîchement imprimé (;u'on respire dans l'atelier
de typographie et i hez l'éditeur. Eh bien! cet éloquent
sut se taire, ce glorieux se cacha, cet homme qui pou-
vait s'écrier avec Lacordaire : « Je serai entendu de -ce
siècle, dont j'ai tout aimé, » entra sans hésiter dans le
silence et dans la solitude. Je ne voudrais pas insister
sur les mérites d'un bon religieux, ne me reconnaissant
pas très propre à décerner de telles louanges. Mais
l'obéissance du prêtre et du soldat n'est pas sans beauté.
A celle épncjue, plusieurs, dans le public, croyaient dis-
cerner dans le père Didon un autre père Hyacinthe el
LE R. P. DIDON. 101
présageaient une rupture, un schisme, une rëvolle.
L'événement a démenti ces présages. Le père Didon.
qui a du bon sens et un ferme esprit de conduite, n'a
pas été tenlé de fonder une nouvelle église, de s'ériger
en antipape et de gouverner, comme tel autre papacule,
une calholicilé de quatorze âmes. Le père Didon
alarme parfois les catholiques timides, et il semble qu"il
ne se défende pas toujours du plaisir de les inquiéter.
Un de ses compatriotes, qui appartient au parti catho-
lique, reconnaissant là un des traits du caractère dau-
phinois, a dit, à propos de notre éloquent père : a Le
montagnard côtoie volontiers les précipices et prend
plaisir à l'effroi de ceux qui le regardent de la plaine ;
mais il a le pas sûr; il ne tombe pas. »
Un des traits les plus intéressants du caractère de
ce solitaire est précisément le goût de l'effet, Fart de la
mise en scène, le talent de se produire. Est-ce en lui le
don naturel, instinctif, d'une personne oratoire? Est-ce
le penchant d'un esprit à la fois mystique et pratique?
Est-ce la fatalité attachée au grand scapulaire blanc et
qui s'appesantit sur certains frères prêcheurs en dépit
de l'humilité chrétienne? Je ne sais. Mais les livres du
R. P. s'annoncent avec un bruit et un éclat que leur
mérite seul ne suffit point à expliquer et voici que l'ap-
parition d'une nouvelle vie de Jésus, écrite dans un
monastère de Bourgogne, devient un événement pari-
sien. Tous les journaux parlent depuis un an du livre
et de l'auteur et il est de cet ouvrage comme de Cyrus
qui fut nommé longtemps avant que de naitre. On nous
6.
102 LA VIE LITTÉIiAir. E.
promettait un livre trune {grande ori^'inalilé et le père
Diilon confiniiail lui-iiicnic celle promesse fiunnd il
répondait à un reporter :
— Dans (lui'l Iml voiulricz-vous que j'eusse fait la viti
de Jésus, si ce n'avait été dans le but d'y metlre des
nouveautés?
El, pour peu «jue l'on pressât l'écrivain, on a|)prenait
de sa bouche que la plusf,'rande de ces nouveautés, celle
qui renfermait toutes les autres, était la concilialion du
dogme catholique et de Texégèse moderne.
C'est là le but (jue le R. P. s'est proposé en compo-
sant les deux gros volumes qui viennent de paraître.
Afin de réussir dans son dessein, il est allé apprendre
l'allemand dans une université allemande. Il a élu lié
les travaux critiques auxquels les diverses écoles protes-
tantes ont soumis les textes évangéliques et les monu-
ments littéraires des premiers âges chrétiens. Son livre
veut être un livre d'iiisloire positive. 11 dit expressément
dans sa préface : « Il faut que la vie de Jésus soit racon-
tée suivant les exigences de l'histoire. C'est à ce besoin
profond qu'essaye de répondre le présent ouvrage. »
Et, en effet, il fait mine d'entrer dans la critique des
textes et donne une ombre de satisfaction à l'exégèse
moderne, en faisant naître Jésus l'an 750 de Rome,
quebjues années avant l'an premier de l'ère chrétienne,
et aussi en admettant que Matthieu et que Marc sont
antérieurs à Luc, et que Jean est postérieur aux trois
synoptiques.
Mais il ne f.iil qu'effleurer cet examen, et, sans même
LE R. P. DIDON. 103
exposer l'état de la question sur les points les plus
importants, il se hâte de conclure dans le sens canonique.
Et, comme s'il lui reslîiit une épouvante de cette course
rapide, ou plutôt de cette fuite à travers la critique indé-
pendanle, il court se cacher sous le manteau de l'Église;
il déchire que l'Église, en matière d'exégèse, a l'autorité
souveniine et qu'elle seule est hable à commenter les
textes canoniques. « De quel droit, dit-il, les traiter
comme un simple papyrus découvert dans le tombeau
de quelque momie ou comme un vieux parchemin oublié
dans les archives d'une ville dévastée?... Le premier
grand tort de la critique moderne a été de traiter ces
documents comme une lettre morte. Elle a sciemment
oublié qu'ils n'étaient point des livres tombés dans le
domaine public, mais la propriété inaliénable de VÉglise
catholique (pp. xxxix, xlv). » Ce langage n'a rien qui
puisse surprendre dans la bouche d\.n. croyant; il est
très convenable à un prêtre et à un moine. Personne
ne blâmera le pèreDidon de l'avoir tenu. Mais, s'il n'e^t
pas d'exégèse en dehors de l'Église catholique, pour-
quoi citer Reuss, Eichhorn et Schleiermacher? Ces
noms mis au bas des pages ne sont donc que de vains
ornements? Et que critiquerait-il, puisqu'il n'a pas de
matière sujette à la critique? Le père Didon croit et pro-
fesse que les livres des deux testaments sont d'inspira-
tion divine. Des textes de cette nature ne sauraient être
corrigés. Aussi s'est-il gardé de toute revision sérieuse
et l'exégèse n'est-elle chez lui qu'une façon neuve et
hardie d'embellir l'iipologie. Il n'a appelé la critique
104 LA VIE LITTCIIAIUE.
rationnelle sur le terrain sacré ((ue pour l'immoler plus
solennellement. Celle imprudence généreuse l'a entraîné
à des désastres. Car c'est un coup désastreux que celui
qu'il tente pour concilier les deux généalogies de Jésus.
Il distingue entre la généalogie légale cl la généalogie
naturelle de Joseph qui sont, dit-il, l'une et l'autre tout
à la fois la généiilogic légale et naturelle de Marie cl de
Jésus, puisque Joseph était le père ou tout au moins le
neveu d'Anne, mère de Marie, comme l'a déclare Cor-
nélius à Lapide, qui était Belge. Et le père Didon se
montre satisfait de ce petit arrangement, tant il est d'un
naturel heureux! Que Pascal est d'une humeur con-
traire! Ce grand homme craignait Dieu, mais il se mo-
quait du monde. Il a dit, précisément au sujet qui nous
occupe : « Les faihiesses les [dus apparentes sont des
forces à ceux qui prennent hien les choses. Par exemple
les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc.
Il est visible que cela n'a pas été fait de concert. *
A la bonne heure! voilà un apologiste qui ne s'em-
barrasse pas dans les difficultés de l'exégèse! Le père
Rigolel lui-même ne raisonnait pas avec plus de subti-
lité quand il disait à l'empereur de la Chine (jue
rÉglise avait choisi les quatre évangiles qui se contre-
disaient le plus afin que la vérité parût avec plus d'évi-
dence.
Si j'étais docteur, je ne sais si j'aimerais les apologistes
comme Pascal et Rigolel, mais je sais bien que des doc-
teurs tels que le père Didon me feraient trembler. Celui-
ci n'a-l-il pas eu la malheureuse idée de disputer avec
LE R. P. DIDON. 105
Mommsen au sujet du recensement de Qnirinus? Il en
sort écrasé. Pourquoi, juste ciel ! s'elTorce t-il do traiter
rationnellement quelques ptu-lies d'une .'ifïaire qu'il dé-
clare lui-même inconcevable et merveilleuse?
Le père Didon croit au surniilurel. Loin de l'en blâmer,
il faut le louer de confesser sa foi. La mienne est con-
traire; je crois l)ien faire en l'avouant baulomenl, et j'y
ai sans doute moins de mérite puisqu'elle est jdus géné-
ralement admise parmi ceux de nos conlemporains dont
l'opinion peut être comptée. Mais l'erreur du père Didon
est de penser qu'on peut faire de l'histoire en acceptant
le surnaturel, tandis que Tbisloire n"esl que la recherche
de la suite naturelle des faits. Et comment pourrait-il
être liislorirn. quand son dessein arrêté est de soustraire
l'objet même dont il traite, c'est-à-dire les origines chré-
tiennes, aux lois générales de Fliisloire?
Et, puist|ue nous parlons ici du miracle, j'avoue que,
sans l'admettre à quelque degré que ce soit, je com-
prends mal les raisons des savants qui le nient. Nos
savants disent généralement qu'ils ne croient pas aux
miracles parce qu'aucun fait de ce genre n'a été formel-
lement constaté. Mon illustre maître, M. Ernest Renan,
a plusieurs fois présenté cet argument avec une parfaite
netteté. « Les miracles, a-t-il dit, sont de ces choses qui
n'arrivent jamais; les gens crédules seuls croient en
voir; on n'en peut citer un seul qui se soit passé
devant des témoins capables de le constater ; aucune
intervention particulière de la divinité, ni dans la confec-
tion d'un livre, ni dans quelque événement que ce soit,
1(H) LA VII-: LITTÉRAIUE.
n'a été prouvée. » En fait, cela est inconleslnhle; mais,
en llieorie, ces raisons, qui sont celles des plus excel-
lents liomnios (le notre temps, me semblent faihlcs,
parce qu'elles supposent que les Idis naluiflles nous
sont connues et que si, par impossilile, il sur\enait une
(lëio<faiion à ces lois, un savant, ou mieux un corps
aca(lémi(pie, aurait (jualité pour la constater. C'est l.i,
j'ose (lire, beaucoup trop accorder à la science constituée
et supposer gratuitement que nous connaissons toutes
les lois de l'univers. Il n'en est rien. Notre pbysique
paraîtra peut-être dans cinq ou six siècles à nos arrière-
neveux aussi grossière et barbare que nous semble bar-
bare et grossière la pbysique des universités du moyen
âge,(jui étaient pourtant des corps savants. S'en remettre
à la science du discernement des faits de nature et des
faits surnaturels, c'est la traiter comme si elle était juge
infaillible de l'univers. Sans doute, telle qu'elle est, elle
est seul arbitre de la vérité et de l'erreur et rien n'est
acquis à la connaissance sans avoir passé par son examen.
Sans doute, on ne peut en appeler d'elle qu'à elle-même.
Mais encore ne faut-il pas citer indilïéremment dans les
mêmes formes tous les phénomènes à son tribunal ; il se
peut qu'il y ait des phénomènes singuliers, rares, sub-
tils, d'une production incertaine. La science officielle
risquera de les manquer si elle les attend dans ses com-
missions; c'est à cet égard que l'argument présenté par
M. Ern(^st Renan me semble dangereux, du moins dans
ses tendances. 11 va, si l'on n'y prend garde, jusqu'à
tenir pour non avenu tout ce (|ui ne s'est pas produit
LE R. p. DIDON. 107
dans un laboratoire. Les savants sont naturellement
enclins à nier les faits isolés, qui ne rentrent clans
aucune loi connue. J'ai peur enfin qu'on ne rejette les
manifestations insolites en même temps que les mani-
festations miraculeuses et avec cette même fin de non-
recevoir : « On n'a jamais vu cela. » Quant au miracle,
si c'est une dérogation aux lois naturelles, on ne sait ce
que c'est, car personne ne connaît les lois de la nature.
jNon seulement un philosophe n'a jamais vu de miracle,
mais il est incapable d'en jamais voir. Tous les thauma-
turges perdraient leur temps à dérouler devant lui les
apparences les plus extraordinaires. En observant tous
ces faits merveilleux, il ne s'occuperait que d'en cher-
cher la loi et, s'il ne la découvrait point, il dirait seule-
ment : « Nos répertoires de physique et de chimie sont
bien incomplets. » Ainsi donc il n*y a jamais eu de mi-
racle, au vrai sens du mot, ou, s'il y en a eu, nous ne
pouvons pas le savoir, puisque, ignorant la nature, nous
ignorons également ce qui n'est pas elle.
Mais revenons au livre du père DiJon. Il abonde en
descriptions. L'auteur a, comme autrefois M. Renan, fait
le voyage d'Orient, et il en a rapporté des paysages qui,
sans avoir certes la suavité de ces beaux tableaux de
Nazareth et du lac de Tibériade que M. Renan a peints
sur nature, ne manquent ni de richesse ni d'éclat. On
croit voir avec le pieux voyageur « les eaux d'opale »
du lac de Génézareth et la désolation de la mer Morte.
J'ai noté quelques lignes charmantes sur la Samarie. La
grande nouveauté du livre consiste en somme dans un
i08 LA VU-: littéraiue.
orientalisme pittoresque qui s'associe, \nmr h proinière
fois, d'une nialière assez l)iz;irre, à l'orlliodoxie la plus
exacte. Ainsi le pèicDidon croit à Tatloralion des .Mai^^es,
mais il les appelle des cheikhs. Son Jésus est lils de
Dieu, mais nous le voyons adolescent, jxirl.ml au fictnl
et aux liras les courroies de la prière (ju'il a rerues au
Sahbal Tepliilin, dans la synagogue de Nazareth. Et
toutes k's scènes de rË\ angile sont ainsi teintées de cou-
leur locale et de romantisme.
Mais cet ouvrage n'est pas seulement une suite de
scènes plastiques. L'auteur s'est efforcé de constituer la
psychologie de Jésus et c'est la partie la plus mallieu-
reuse du livre. On ne peut pas lire, sans sourire,
que Jésus « avait la science parfaite de sa vocation
messianique » , que « rien ne lui manquait de ce
(jui peut donner à la parole relTicacilé et le prestige »,
qu' « aucun orateur populaire ne peut lui être comparé »,
qu'il « respectait l'initiative de la consiience », que
l'échec de sa mission à Jérusalem lui causa « la plus
grande douleur que puisse éprouver un homme appelé à
un rôle public ». Cet essai de psychologie humano-
diviuefait songer involontairement à Barbey d'Aurevilly
qui adorait Jésus comme Dieu, mais qui, comme homme,
lui préférait Hannibal.
Je n'ai pas (jualité pour juger une telle œuvre au
point de vue de l'orthodoxie, et il faut bien penser que
les Ihèolngiens n'y ont rieu trouvé de réprébensible,
puisqu'ils l'ont approuvée. Je serai curieux pourtant de
savoir ce qu'on en pense dans une certaine revue que
LE R. P. DIDON. 109
dirigent avec beaucoup de savoir et de prudence les
pères jésuites, et que je connais fort bien, car ils ont eu
la bonté de me l'envoyer un jour qu'ils m'y maltraitaient
beaucoup, mais non pas autant toutefois que le père
Gratry et que le père Lacordaire. Ou je me trompe fort,
ou les petits Pères ne goijteront pas beaucoup cette his-
toire romantique et celte psychologie moderne ^ Pour
ma part, je voudrais comparer le Jésus-Christ du R. P.
Didon à ce panorama de Jérusalem qu'on montre en ce
moment aux Champs-Elysées et où l'on voit, d'un côté,
le Temple, la tour Antonia, le palais et les portes de la
ville restitués d'après les travaux des archéologues, et,
d'une autre part, un calvaire traditionnel comme une
peinture d'église. Mais je craindrais que cette compa-
1. Je parlais ici des Études, revue dirigée par les pères de
la Compagnie de Jésus. On ne m'y a point ménagé, mais il
n'est pas au pouvoir des Pères de me rendre injurieux et de
mauvaise foi. Je n'ai point cessé de reconnaître et de dire
que leur revue est rédigée par des écrivains habiles et judi-
cieux. Je prévoyais bien que le livre du père Didon leur pa-
raîtrait d'un goût douteux et qu'ils estimeraient pour le moins
imprudent l'essai tenté par l'éloquent dominicain d'une psy-
chologie de Jésus, selon les méthodes de Taine et de Bour-
get. Mes pressentiments ne me trompaient pas. Quelques jours
après avoir publié mon article, je reçus les Études religieuses
de novembre 1890, et j'y lus avec grand plaisir un morceau
très solide sur le Jésus-Christ du père Didon, où il est dit :
« N'a-t-il pas trop accordé au désir de placer Jésus dans « son
milieu »? Certaines phrases sur l'influence de ce milieu
sonnent d'une façon étrange, à propos du Verbe incarné.
Ainsi, parmi des détails d'une longueur un peu exagérée
sur « l'éducation » qu'a dû recevoir Jésus « adolescent », et
après cette observation que, « dans les assemblées publi-
ques, à la synagogue (de Nazareth), il connut aussi, par
expérience, les misères, les travers, les aberrations et la
IV. 7
110 LA VIE LITTÉRAIRE.
raison ne doniiM ;"i l'cxcrs riil.r d'un ;ui fri\(ilo, tout en
surface el peu solide. Je craindrais aussi de ne pas rendre
reiïi't de ces pages disparates, si étrangement inrdées de
ilescriplions, de discussions, d'homélies, de morceaux de
Iheologie, de psychologie et de morale, ins[tirés tantôt
de saint Thomas d'Aquin et tantôt de Paul P>ourget, où
l'on passe hrusquement de saint Luc et de saint Mathieu
à Joanne et à Ba?decker, où l'àme de madame de Gasparin
semhle flotter sur l'Évangile, où l'on tomhe tout à coup
d'une psycliologie oratoire dans une démonologie <|ui rap-
pelle à la fois le père Sinislrari, nos amis Papus el Ler-
mina, l'école de Nancy et M. Charcol. Pages d'un aspect
plus confus que les quais encombrés de celle pelile ville de
Capharnaum si bien décrite par le R. P. Didon lui-même.
vaine science des docteurs de son leniiis..., •• vient celle
réflexion au moins inutile : « Les premières impressions de
l'adolescence ne s'effacent i»as; en Jésus, comme en nous, elles
aident à comprendre les volo/ilés, les paroles, les acles de Vihje
mûr. » (T. I, pp. 84-So.) La description très poétique de Naza-
reth est précédée de ces lifjnes encore plus siniL,'ulières : « On
ne comprendrait pas sa physionomie (celle de Jésus) et sou
caractère, si, dans l'étude de son adolescence et de sa jeu-
nesse, on négligeait le milieu extérieur, la nature au sein d(;
laquelle il a grandi. L'homme tient par des attaches trup
étroites au sol qui l'a vu nailre, pour n'en pas recevoir
l'empreinte... » (P. 86.) Nous n'aimons pas non plus lire
que « la pensée (du supplice auquel Jésus se savait et se
sentait voué) étendait sur tout son être un voile de tris-
tesse. » (I, p. 270); ou que « souvent, dans sa vie, Jésus a
laissé voir l'accablement où le jetait la vue seule du calice
qu'il devait boire ». (P. 166.) — Ces observations excellentes
sont du R. P. J. Brucker, qui est, avec le R. P. P. Brucker,
un des rédacteurs les plus distingués des Éludes.
CLÉOPATRE '
I
M. Paul Slapfer nous enseigne, dans son livre sur
Shakespeare et tantiquité. que Gléopâtre a fourni le
sujet de deux tragédies latines, seize françaises, six
anglaises et au moins quatre italiennes. Je serais fort
embarrassé de nommer seulement les seize tragédies
françaises, et il me paraît suffisant d'indiquer la Cléo-
pâtre captive de Jodelle (155^). les Délicieuses Amows
de Marc-Antoine et de Cléopâtre de Belliard (1578),
la Cléopâtre de Nicolas Montreux (1594) , la Cléo-
pâtre de Benserade (1636), le Marc- Antoine de La Tho-
rillère (1677) , la Mort de Cléopâtre de Chapelle
(1680), la Cléopâtre de Marmontel (1750), la C/éo-
pàtre d'Alexandre Soumet (18:24) et la Cléopâtre
1. A propos du drame de MM. Victorien Sardou et Moreau.
— Consultez Henry Houssaye; Gléopâtre, dans Aspasie, Cléo-
pâtre, Thëodora, 1 vol.
112 LA VIE LITTÉRAIIU:.
de madame de Girardin (1847) ; en attendant la Ciéopàtre
de Viclorien Sardou et sans compter la Mort rh Poiupi'e
du grand Corneille, où l'on voit Ciéopàtre vertueuse,
aspirant à la main de César, mais prenant par généro-
sité la défense du vaincu de Pliarsale. Sa confidente,
Charmion, instruite de ces beaux sentiments, lui dit :
L'amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.
A (]Uoi Ciéopàtre répond :
Les princes ont cela de leur haute naissance.
On ne coneoit pas d'abord comment Corneille a pu
e'crire quelque chose d'aussi ridicule. Mais on voit, si
Ton y rédécliit, que c'est uniquement parce qu'il avait
un génie sublime. Sans être comme Shakespeare un
divinateur infaillible des âmes, notre vieux poète ne
manquait pas de tout discernement; il savait bien au
dedans de lui-même que Ciéopàtre n'avait jamais ni
parlé ni pensé de la sorte, mais il se nattait de l'em-
bellir, delà rendre digne de la scène tragique, delà con-
former aux convenances exigées par Aristote, et surtout
de l'arranger à son propre goût, qui était noble. Il
abondait en belles maximes. Les grands sentiments ne
lui coûtaient guère, et l'on voit trop que le bonhomme
les prenait dans son encrier. Il est bien difficile de se
mettre aujourd'hui dans l'étal d'esprit où il était quand
il écrivait une tragédie dans sa petite chambre, entre
deux procès, car, avocat et Normand, il aimait à plaider.
Les grandeurs de ce monde, les grandeurs de chair le
CLÉOPATRE. Ii3
pénétraient d'un respect profond. Il' se faisait sur les
princesses des idées qui ne s'accordent pas bien avec la
physiologie. Shakespeare avait un autre génie et sa
Cléopalre est vivante. M. Victorien Sardou admire
infiniment Corneille et non sans raison, car, après tout,
c'est le grand Corneille. Il vient de professer encore
son admiration dans une lettre publique où, tout en
se défentlant de méconnaître le génie du grand Will,
il e.4ime que la place occupée par le poète à'Hamlet
sur une de nos voies serait mieux tenue par l'auteur
de Polyeucte. Certes, le bronze de Corneille ne ferait
pas mauvaise figure à Paris, et tous ceux qui ont le
culte de nos gloires nationales salueraient avec res-
pect son visage sévère et même un peu renfrogné.
Quant à Shakespeare, c'est le poète de l'humanité. Sa
place est partout où il y a des hommes capables de
sentir le beau et le vrai. Il est, comme Homère, au-des-
sus des peuples. M. Victorien Sardou ne peut pas se
plaindre de le rencontrer sur le boulevard Haussmann.
11 doit seulement être fâché que le sculpteur lui ait fait
de si vilaines jambes.
Je connais M. Victorien Sardou, je sais combien il a
le goût artiste et comme les formes mal venues offensent
la délicatesse de son goût. Une figure si disgracieuse
doit lui être désagréable à voir. J'en souffre moi-même
chaque fois que je passe par ce boulevard somptueux et
monotone. Et il m'est arrivé plus d'une fois de plaindre
le culottier anglais qui a sa boutique derrière cette sta-
tue, en songeant que les connaissances professionnelles
114 LA VI1-: LITTÉUAIRE.
de ce spécialiste doivenl lui rciidii' iiMiiicidicnMnenl sen-
sible la diiïorinilé dont smi illustre coinpalriole a été
graluileineiilnflli^^é par nu slaliiaiie malhabile.
Voilà assuréinciil un Shakespeare mal chaussé! Mais
-M. Victorien Sardou a [)réeisément écrit sa lettre pour
se défendre d'avoir jamais méprisé Shakespeare. On
prétendait (lu'il avait dit que Shakespeare n'avait aucun
talent. Il ne Ta point dit. C'eût été une sottise, et ceux
(jui ont causé avec M. Sardou savent qu'il n'en dit point.
Il a l'esprit le plus riche et le plus fin. Sa léte est un
magasin de curiosités, un musée d'art, une bibliothèque
universelle. Il s'intéresse à la vie, aux mœurs, aux
usages, aux singularités des temps et des lieux. Je ne
connais pas sa Ciéopâb'e, mais je suis bien sûr qu'elle
sera documentée, et qu'il n'y manquera rien de ces inti-
mités, de ces particularités, de ces singularités qui font
revivre le passé mystérieux.
C'est une incomparable histoire que celle d'Antoine
et de Cléopàtre, et si émouvante et d'une telle somp-
tuosité voluptueuse et tragique, que l'art n'y peut rien
ajouter, pas même l'art d'un Shakespeare. Il faut la lire
dans Plutarque. Ce vieux Plularque est un merveilleux
narrateur. Je vous recoinmanile aussi l'étude de
M. Henry Houssaye, judicieuse avec élégance, et qui est
un excellent récit.
Cléopàtre n'était pas très belle. Elle ne l'emportait ni
en beauté ni en jeunesse sur cette chaste Oclavie, à qui
elle prit Antoine pour la vie et la mort. < Sa beauté, dit
Amyot, (jui traduit Plutanjuc avec une grâce fine, sa
CLÉOPATRE. 115
beauté seule n'était point si incomparable qu'il n'y en
eust pu bien avoir d'aussi belles comme elle, ni telle
qu'elle ravit incontinent ceux qui la regardaient ; mais sa
conversation, à la hanter, éloit si aimable qu'il éloit
impossible d'en éviter la prise, et avec sa beauté, la
bonne grâce qu'elle avoit à deviser, la douceur et la gen-
tillesse de son naturel, qui assaisonnoit tout ce qu'elle
disoit ou faisoil, étoit un aiguillon qui poignoit au vif;
et il y avoit outre cela grand plaisir au son de sa voix
seulement et à sa prononciation, parce que sa langue
étoit comme un instrument de musique à plusieurs jeux
et registres, qu'elle tournoit aisément un tel langage
comme il lui plaisoit, tellement qu'elle parloit à peu de
nations barbares par truchement, mais leur rendoit par
elle-même réponse, au moins à la plus grande partie,
comme aux Égyptiens, Arabes, Troglodytes, Hébreux,
Syriens, iMédois et Parthes, et à beaucoup d'autres dont
elle e.voit appris les langues. » Elle avait l'esprit raffiné,
à la façon des Alexandrins. Elle reçut d'Antoine, comme
un présent agréable, la bibliothèque de Pergame, com-
posée de deux cent mille volumes. Elle n'a été un
monstre que dans l'imagination ampoulée des poètes
amis d'Auguste. Ils ont dit qu'elle se prostituait aux
esclaves. Ils n'en savaient rien. On lui a donné pour
amants Cnéius Pompée, César^ Dellius, Antoine et
aussi Hérode, roi des Juifs, qui était très beau. Mais
il n'y a de certain que ses relations avec César et avec
Antoine. Le reste n'est pas prouvé, et Tavenlure d'Hérode
a tout l'air, notamment, d'un conte de Flavius Josùphe.
llfi LA VIE LITTKHAIRE.
Cléopâlre était une femme dan';ereuse. Et l'on peut
penser d'elle ce que pensait le vieux professeur de Henri
Ht ine. « Mon vieux professeur, dil Heine, n'ainioit pas
Cléopàlre; il nous faisait e\[iressénienl observer (ju'cn
se livrant à celte femme, Antoine ruina toute sa car-
rière publique, s'attira des désai^rémenls pri\és et finit
par tomber dans le malbeur. » Rien n'est plus vrai.
Elle a perdu Antoine et coniribué {leul-clre à la perle
de César, et le vieux professeur parlait d'or. Ce n'est
peut-être pas assez toutefois pour l'appeler, comme Pro-
perce, la reine courtisane, TTiere/Hx regina. Ces Romains
baissaient l'Égyptienne; elle leur avait fait peur. Horace
et Properce avouent que Rome tremblait avant la journée
d'Aclium. Cléopàlre morte, il y eut de grandes réjouis-
sances dans la Ville éternelle. « C'est maintenant qu'il
faut boire! Il n'était pas permis de tirer le récube du
cellier des aïeux, quand une reine préparait au Capitole
des ruines insensées et des funérailles à rEmjjire. Elle
osait opposer à notre Jupiter le museau de cbien de
l'aboyant Anubis et couvrir la trompette romaine des
sons aigres du sistre égyptien. Elle voulait planter sur
le Capitole ses tentes au milieu des images et des tro-
pbées de Marins ! » Enfin le monstre était mort. Il fallait
boire, danser, offrir des mets aux dieux!
Et c'était une femme, une petite femme qui avait fait
trembler le Sénat et le peuple romain. Quand nous
disons qu'elle était f)etile, nous n'en savons rien. Nous
l'imaginons sur quelques vagues indices. Pour écbapper
aux embûcbes de l'eunutiue Potbin, elle se fit porter à
CLÉOPATRE. 117
César dans un sac. Celait un de ces grands sacs d'élolîe
grossière, teints de plusieurs couleurs, qui servaient
aux voyageurs à serrer les matelas et les couvertures.
Elle en sortit aux yeux du romain charmé. Il nous
semble qu'étant mince et de petite taille elle avait meil-
leure grâce, et qu'une stature de déesse n'est pas ce quil
faut pour plaire au sortir d'un sac. M. Gérome a repré-
senté celte scène dans un de ses plus jolis tableaux anec-
dotiques et je crois bien me rappeler que sa Cléopàtre
était très mignonne. M. Gérome est admirable pour
l'abondance et le choix de ses documents. En ce cas
pourtant, il avait été laissé à son inspiration. Nous
n'avons point de portrait authentique de Cléopàtre et le
visage de la reine n'a pas laissé le moindre reflet sur
cette vaste terre où il causa tant de deuils et de malheurs.
Cléopàtre est représentée plusieurs fois, il est vrai, avec
son fils, Ptolémée Césarion, sur les bas-reliefs du leinple
de Denderah. Mais ce sont là des figures hiératiques,
d'un art traditionnel, dont le type, fixé longlenifis
d'avance, ne laissait guère de place à l'imitation de la
nature. Dans celte déesse Hathor, dans celle déf sse Isis
aux cheveux nattés, debout, rigide, la tuni(jue collée au
corps, comment reconnaître la folle amoureuse qui cou-
rait la nuit a\ec Antoine les bouges de Rhakotis et se
mêlait aux rixes des matelots ivres? Quant au joli mou-
lage que l'on voit souvent dans les ateliers, M. H. Hous-
saye nous avertit bien de ne pas y chercher le profil de
la belle Lagide. « Ce bas-relief, nous dit-il, découvert,
je crois, en 1862, ne portait aucune inscription. Un
17.
118 LA VIE LITTÉRAIRE.
é'ïyplologue s'amusa à y -(raver le cartouche de Cléo-
pàlre, et c'esl ainsi (iii'on le vend partout, depuis,
comme l'image aullhMili(|ne de la deruière reine
d'Egypte. »
Cette supercherie me rappelle une méprise de peu de
temps postérieure. Vers 186G, un Italien montrait à
Paris, dans un appartement démeublé de la rue Jacob,
quebjues antiquités égyptiennes et romaines et une pein-
ture à l'encaustique, d'un mauvais dessin et d un style
médiocre, représentant une femme assez belle, la faee
large, avec un serpent qui lui pique le sein. L'Italien
jurait la Vierge et les saints que c'était le {portrait authen-
tique de Cléopâtre, celui-là même (jui fut porté à Rome
devant le char triomphal dOclave. Cet homme était d'une
ardeur vraiment excessive pour les antiquités. Il faisait des
bonds de tigre devant celte peinture et la conlemplait d'un
œil sombre en lui envoyant des baisers. « Quelle est
belle! » s'écriait-il. Il était venu la vendre à Paris, et il
poussait (les liurlemenls horribles et s'arrachait les che-
veux quand on lui disait qu'en réalité c'était un méchant
ou\rage de peinture, dû à quelque seigneur cavalier,
académicien de Rome ou de Venise, llorissant vers J800
ou 1810. Pourtant rien n'est plus vrai.
Il y a des médailles de Gléopàlro; les numismates en
comptent (juinze do type différent. Elles sont pour la
plu[)arl d'une mauvaise gravure. Toutes représentent
Cléopàlre avec des traits gros et durs, un nez extrême-
ment long. On sait le mot profond de Pascal : « Le nez
de Cléopâtre, s'il avait été plus court, toute Ja ïace de la
CLÉOPATRE. 119
terre aurait été changée. » Ce nez était démesuré, si l'on
en croit les médailles, mais nous ne les en croirons pas.
En vain, on nous mettra sous les yeux tous les médail-
liers du British Muséum et du Cabinet de Vienne. Nous
dirons que c'est là comme une de ces illusions de féerie,
où tous les nez s'allongent à la fois sur tous les portraits,
et nous nous moquerons de la numismatique qui se
moque de nous. Le visage qui fit oublier à César l'em-
pire du monde n'était point gâté par un nez ridicule.
Il est certain que César aima Cléopàtre. Le divin Jules
avait plus de cinquante ans. Il avait épuisé toute la
gloire et tous les plaisirs et tiré de la vie tout ce qu'elle
peut donner d'émotions violentes et de joies fortes. Son
élégant visage avait pris la pâleur tranquille du marbre.
Il semblait qu'un tel homme ne dût plus vivre que par
l'intelligence. Pourtant, quoi qu'en dise M. Mommsen, il
aima TÉgyptienne jusqu'à la folie. Car c'était une folie
que de l'amener à Rome, et une plus grande folie que
d'élever dans le temple de Vénus une statue à la divinité
de Cléopàtre.
La Lagide habitait, à Rome, avec son fils et sa suite
la villa et les jardins de César qui s'étendaient sur la
rive droite du Tibre. Le dictateur demeurait dans un
des bâtiments publics de la voie Sacrée, mais il faisait
de fréquentes visites à la villa, qui était aussi le rendez-
vous de ses amis. C'est là que Marc-Antoine vit Cléopàtre
pour la première fois. Elle recevait aussi Atticus et
Cicéron qui s'était réconcilié avec César. Cicéron était
grand amateur de livres et d'antiquités.
120 LA Vin LITTÉUAIRE.
Ces trésors ôlaicnl rares à Rome el ils nliondaient à
Alexandrie, (-iréroii dcinanda à Cléopàlre de lui faire
venir (luehjiu's nianiiscrils cl des vases canopes. Elle
1(» lui |ii()iiiil bien voh.nlicrs et elle eliar-.Ta de la com-
mission un de ses ofliciers, nommé Amnionius. Mais les
livres ne vinrent pas cl l'oraleur en ^Mnla rancune à la
reine. Dans ces heures romaines, Cléo[)âlre nous appa-
raît sous un aspect inattendu. Discrète, paisijjie, ayant
hanni le luxe asiatique, tout occupée des élt'<,Mnts tra-
vaux de l'esprit, c'est une lielle Grecque, qui converse
sous les térébintlies avec Cicéron. Le poignard de Brulus
dissipa d'un coup cet enclianlement de la villa du Tibre.
César assassiné, Cléopâtre s'enfuit au milieu des scènes
sanglantes des jours parricides et regagne l'Égyfite.
C'est alors que va commencer la plus folle et la plus
terrible des aventures d'amour, le roman d'Antoine et
de Cléopâtre.
II
Sarah nous l'a montrée (et avec quel cliarme! avec
quelle magie!) sous les traits d'une Kgy[>li«'ime. Mais
c'était une Grecque. Elle l'était de naissance et degéniiî.
Elevée dans les moeurs et dans les arts hclléniijues, elle
avait la grâce, le bien dire, l'élégante familiarité, l'au-
dace ingénieuse de sa race. Ni les dieux de l'Égyple,
ni les monstres de l'Afrique n'envahirent jamais son fime
CLÉOPATRE. 121
riante. Jamais elle ne s'endormit dans la morne majesté
des reines orientales. Elle était Grecque encore par son
goût exquis et par sa merveilleuse souplesse. Tout le
temps qu'elle vécut à Rome, elle observa toutes les con-
venances, et quand, après sa mort, les amis d'Auguste
outragèrent sa mémoire avec la brutalité latine, ils ne
purent rien lui reprocher qui eût trait à son séjour dans
la villa de César. Elle avait donc été parfaite sous les
pins et les térébinthes des jardins du Tibre.
Elle était Grecque, mais elle était reine; reine et, par
là, hors de la mesure et de l'harmonie, hors de celle l'or-
lune médiocre qui fut toujours dans les vœux de>> Grecs
et qui n'entra dans ceux des poètes latins que lilléraire-
ment et par servile imitation. Elle était reine eL rrine
orientale, c'est-à-dire un monstre; elle en fut châtiée par
celle Némésis des dieux que les Grecs mettaient au-
dessus de Zeus lui-même, parce qu'elle est en effet le
senliment du réel et du possible, l'entente des nécessités
de la vie humaine. Faite pour les arts secrets du désir et
de l'amour, amante et reine, à la fois dans la nature
et dans la monstruosité, c'était une Chloé qui n'était
point bergère.
Que des mouvements d'une chair exquise, que du
souffle d'une bouche charmante dépende le sort du
monde, c'est cela qui n'est point grec, c'est cela que la
Némésis des dieux ne permet point. La mort de la der-
nière Lagide expia le crime d'Alexandre le Macédonien,
ce Grec à demi barbare, ce Grec démesuré qui, soldat
ivre, ouvrit à l'hellénisme l'Orient lascif et cruel. Ce
122 LA VIE LITTÉUAIHE.
n'est [loinl (jue celle délicale Cléopfilre innnqiiril parelle-
im'me du senlimenl de la mesure el de riiarmoiiio. Elle
garda nuMiie l'insliuct du vrai, du beau, du possible
aul;iiil (jue le lui piTiiiil sa toule-puissance, le crime
liért'dilaire dans sa maison el l'ivresse du monde plongé
autour d'elle dans celle orgie voluplueuse el scélérate où
rbellénisme coudoyait la barbarie. Son mallieur singu-
lier, sa gloire eiïroyable fut d'ôlro cbarmanle étant sou-
veraine, d'être Lesbie, Délie ou Leuconoé et de ne pou-
voir ouvrir ses bras adorables sans allumer des guerres.
La morale d'une Lagide était large, sans doute, et les
doux antiquaires ont f|uel(|ue peine à la mesurer sur les
textes grecs el latins qu'ils étudient avec métbode. Pour
ma pari, je ne rechercherai pas ce que Cléopâlre jugeait
permis ou défendu. Je pense qu'elle estimait que beau-
coup de choses lui étaient permises. Mais j'imiterai, dans
sa sagesse, M. Henry Houssaye, qui ne croit pas pouvoir
donner la liste des amants de la reine. Aussi bien, pour
dresser avec confiance des catalogues de celle nature, il
faut être un bibliothécaire entêté comme l'antique Elien
ou le bonhomme Peignot, qui croyaient plus que de
raison à rautorité des textes. Ce qui est certain, c'est
que quand Antoine l'aima d'un amour orageux, elle
opposa à la foudre les éclairs d un regard qui n'était
point terni et les ardeurs d'une chair que la débauche
n'avait point fatiguée. Nous savons qu'elle aima le soldat
de riiarsale el de Philippes; nous savons qu'elle l'aima
jus(]n'à la mort. Le reste est à jamais effacé commtî les
travaux obscurs de tant de milliards d'élres qui naqui-
CLÉOPATRE. 123
rent, (jui souiïrirent et qui moururent sur celte planète,
comme les troubles de tant d'amantes qui, dans le cours
infini des âges, servirent ou trahirent l'amour sans laisser
même, ainsi que la jeune fille de Pompéi, l'empreinte de
leur sein dans la cendre.
Avant Antoine, il semble bien que celte femme intel-
ligente, ambitieuse, vindicalive et fière ait été plus reine
qu'amante. Grand construcleur, comme les Pharaons
et comme les Plolémées, elle couvrait Alexandrie de
monuments magnifiques ^ Elle tint tête fermement aux
intrigues des eunuques, aux sédilions domestiques et
populaires et rentra par une ruse audacieuse dans sa
ville et dans son palais, dont elle avait été chassée.
Elle réussit à tenir en suspens les droits de Rome sur
son empire, et s'il est vrai qu'elle y employa sa
beauté et son charme, il faut songer que cette beauté
n'était point incomparable et que ce charme, dont César
éprouva la puissance, n'eût pas suffi sans beaucoup d'in-
telligence el de politique. Ce charme habilement dirigé
lui assura Antoine après César. Mais celte fois elle se
trouva Tassociée d'un soldai condamné à posséder seul
le monde ou à n'avoir plus une pierre où poser sa lête.
La partie élait grande et douteuse. Pour la bien jouer,
il fallait du sang-froid. Marc-Antoine n'en n'avait jamais
montré beaucoup. Elle lui ôla le peu qu'il en possédait;
elle le rendit lout à fait fou, elle devint aussi folle que
lui, et tous deux ils luttèrent pour l'empire et la vie
1. Consultez sur ce point une note de M. Maspero dans
l'étude de M. Henry Houssaye citée plus haut.
124 LA VIE LITTlillAIIlE.
(.lans les inler\ ailes lucides (jue leur laissait cette démence
ijue les Grecs ont bien connue, [)uisqu'ils l'ont décrite
eonune une maladie des sens et de l'âme, comparable au
mal sacré par la violence des accès et par la pnjfondeur
de la mélancolie.
Le premier tort d'Antoine et de Cléopàlre l'ut de
mépriser leur ennemi, cet adolescent malingre, bègue,
poltron, cruel et plus froid, plus insensible, quand il
rasait sa première barbe, (jue les plus graves polili(jue5
blanchis dans les affaires. II fallut combattre. Ce fut la
guerre du renard et du lion. Le lion avait la part du lion,
toutes les provinces de l'Orient jusqu'à l'Illyrie, et le
petit renard, Tenfiinl rusé, Octave, ne possédait que
rilalie ruinée et consternée, et l'Espagne, la Gaule, la
Sicile, l'Afrique en armes contre lui. Tant de javelots
tournés contre un lâche! Mais ce làclie était un anibi-
tieux patient, c'est-à-dire la plus grande force du monde.
Marc-Antoine, dans la maturité de l'âge, était le pre-
mier soldat de l'empire, depuis la mort de César. Il
avait, pour ses débuts, écrasé les juifs révoltés. Il avait
secondé le grand Jules en Gaule, dans la Il;iiite-Ilalie,
en lllyrie. Il commandait l'aile droite des césariens à
Pharsale. Battu à Modéne, il avait remporte' la victoire
décisive de Pbilippes. Bien qu'il n'eût ni la piudence ni
la vue claire de César, César l'estimait comme son meil-
leur lieutenant. Seul et livré à lui-même, Antoine
péchait par la méthode. Un soir que nous lisions ensem-
ble, dans IMutarque, le récit pittoresque de la guerre
des Parlhes, un oflicicr d'artillerie du plus grand savoir.
CLÉOTATRE. 125
le capitaine Marin, commenUml le texte ancien, nous
montra sans peine les fautes d'Antoine , le décousu
du plan et Tincurable lé^j^èretè d'un chef qui, ayant fait
la guerre avec César, se laisse surprendre par l'ennemi.
Anloine n'en possédait pas moins certaines belles parties
de l'homme de guerre. Il avait la grande psychologie
milittiire, la connaissance de l'âme du soldat. Il se faisait
aimer, il se faisait suivre. Il était impétueux, entraînant,
irrésistible. La confiance qu'il avait en lui-même, il
l'inspirait à ses hommes. Grandement joyeux, il leur
communiquait cette gaieté qui fait oublier les souffrances,
les dangers, et qui double les forces. Il buvait et mangeait
avec eux; il disait des mots qui les faisaient rire. Les
légionnaires l'adoraient. Il ne faut pas juger Antoine par
les Pliilippiques que Cicéron prononça contre lui; Gicé-
ron était avocat et, de plus, c'était en politique un
modéré de l'espèce la plus violente. A cela près un
honnôle homme et un grand lettré. Antoine n'était pas
le grossier soldat, le bellunire insolent, j'allais dire « la
trogne à épée » que l'orateur nous montre. Il avait de
l'esprit, précisément dans le sens où nous prenons le
terme aujouid'hui, de l'esprit de mots, car, pour ce qui
est de l'esprit de conduite, il en manqua toujours, et
Gléopâtre ne lui en donna pas. Loin d'être un homme
inculte, il avait étudié l'éloquence en Grèce. Sa parole
n'avait pas l'élégante correction de celle de César : elle
était imagée et disproportionnée. C'était ce que nous
appellerions maintenant une éloquence romantique. Il
aimait, dit Plutarque, ce style asiatique, alors fort
42') LA VIK MTTKIlAIRi:.
rei'lierclié et qui réponiiail à sa vie fastueuse, pleine
(i'osienlalioii, sujelle à d'elïroyablos inégalités.
Plulanjuc (lit iàeii : en (oui, Antoine aimait à la folie
le style asiatique cl la pompe orientale. Son fionl bas et
sa barbe épaisse, sa mâle et forte stiucture lui donnaient
quelque ressemitlance avec les images du fabuleux Her-
cule de (jiii il jirélcndail descendre, mais c'e.>t surtout
lîaccbus, le Baccbus indien qu'il se plaisait à rappeler
par ses riclies cortèges et par ses cbars attelés de lions.
11 entra dans Ephése précédé de femmes vêtues en
Baccbantes et d'adolescents portant la nébride des Pans
et des Satyres. On ne voyait dans toute la ville que
tbyrses couronnés de lierre, on n'entendait que le son
des llùlcs et des syrinx el les cris qui saluaient le nou-
veau Bacclius bienfaisant et plein de douceur.
Certes, la large humanité de César fut toujours étran-
gère au collègue d'Octave et de Lépide. Antoine eut sa
part de l'atroce férocité commune aux Romains de ces
temps scélérats. Mais il ne se montra jamais, comme
Oclave, froidement cruel. Il était libéral, inagnilique et
capable de sentiments délicats et généreux. En Grèce,
ses ennemis l'avouent, il rendit la justice avec une
grande douceur et il se montra jaloux d'être nommé
l'ami des Grecs et plus encore des Atbéniens. Après la
victoire de Pbili[)pcs, il j»osa sa [iropre cuirasse sur le
cadave sanglant de Brutus, afin dbonorer en soldat les
funérailles du vaincu. Quand, dans les jours sombres,
/Elmobarbus, son vieux comi)agnon, l'abandonna la
veille de la bataille, pour passer à Octave, il renvoya à
CLÉOPATRE. 127
celui qui avait été si longlemps son ami ses équipages et
tout ce qui lui appartenait, et l'on dit qu'accablé par cette
générosité ^hnobarbus mourut de douleur et de honte.
Cet homme était l'esclave des femmes. Son fastueux
amour pour la courtisane Cytheris avait indigné les Ro-
mains. L'acre et violente Fulvie faisait trembler cet Her-
cule, ce Bacchus indien. Plus tard, il se montra sensible
à la chaste beauté d'Octavie. Il les aimait avec violence et
il les aimait en même temps avec esprit, ce qui est infini-
ment plus rare. « Il avait, dit Plutarque, de la grâce et de
la gaieté dans ses amours. » Voilà l'homme qui cita Cleo-
pâtre devant son tribunal à Tarse. C'était lui l'Asiatique
et l'Oriental. Sans être capable de grands projets longue-
ment suivis, il rêvait vaguement l'empire d'Orient avec
quelque immense ville barbare pour capitale. Il aimait
tout de l'Orient, ses trésors, ses monstres, ses voluptés,
ses splendeurs, ses parfums, sa poésie. Cléopâtre parut.
Il la vit ou plutôt il la revit, car il l'avait connue sans
doute à Rome, mais discrète, mais réservée, sévère, comme
une dame romaine. Cette fois, c'était la reine d'Egypte
qui paraissait devant lui dans la pompe hiératique d'une
nouvelle Isis. Il adora la Grecque arrangée en idole.
Cette galère de Cléopâtre sur le Cydnus est restée
•dans le monde l'image de la volupté splendide.
Hier nous l'avons vue dans Tillusion du théâtre ^
1. Il est sans doute utile de rappeler que ces deux articles
sont écrits, l'un avant, l'autre après la première représen-
tation du drame de MM. Victorien Sardou et Moreau, à la
porte Saint-Martin,
1C8 LA VII-: LIT TlillAIRE.
Nous avons vu eout-hée, sous les voiles de pourpre,
raclrice cliarmanle qui fait revivre en elle la couleuvre
(lu Nil. (ie n'est pourtant point de ce jour que date ma
vision oMouie. Ce n'est jias non plus du jour où j'ai
cnlcndu iM. José Maria de Ilercdia réuiler son suave et
lirillant sonnet du Cydnus :
Sous Tazur Irioiiiplial, au soleil qui flanilioie,
La Irirèine d'argent blanchit le fleuve noir,
Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir,
Avec des cliants de flûte et des frissons de soie.
A la proue éclatante où l'épervier s'éploie,
Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
Clcopàtre, debout dans la splendeur du soir,
S(;mblc un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.
Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé;
Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé
Ses bras d'ambre où la pourpre a mis ses reflets roses;
Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort,
Auprès d'elle, eirtniillant sur l'eau sombre des roses,
Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.
Mon trouble vient de plus loiu. 11 remonte à ces
années d'adolescence et de prime jeunesse dont je suis
trop enclin, je le sens, à rappeler le souvenir. C'était au
collè;^œ, l'année de ma rhélorii|ue, l'hiver, un vendredi
pendant le repas de onze heures. Jamais je n'avais senti
plus péniblement les vulgarités et les inélégances de la
vie : une éL'œuranle odeur de friture tiède ein[ilissait le
réfectoire; un courant d'air froid saisissait les pieds à
travers les chaussures humides; les murs suintaient et
Ton \(t\ail, derrière le grillage des fenêtres, une pluie
line loiiibcr du ciel gris. Les élèves, assis devant les
CLÉOPATRE. 129
tables d'un marl)re noir et gras, faisaient avec leurs four-
chettes un bruit agaçant, tandis r|u'un de nos camarades,
assis dans une haute chaire, au milieu de la grande salle,
lisait, selon la coutume, un passage de l'histoire ancienne
' de Rollin. Je regardais, sans manger, mon assiette mal
essuyée, ma timbale au fond de laquelle l'abondance
avait déposé quelque chose comme du bois pourri, et
puis je suivais de l'œil les domestiques, qui nous présen-
taient des grands plats de pruneaux cuits, dont le jus
leur lavait les pouces. Tout m'était à dégoût. Dans le
tintement de la vaisselle la voix du lecteur, par inter-
valles, m'arrivait aux oreilles. Tout à coup j'entendis le
nom de Cléopâtre et quelques lambeaux de phrases
charmantes : Elle allait paraître devant Antoine dans
un âge oh les femmes joignent à la fleur de leur beauté
toute la force de V esprit... Sa persojine plus puis-
sante que toutes les parures... Elle entra dans le
Cydnus... La j^oupe de son vaisseau était tout écla-
tante d'or^ les voiles de pouvpre^ les rames d'argent.
Puis les noms caressants des flûtes., de "parfums^ de
Néréides et &'Amours. Alors une vision délicieuse
emplit mes yeux. Le sang me battit aux tempes ces
grands coups qui annoncent la présence de la gloire ou
de la beauté. Je tombai dans une extase profonde. Le
préfet des études, qui était un homme injurieux et
laid, m'en tira brusquement en me donnant un pensum
pour ne m'être pas levé au signal. Mais, en dépit du
cuistre, j'avais vu Cléopalre!
Le bon Plutarque n'a pas dû se tromper : Marc-
130 LA VIE LlTTEUAIIli:.
Anloine avait de ra^Tément et de la «faiolé dan^; ses
amours. C'est lui (jui iuia^Mua les folies de la vie inimi-
table, les dé^'uisemenls di; nuit, les parlies de prclie sur
le Nil. les fêles prodii^ieuses. Oui, certes, c'était lui
l'Oriental, c'était lui l'Égyptien. Elle ne voulait que ce
(|u'il voulait, l'incomparable amante! Et, craignant seu-
lement de le perdre, elle prenait les goûts et les babi-
tudes d'un soldat pour être toujours à son côté. « Elle
buvait avec lui, elle cliassait avec lui, elle assislait avec
lui auK manœuvres ^ » Plutarque nous dit : « Ils avaient
formé une association sous le nom (rAmimélobies; et
ils se traitaient mutuellement tous les jours. » Huit
sangliers étaient toujours à la broclie et, cà toute lieure,
il s'en trouvait un cuit à point. La vie inimitable fut
interrompue par la guerre de Pérouse et le mariage
d'Antoine et d'Octavie. Elle reprit plus ardente et plus
frénétique après trois ans d'absence.
Puis ce fut la guerre : Actium et cette fuite soudaine
de Gléopatre au milieu de la bataille, cette fuite, inex-
pliquée encore, que l'amiral Jurien de la Gravière con-
sidère comme une manœuvre babile et que M. Victorien
Sardou nous rend si dramali(|ue quand il nous montre,
au contraire, la reine amoureuse consommant par sa
fuite la défaite et la bonté de son amant pour le garder
tout à elle. Ainsi l'amiral veut que Cléopîitre soit un bon
marin et le dramaturge veut qu'elle soit très patbétique :
ils l'aiment tous deux, surtout le mnriii. Je l'aime aussi
1. H. lloiissaye loc. cit., p. 120.
CLEOPATRE. 131
depuis le collège. iMais je croirais plutôt qu'elle s'est
sauvée, saisie d'une peur folle.
Antoine voit fuir la galère aux voiles de pourpre,
l'Antoniade, qui porte Cléopâtre; il la poursuit, aban-
donnant le combat par une étonnanle lâcheté qui, chez
un tel soldat, devient héroïque; il accoste l'Antoniade, il
y monte et va s'asseoir seul à la proue, la tête dans ses
mains. A Alexandrie, Antoine, déshonoré et perdu,
montre encore un esprit d'une fantaisie extraordinaire.
Il se bâtit, sur une jetée, dans la mer, une cabane qu'il
nomme son Timonium et où il veut vivre seul, à l'exem-
ple de Timon d'Athènes. Il se dit misanthrope et c'est
un misanthrope pittoresque et romantique, le misan-
thrope de la passion. Puis sa cabane et la solitude l'en-
nuient. Il revoit la reine et forme avec elle une société
plus mélancolique, mais non pas moins fastueuse que
celle des Inimitables : la compagnie de ceux qui veulent
mourir ensemble, les Synapothanumènes. C'est un grand
artiste, cet Antoine!
Que la reine l'ait aimé jusqu'à la mort et par delà la
mort, cela n'est point douteux. Qu'elle ait, cependant
essayé de séduire Octave, cela non plus ne fait pas de
doute; et cela prouve seulement que Cléopâtre n'était
pas sûre. Nous en avions, en vérité, quelque soupçon.
Si elle ne parvint point à se faire aimer du froid Octave,
du moins elle sut tromper cet homme défiant. Elle lui
fit croire qu'elle voulait vivre encore; mais elle était
résolue à se donner la mort. Elle mourut royalemen!.
Quand les soldats d'Octave entrèrent dans sa chambre,
13-2 LA VIE LITTl'l; AIHE.
ils la tn)i)\LMcrit rcvêlue de ses babils de reine el de
déesse el coucbéc sans vie sur un lil d'or. Iras, l'une de
ses femmes, éUdl morle à ses pieds. L'aulre, Cbarmion,
se souleiianl à peine, lui nrraii^'eait d'une main défail-
lante, le diadème autour de la lêle. Un des soldats
d'Octave lui cria avec fureur :
— Voilà qui est beau, Gharmion!
— Très beau, en effet, répondit-elle, el digne de la
fdie de tant de rois!
El elle tomba morle au pied du lil.
Celte scène est si noblement tragique qu'on ne peut
se la représenter sans un frémissement d'admiration. Il
faut savoir gré à celle qui en prépara le speclacle el qui
en légua la mémoire aux artistes et aux poètes. On
aimait Cléopatre dans Alexandrie et ses statues ne furent
point renversées après sa mort. C'est donc qu'elle était
moins mécbanle que n'ont dit ses ennemis. Et puis il ne
faut pas oublier que la beauté est une des vertus de ce
monde.
JUDITH GAUTIER'
C'est la fille du poète. Dans cette petite maison de la
rue (ie Longchamp où, comme il est dit des princesses
dans les contes de fées, elle grandissait chaque jour en
sagesse et en beauté, Judith npprit dès Tenfance à com-
prendre et à goûter les formes d'art les plus exquises,
les plus rares, les plus étranges. Son père, en parlant
comme en écrivant , était un incomparable assem-
bleur de merveilles. Au milieu de ses causeries fami-
lières, il faisait, sans y songer, des évocations magi-
ques. Celte maisonnette, baignée l'hiver des brumes de
la Seine et des vapeurs du Bois, s'emplissait, à la
voix du maître, de toutes les poésies de l'Orient rêvé.
Il me souvient d'avoir vu là, un soir, sur une des
tablettes de la bibliothèque, le masque d'or d'une momie
1. La Conquête du Paradis, par Judith Gautier (dans la
bilMiothèque des romans historiques. Armand Colin, édi-
teur). 1 vol.
IV. 8
134 LA VIE Li r ri:u AiiiK.
é^'yplienne qui brillait dans l'ombre, et je n'oublierai
jamais l'iiiipression d'barmonie que me donna celle figure
sacrée, aux lon^^syeuxouverls, dans le «'abiiiel de lra\ ail (lu
poêle qui composa le Homan delà juouiie et son incom-
parable prologue. C'est là qu'enlanl Juiiilli Gautier se
nouriilde poésie et apprit à aimer la be;iulé exotique.
Pour que son éducation (rarliste fui c(>iiij)lèle. il m; lui
manqua rien, sinon peut-être le commun et l'ordinaire.
Et la fille du poète était si merveilleusement douée
qu'elle écrivit, n'ayant pas vingt ans, un livre parfaite-
ment beau dont le style resplendit d'une pure lumière.
Les connaisseurs savent que je veux parler du Liv7^e de
Jade, recueil de poèmes en prose, inspiiés, si l'on en
croit l'auteur, des lyriques de la Chine. Judith Gautier
avait appris le chinois à l'âge où les petites demoiselles
n'étudient orilinairement que le piano, le crochet et
rbistuire sainte. Je doute pourtant qu'elle ait trouvé
dans Thou-Fou, Tcbé-Tsi ou Li-Taï-Pé tous les détails
des fins tableaux contenus dans le Livre de Jade; je
doute que les poètes du pays de la porcelaine aient connu
avant elle celte grâce, celte fleur qui vous charmera
dans tel de ces morceaux achevés, qu'on peut mettre à
côté des poèmes en prose d'Aloysius Berlrand et de
Charles Baudelaire, dans le petit tableau de ÏFmpe-
reur, par exemple :
l'empereur
Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de
pierreries, est assis au milieu des mandarins; il semble
un soleil environné d'étoiles.
JUDITH GAUTIER. 135
Les mandarins parlent gravement de graves choses;
mais la pensée de l'empereur s'est enfuie par la fenêtre
ouverte.
Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur
éclatante entourée de feuillage, l'impératrice est assise
au milieu de ses femmes.
Elle songe que son bien-aimé demeure trop long-
temps au conseil et, avec ennui, elle agite son éventail.
Une bouifée de parfums caresse le visage de l'empe-
reur.
« Ma bien-aimée, d'un coup de son éventail m'envoie
Je parfum de sa bouche. » Et l'empereur, tout rayon-
nant de pierreries, marche vers le pavillon de porce-
laine, laissant se regarder en silence les mandarins
étonnés.
Dès lors, Judith Gautier avait trouvé sa forme; elle
avait un style à elle, un style tranquille et sûr, riche et
placide, comme celui de Théophile Gautier, moins
robuste, moins nourri, mais bien autrement fluide et
léger.
Elle avait son style, parce qu'elle avait son monde
d'idées et de rêves. Ce monde, c'était l'Extrême Orient,
non point tel que nous le décrivent les voyageurs, même
quand ils sont, comme Loti, des poètes, mais tel qu'il
s'était créé dans l ame de la jeune fille, une âme silen-
cieuse, une sorte de mine profonde où le diamant se
forme dans les ténèbres. Elle n'eut jamais pleine cons-
cience d'elle-même, celte divine enfant. Gautier, qui
l'admirait de toute son âme, disait plaisamment : « Elle
a son cerveau dans une assiette. » Judith Gautier a
inventé un Orient immense pour y loger ses rêves. Et
136 L A V I E M T T É II A I 11 E .
Sans ("Ire giMinl ciiliiiuc de soi-inrmc, elle a (jiiehiuc
soupçon de ce qu'elle a fuil, s"il est vrai, comme on le
dit. (ju'elle ail toujours nionlré la plus grande répu-
gnance à voyager en Orient. Elle n'a pas vu la Chine et
le J;i|)on; d'e a fait mii ux : elle les a rêves et elle les a
ji('ii|il(''s des enfanls cliarmanls de sa pensée et de son
amour.
Son jiremier roman, je devrais dire son premier
poème (cMr ce sont là vraiment des poèmes) o,>t le Dra-
gon inipérial, un livre tout brodé de soie et d'or, et
d'un style limpide dans son éclat. Je ne parle pas des
descriptions qui sont merveilleuses. Mais la figure prin-
cipale, qui se détache sur un fond d'une richesse inouïe,
le poète Ko-Li-ïsin, a déjà ce caractère de fierté sau-
vage, d'héroïsme juvénile, de chevalerie étrange, que
Judith Gautier sait imprimer à ses principales créations
et qui les rend si originales. L'imagination de la jeune
femme est cruelle et violente dans celte première œuvre,
mais elle a déjà et définitivement cette chasteté Uére et
celte pureté romanesque qui l'iionorent.
Peu après le Dragon impérial vint V Usurpateur,
qui dés son apparition fut emporté dans une grande
faillite de librairie. Le public ne le connut guère. Et
pourtant c'est une pure merveille, le chef-d'œuvre de
mailame Judith Gautier, et un clief-d'(euvre de notre
langue. Il reparut plus tard, sous un titre qui convient
mieux à la splendeur charmante du livre, il s'appela la
Sœur du Soleil. Je ne sais rien de comparable à ces
pages trcm|iées de lumière et de joie, où toutes les
JUDITH GAUTIER. 137
formes sont rares et belles, tous les sentiments fiers ou
tendres, où la cruauté des hommes jaunes s'eiïace à
demi dans la gloire de cet âge héroïque où le Nippon
eut sa chevalerie et la fleur de ses guerriers. Il y a des
mois que je n'ai lu la Sœur du Soleil, ou pour mieux
dire V Usurpateur, car je vois encore ce titre sur la
couverture verte de l'édition originale qui était ornée
d'un dessin de l'auteur. Il y a même des années, et pour-
tant je puis citer de mémoire, sans crainte de me trom-
per, une phrase entière de ce livre, une de ces phrases
comme on en trouve dans Chateaubriand et dans Flau-
bert, qui feraient croire que la prose française, maniée
par un grand artiste, est plus belle que les plus beaux
vers. Voici cette phrase, détachée de tout ce qui l'en-
toure :
Le ciel ressemble à une grande feuille de rose. C'est
le dernier pétale du jour qui s'effeuille, du jour qui
tombe dans le passé, mais dont notre esprit gardera le
souvenir, comme d'un jour de joie et de paix, le dernier
peut-être.
Je n'ai pas le livre sous la main. J'en suis fàcbe',
moins encore parce que je ne puis collationner ces lignes
d'un sentiment à la fois si gracieux et si mélancolique,
que parce qu'il me semble que c'est être privé d'une
des délicatesses de la vie que de n'avoir pas sous la main
un livre comme la Sœur du Soleil.
Il faut citer, avec ces deux ouvrages, Iskender, qui
«st l'histoire légendaire d'Alexandre d'après les traditions
de la Perse. Ces trois livres sont les trois plus beaux
8.
138 LA VIE LITTKHAIRE.
joyaux (le celte reine de rinin;jiii;ili(tn. On oiirail voulu
poul-êlre que la pensée niagnilique diî inml.une Judilli
Gautier, comme la Malabaraise de Baudcdairc, ne vint
jamais dans nos climats humides et {,'ris, qui ne sont
point faits pour sa beauté rare. L'observation a été faite
cent fois : cette danseuse, qui tout à l'heure, sur la
scène, donnait à ses niouvements une grâce légère, un
rythme, une vcluplé d'art qui était la poésie même et le
rêve, voyez-la maintenant dans la rue: elle marche lour-
dement et son allure n'a rien qui la distin;rue de la fdule
obscure. Quand le poète du Dragon htipérml q{ à'Is/icn-
der quitte le monde féerique de l'Orient qu'elle a rêvé,
de son Orient où elle a mis son âme. quand elle entre
dans les réalités de la vie moderne, elle perd dans nos
brouillards sa grâce divine. Elle est encore un habile et
rare conteur, mais adieu la poésie, adieu le charme!
Lucienne et Isoline, malgré tout leur mérite, sont bien
loin de valoir la Sœur du Soleil et celle jolie Mar-
chande de sourires, qu'on était si content d'admirer à
rOdéon.
II
On retrouve dans la Conquête du Paradis celle
imagination héroïque et pure, ce je ne sais (juoi de
noble et de divinement enfantin qui fait le charme des
romans de Judith Gautier.
JUDITH GAUTIER. 130
Je parle comme d'un livre nouveau de la Confjucte
du Paradis que M. Armand Colin vient de publier dans
sa Bibliothèque de romans historiques. Je n'ignore pas
que le livre date de plusieurs années ; mais il est telle-
imeut changé et accru dans celle dernière édition qu'on
peut dire que c'est aujourd'hui seulement qu'il a sa
l'orme parfaite.
C'est un roman historique, puisque l'action nous fait
assister à la prise de Madras en 1746, aux démêlés de
Dupleix et de la Bourdonnais, à la défense victorieuse
de Pondichér}^ contre l'armée et la floUe anglaises et à
l'acquisition que fit cet habile Dupleix pour la France
de 900 kilomèlres de côtes entre la Krishna et le cap
Comorin. C'est un roman historique, puisque le Jiéros
en est ce Charles Joseph Pâtissier, marquis de Bussy-
Castelnau, qui défendit Pondichéry avec autant de cou-
rage que d'inlelligence, et c'est si bien un roman fait
sur l'hisloiie, que l'auteur, après avoir raconté la prise
admirable de Gengi, se donne la joie patriotique d'écrire
en note, au risque de troubler l'harmonie de sa fiction :
« Il est inutile de faire remarquer que le récit de ce fait
d'armes exlraordinaire, presque invraisemblable, n'est
qu'un mot à mol historique, rigoureusement exact. »
Sans doute, c'est un roman historique. Au fond,
madame Judilh Gautier entend l'histoire à la manière
d'Alexandre Dumas père, et je ne dis pas que, pour un
romancier, ce soit une mauvaise manière. Elle aime les
messages apportés mystérieusement au milieu des fêles
cl qui changent soudain les nuits joyeuses en vediées
iiO LA VIE LITTÉRAIRE.
d'armes. Elle aime les grands coups d'épce el les ren-
dez-vous d'amour, quand ils sont 1res périlleux. Son
liussy esl d'une bravoure charinanle. On ne sait pas
comment il n'est pas inillt; fois lue. Il iH'lia[)pe par
miracle à des danj^^crs dont la seule idée donne le frisson,
et c'est ce qu'il faul dans un roman de cape el d'êpée.
Ce jeune Bussy est un cadet qui [»our être de Soissons
ne le cède en aventureux courage à aucun cadet de Gas-
cogne, pas même à d'Artagnan.
Il aime Ourvaci, la reine de Bangalore, (\m est une
de ces figures de rêve que madame Judith Gautier excelle
à peindre. Dans sa magnificence étrange el sa grâce
exotique, dans sa fureur sauvage el dans sa tendresse
héroïque, Ourvaci, la divine Ourvaci ne pouvait èlie
conçue que [)ar la fille de Théophile Gautier. Qu'elle
passe à cheval comme une divinité chasseresse el guer-
rière, ou que, sur la terrasse de son palais, elle sorte
d'un nuage de colombes familières et se montre enve-
loppée d'une gaze d'or, ou bien encore qu'au fond de sa
chambre d'ivoire, couchée sur des coussins dans des
voiles qui baignent comme une vapeur ses jeunes formes,
elle offre à l'amant audacieux un baiser unique qu'il
payera de sa vie, Ourvaci apparaît (c'est Judilii Gautier
elle-même qui parle), comme « l'incarniition de cet
Hindouslan splendide et perfide, où les Heurs, au par-
fum trop fort, font perdre la raison et tuent quelque-
fois. T>
L'amour n'a pas la même figure dans tous les pays.
Pour .M. de Bussy, qui est capitaine de volontaires,
JUDITH GAUTIER. 141
c'était sans doute l'enfant ailé, tout blanc dans les grands
parcs français; le petit archer chanté par Anacréon et
par l'abbé de Chaulieu. La reine Ourvaci avait dans ses
jardins une image du dieu de l'amour et cette image
était beaucoup plus barbare et beaucoup plus hindoue
que Bussy ne pouvait le concevoir. C'est pourquoi, sans
doute, ils eurent tant de peine à s'entendre et faillirent
vingt fois se tuer avant de s'aimer. C'est TefTet des pré-
jugés. Il n'y a pas de chose qui, en tout temps et en
tout pays, y soit aussi sujette que l'amour. Voici com-
ment madame Judith Gautier nous décrit l'idole de
l'amour telle qu'elle était dans les jardins de la reine
de Bangalore :
L'asoka pourpre, qui semble couvert de corail en
porlcs, faisait une ombelle au dieu de Tamour. Il appa-
raissait, en marbre, peint et doré, chevauchant un per-
roquet géant, et souriant sous sa mitre à jour, en ten-
dant son arc, fait de bois de canne à sucre, avec une
corde d'abeilles d'or. Les cinq flèches, dont-il blesse
chaque sens, dépassaient le carquois, armées chacune
d'une fleur difierente : au trait qui vise les yeux, la
tchampaka royale, si belle qu'elle éblouit; à celui des-
tiné à l'ouïe, la tleur du manguier, aimée des oiseaux
chanteurs ; pour l'odorat le ketaka, dont le parfum
enivre; pour le toucher le késara, aux pétales soyeux
comme la joue d'une jeune fille; pour le goût, le bilva,
qui porte un fruit suave autani qu'un baiser.
Près de l'Amour on voyait son compagnon, le Prin-
temps, et devant lui, agenouillées, ses deux épouses,
Rati, la Volupté, et Prîti, l'Affection.
J'aurais voulu mettre plus d'ordre et de clarté dans
ces simples notes sur un des talents les plus originaux
142 LA VIE LITTÉRAIRE.
(le l;i lilltTMliirc contemporaine. J'nurais vonlii du moins
vous monircr ce .<pcclacle assez rare et di^iie d'être
considéré d'une femme parfaitement belle, faite pour
ciiarmcr, insoucieuse de sa beauté, fuyant le monde et
n'ayant de goût (ju'au travail et (|u'à la solitude.
Ce je ne sais quoi de dédaigneux cl de sauvage «lu'on
devine dans tout ce qu'elle écrit, madame Judith Gautier
le porte au fond de son âme. Elle vit volontiers toute
dans le cortège de ses rêves, et il est vrai qu'aucune cour
ne pourrait lui faire une suite aussi magnifique. Elle a le
sens de tous les arts. Elle est profondément musicienne.
Personne ne connut mieux qu'elle l'oubli des heures
dans le monde indéterminé des idées musicales. Elle a
écrit sur Wagner un petit livre qui témoigne de sa lon-
gue familiarité avec ce grand génie. Elle a le goût et le
sentiment de la peinture. Les murs de son salon sont
couverts d'animaux bizarres peints par elle, dans la
manière des kakémonos japonais, et qui trahissent à la
fois son goût enfantin des images et son intelligence mys-
tique de la nature.
Quant à son talent naturel de sculpteur, il étonnait
ses amis, bien avant qu'elle signât avec M. II. Bouillon,
le buste de Théophile Gautier, qui vient d'être inauguré
à Tarbes. Je me rappelle a\oir vu la maquette d'une
pendule, dans laquelle madame Judith Gautier avait
déployé, ce me semble, une habileté merveilleuse à
grouper les figures. C'était une sphère terrestre, sur
laquelle les douze heures du jour et les douze heures de
la nuit, figurées par des femnics, se livraient à tous les
JUDITH GAUTIER. 143
travaux de la vie. Il y en avait qui buvaient et qui man-
geaient, d'autres lisaient ou méditaient, s'appliquaient à
quelque travail, d'autres dormaient, d'autres songeaient
aux choses de l'amour. Chacune de ces petites figures
était charmante d'attitude, et le groupement en était
parfaitement harmonieux. Je ne sais ce qu'est devenue
celte jolie maquette, ou plutôt je devine trop qu'elle
n'existe plus. Quand je l'ai vue, déjà l'auteur la lais-
sait dédaigneusement périr, et les petites Heures n'agi-
taient plus que des bras mutilés sur un globe sillonné
de crevasses profondes. C'était la fin d'un univers, rejeté
par son créateur. Je regrette, pour ma part, cette chose
ingénieuse qui fut détruite à peine formée.
On a déjà signalé avec raison l'indifférence presque
hostile de madame Judith Gautier, non seulement pour
ses œuvres d'art, mais même pour ses plus belles œuvres
littéraires. M. Edmond de Concourt raconte qu'il trouva
un jour dans la maisonnette de la rue de Longchamp la
jeune Judith qui sculptait V Angélique d'Ingres dans un
navet. Le fragile chef-d'œuvre périt en peu de jours. Ce
n'était qu'un amusement, le jeu d'une jeune fée; mais
ceux qui connaissent le dédain de madame Judith Gau-
tier pour la gloire sont tentés d'y voir un trait de carac-
tère. L'auteur de ces magnifiques livres, écrits avec,
amour, n'a nul souci de la destinée de ses ouvrages.
Comme elle a sculpté Angélique dans un navet, elle tra-
cerait volontiers ses plus nobles pensées sur des feuilles
de roses et dans des corolles de hs, que le vent empor-
terait loin des yeux des hommes. Elle écrit comme
144 LA vu: littéuaire.
Berllie lilail, ()arfe que c'est roccupalion qui lui est la
[dus nalurolle. Mais quand le livre osl fini, elle ne s'y
intéresse {dus cl tdle demeure jJarfailcnuMil indiiïérenle
à tout ce que l'on en pense, a tout ce que l'on en dit.
Jamais femme, je crois, ne laissa voir un si nalund
mépris du succès et fut si peu femme de lettres. El
jamais poète n'eut plus que la fille de Tliéopliile Gautier
le droit de dire avec le berger de l'Aulliologie : « J'ai
clianlë pour les Muses et pour moi. »
JEAN MORÉAS '
L'-dUteur des Syrtes et des Cantilènes publie aujour-
d'hui même, chez le « bibliopole » Léon Vanier, un
nouveau recueil de vers, dont l'apparition sera haute-
ment célébrée dans le pays latin, où M. Jean Moréas
marche suivi, dit-on, de cinquante poètes, comme un
jeune Homère conduisant ses jeunes homérides. On cite
le café où chaque soir l'aède du symbolisme enseigne les
rhapsodes de l'avenir.
M. Jean Moréas est né à Athènes, il y a trente-quatre
ans à peine. Il a dit lui-même, dans un rythme rare qui
lui est cher :
Je naquis au bord d'une mer dont la couleur passe
En douceur le saphir oriental. Des lys
Y poussent dans le sable
Il descend, si j'en crois ses biographes, du navarque
Tombazis, que les marins de l'Archipel nomment encore
1. Le Pèleiin passionna, i vol. in-18.
IV. 9
146 LA VIE LITTÉRAIRE.
dans leurs rli:iiisons, et de Piipadininunlopoulos, qui
mourut on lirios dans Missolonglii. Mais, par son édu-
cation iutellecluelle, par son sentiment de l'art, il est tout
Français.
Il est nourri de nos vieux romans de chevalerie et il
semble ne vouloir connaître les dieux de la Grèce antique
que sous les formes affinées qu'ils prirent sur les bords
de la Seine et de la Loire, au temps où brillait la Pléiade.
Il fut élevé à iMarseille et, sans doute, il ranime, en les
transformant, les premiers souvenirs de son enfance
quand il nous peint, dans le poème initial du Pèlerin
passionné, un port du Levant, tout à fait dans le ^oîit
des marines de Vernel et où l'on voit « de grands vieil-
lards, qui travaillent aux felouques, le long des môles et
des quais ». Mais Marseille, colonie grecque et port du
Levant, ce n'était pas encore pour M. Jean Moréas la
patrie adoplive, la terre d'élection. Son vrai pays d'esprit
est plus au nord ; il commence là où l'on voit des ardoises
bleues sous un ciel d'un gris tendre et où s'élèvent ces
joyaux de pierre sur lesquels la Renaissance a mis des
figures symboliques et des devises subtiles.
M. Jean Moréas est une des sept étoiles de la nou-
velle pléiade. Je le tiens pour le Ronsard du symbo-
lisme.
Il en voulut être aussi le du Bellay et lança, en 1885,
un manifeste qui rappelle quelque peu la Deffensc et
illuslration de la langue française, de 1649. Il y
montra plus de curiosité d'art et de goût de forme que
d'es[)ril criliiiue et de philosophie. L'esthète de l'école,
JEAN MORÉAS. 147
c'est bien plutôt M. Cliarles ^lorice en qui je devine
quelque profondeur, bien que je ne l'enlende pas tou-
jours. Car il est nuageux. Mais il faut souffrir quelque
obscurité chez les symbolistes, ou ne jamais ouvrir leurs
livres. Quant à M. Jean Moréas, tout difficile et (comme
ils disent) abscons qu'il soit par endroits , il est poète
assurément, poète en sa manière et très artiste à sa
façon. Son nouveau livre surtout, son Pèlerin pas-
sionné vaut qu'on en parle, d'abord parce qu'on y trouve
çà et là de l'aimable et même de l'exquis et aussi parce
que c'est l'occasion pour le critique de s'expliquer sur
quelques questions qui intéressent l'art de la poésie.
M. Jean Moréas et son école ont rejeté les règles de la
vieille prosodie. Ils se sont débarrassés de la fausse césure
que les romantiques, dans le vers brisé, et les parnassiens
gardaient encore. Ils repoussent l'alternance systéma-
tique des rimes féminines et des rimes masculines. Ce
n'est pas tout : ils riment richement quand il leur plaît,
et se contentent, quand il leur plaît, de la simple asso-
nance. Ils se permettent Thiatus ; ils élident parfois le
muet devant une consonne et enfin ils font des vers de
toutes mesures, de ces vers, comme l'a dit finement
M. Félis-Fénéon, « encore suspects d, dont les six pieds
et demi inquiètent l'oreille, et de ces vers plus longs
encore où la syntaxe se joue avec facilité. Qu'on
m'excuse d'entrer ainsi dans la technique de l'art : il
s'agit de poésie, et il n'est pas vain de rechercher si ces
nouveautés sont heureuses et permises.
Il est certain qu'elles ont l'inconvénient de nous trou-
148 LA VIE LITTÉHAIRi:.
lilor ilaiis nos habitudes. Mais c'est un inconvénient com-
mun à tous les chan^^enients. H faut savoir le souffrir à
jinipos. Si l'on vil, il f.-uil coiiscnlir à voir tout rliang.T
auliiur (le soi. On ne dure (ju'à ce [irix, et si la mobilité
des choses nous attriste parfois, elle nous amuse aussi.
Le conservatisme à outrance est aussi ridicule en art
qu'en politique, et je ne sais lequel est le plus vain, à
celle heure, de réclamer le rélablissemenl du cens en
matière électorale ou de la césure au milieu du vers
iilexandrin.
L'incessante métamorphose de tout ne surprend ni
n'effraye. Elle est naturelle. Les formes d'art clian^a^nt
comme les formes de la vie. La prosodie de Boileiiu et
des classiques est morte. Pourquoi la prosodie de Victor
Hugo et des romantiques serait-elle éternelle? Je ne vois
guère que les vieux lions de 1830, s'il en est encore,
pour gémir de ce qui se passe aujourd'hui en poésie.
Les révolutionnaires s'étonnent seuls qu'on fasse des
révolutions après eux.
Oli ! si notre prosodie était soumise à des lois natu-
relles il y faudrait bien obéir, à ces lois. Mais visible-
ment elle est fondée sur l'usage et non sur la nature.
Pour peu qu'on examine les règles on en voit l'arbitraire.
Nous sommes un peuple médiocrement musical et qui
ne chante pas volontiers. Les commencements de notre
vers sont d'une si rude barbarie qu'aucun poêle n'ose-
rait y regarder s'il avait le malheur de les connailre. La
rime fut originairement un grossier artifice de mnémo-
technie et le vers un aide-mémoire pour des gens ijui ne
JEAN MORÉAS. 149
savaient pas lire. Et si l'on ;i\ail rincNjue peine à croire
qu'un moyen inn6moleclini(]ue se soit IriUîsfornié avee le
temps en un bel elîet d'.irl, il ^ul'lit^•lil de songer que,
dans rarcliitecture des Grecs, une poulie posée sur des
piliers de bois devint l'arcbitrave et que chaque bout de
la charpente du toit se cbangca en un triglyphe de
marbre.
Quand on entre dans le détail de la versification on
voit que toutes les prescriptions auxquelles obéissent
les poètes sont arbitraires et récentes. Elles durent peu.
Elles dureraient moins encore si le sentiment de l'imita-
tion n'était très fort chez les hommes et surtout chez les
artistes. En fait, une forme de vers ne dure pas beau-
coup plus qu'une génération de poètes. Pour peu qu'on
étudie les changements nouvellement introduits dans le
vers français, on trouvera des raisons suffisantes, je
crois, de se résigner et de dire : « C'était fatal. » La
suppression de la césure n'est qu'un pas de plus dans
une voie dès longtemps suivie. Le vers brisé de nos vieux
romantiques est aujourd'hui tenu pour exemplaire et
admis par tous les lettrés. Les réformes prosodiques de
1830 sont acceptées par tout barbacole capable de bro-
cher au hasard des moineaux choisis pour les classes,
par l'anthologistele plus machinal, parle plus mécanique
collecteur de poésies, par un Merlet. Or le vers brisé
devait conduire au vers à césure mobile et multiple :
c'était nécessaire. Et Malherbe nous enseigne qu'il
ne faut pas chercher de remède aux maux irrémédia-
bles.
150 L A ^' I E L I T T l': R A IRE.
J'Murai pt'ii (le chose à dire de l'allernance des riiiK^s.
C'est une ohlij^alion assez nouvelle, qui n'existait pas
encore dans toute sa rif^ueur du temps de Ronsard.
J'avoue que je suis choqué quand un [)oète y manque
par niL\L'arde; l'impression pénible que j'éprouve pro-
vient moins, |ieut-être, d'une délicatesse de l'oreille, que
du senliment d'une irrégularité «jui me trouble dans mes
habitudes. Tout au moins je sais bien (]ue je n'éi)rouve
plus de malaise quand la non-alternance est cherchée et
voulue. L'eiTet, incontestablement, en peut être agréable.
C'est le sentiment de M. Théodore de Banville, le plus
habile des poètes à manier les rythmes.
M. Jean Moréas et ses amis prennent en outre avec la
rime quelques libertés qu'on peut aussi défendre. J'ai
jadis récité dévotement, en bon parnassien, les litanies
de Sainte-Beuve à Notre Dame la Rime, rime, tranchant
aviron, frein d'or, agrafe de Vénus, anneau de diamant,
clé de l'arche. Je ne renie pas ma foi. Mais je puis, sans
apostasie, reconnaître que la prosodie qui s'en va était
bien livresque quand elle exigeait que la rime fût aussi
exacte pour les yeux que pour l'oreille. Le poète, à ce
coup, accorde trop au scribe. On voit trop qu'il est
honmie de cabinet, qu'il travaille sur du papier, qu'il
est plus grammairien que chanteur. C'est le malheur de
noire poésie d'être trop littéraire, trop écrite; il ne faut
pas exagérer cela. Et si les symbolistes retranchent
quebjue chose sur la symétrie graphique de la rime, je
ne leur en ferai pas un grief trop lourd. Autre question.
Faut-il les blâmer de se permettre l'hiatus quand l'oreille
JEAN MORÉAS. 151
le permet? Non pas : ils ne font là que ce que faisait le
bon Pionsard. Il est pitoyable, quand on y songe, que
les poètes français se soient interdit pendant deux cents
ans de mettre dans leurs vers tu as ou tu es. Cela seul
est une grande preuve de la régularité de ce peuple et
de son obéissance aux lois.
Faut-il crier à la barbarie parce que M. Jean Moréas
a mis dans un vers :
Dieu ait pitié de mon àme!
Qui ne sent au contraire que certains biatus plaisent
à l'oreille? Ces cbocs de cristal que font les voyelles dans
les noms de Néère ou de Leuconoé et qui ne sont en
somme que des biatus charmants au dedans d'un mot,
par quel sortilège deviendraient-ils inharmonieux en
sonnant aux bords voisins de deux mots d'un vers? Mais
il suffit d'avoir lu Ronsard pour savoir comment l'hiatus
peut entrer dans la mélodie poétique. A tout prendre,
les nouveautés des symbolistes sont plutôt des retours
aux usages anciens. C'est ainsi qu'ils comptent dans un
vers de cinq pieds, nommée Mab pour quatre syllabes,
comme on faisait autrefois. On en verra plus loin l'exem-
ple. Et cependant, ils se' permettent parfois mais rare-
ment, comme dans les chansons populaires, d'élider à
leur fantaisie la muette devant une consonne. Ils disent :
nommé Mab. La licence est grande, mais sans cette
licence ou la précédente il est impossible de mettre prie-
Dieu dans un vers. J'ai, je crois, énuméré toutes les
audaces du Pèlerin passio7îné et, à tout prendre, il n'en
15? LA VIE LITTÉRAIRI-.
est pas une seule (jui n'ail clé npiielcc et Fouhailée et
(l'avance liénie par lianvillc, noire père, (jui a dit ;
« L'iiialus, la (iiplit()n<;uc faisant syllabe dans le vers,
toutes les aulres choses qui ont été interdites et surtout
l'emploi fai-ullatif des rimes masculines et féminines,
fournissaient au poète de génie mille moyens d'effets
délicals, toujours variés, inattendus, inépuisables. » VA
Banville, laissant (lolter les rênes, n'a-t-il pas dit encore :
« J'aurais voulu que le poète, délivré de toutes les con-
ventions empiriques, n'eût d'autre maiire (juc son oreille
délicate, subtilisée par les plus douces caresses de la
musique. En un mot, j'aurais voulu substituer la science,
l'inspiration, la vie toujours renouvelée et variée à une
loi mécanique et immobile. »
Les rêves, les désirs du plus chantant de nos poètes,
les symbolistes ont essayé de les réaliser. Ils ont .'ssez
et trop fait pour lui plaire. On dit que le maitre s'étonne
et s'effraye aujourd'hui des nouveautés qu'il appelait
naguère. Cela est bien naturel. On ne serait point
artiste si l'on n'aimait point par-dessus tout et d'un
amour jaloux les formes dans lesquelles on a soi-même
enfermé le beau. On en devine, on en pressent de nou-
velles; mais celles-ci, dès qu'elles se montrent, sont
importunes et font dire : « J'ai assez vécu! » Hélas! le
crili(jue ne doit pas céder aux charmes des regrets; il
lui faut suivre l'art dans toutes ses évolutions et craindre
de prendre pour incorrection et barl)arie ce qui est
recherclu; nou\elle et nouvelle délicatesse.
Pour ma part, la prosodie de M. Jean Moréas décon-
JEAN MORÉAS. 153
certe un peu mon goût sans le trop blesser. Elle contente
assez ma raison :
Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.
Quant à sa langue, à dire vrai, il faut l'apprendre. Elle
est insolite et parfois insolente. Elle abonde en arcbaïsmes.
Mais sur ce point encore, qui est le grand point, je ne
voudrais pas être plus conservateur que de raison et me
brouiller avec l'avenir. L'expérience montre que la langue
change comme la prosodie. Elle s'use même |)Ius vite,
puisqu'elle sert davantage. Dans les temps d'activité
intellectuelle, elle fait chaque année, et pour ainsi dire
chaque jour, de grands gains et de grandes perles.
Je ne sais si aujourd'hui nous pensons bien ; j'en doute
un peu; mais, certes, nous pensons beaucoup ou du
moins nous pensons à beaucoup de choses et nous fai-
sons un horrible gâchis de mots. jM. Jean Moréas, qui
est philologue et curieux de langage, n'invente pas un
grand nombre de termes; mais il en restaure beaucoup,
en sorte que ses vers, pleins de vocables pris dans les
vieux auteurs, ressemblent à la maison gallo-romaine de
Garnier, où Ton voyait des fûts de colonnes anliijueset
des débris d'architraves. Il en résulte un ensemble amu-
sant et bizarre. Paul Verlaine l'a appelé ;
Routier de l'époque insigne,
Violant des vilanelles.
Et il est vrai qu'il est de l'époque insigne et qu'il
semble toujours habillé d'un pourpoint de velours. Je lui
9.
154 LA VIE LITTÉRAIRE.
ferai une querelle. Il est obscur. El l'on sent bien qu'il
n'est pas obscur nalurellemenl. Tout de suite, au contraire
il met la m.iiii sur le tonne exact, sur l'imn^^e nette, sur
la forme précise. Et jxiurlaiit, il est obscur. 11 Test parce
qu'il veut l'être; et s'il le veut, c'est que son estbétique
le veut. Au reste, tout est relatif; pour un symiioliste,
il est limpide.
Mais ne vous y trompez pas : avec tous les défauts et
tous les travers de son école, il est artiste, il est poète;
il a un tour à lui, un style, un gofil, une façon de voir
et de sentir. Çà et là, il est exquis, comme, par exemple,
dans le petit poème que voici, et qui s'entend fort bien
de lui-même. Il faut seulement vous rappeler que cou-
lomh était, dans l'ancienne langue, le nom du pigeon, et
qu'il est resté dans le parler vulgaire, bien que d'un
usage assez rare. Voici :
Que faudra-L-il à ce cœur qui s'obslinc;
Cœur sans souci, ah, qui le ferait battre?
Il lui faudrait la reine Cléopàlre,
11 lui faudrait HéR'ne et Mélusine,
Et celle-là nommée Mab, et celle
Que le Soudan emporte en sa nacelle.
Puisque Suzon s'en vient, allons
Sous la feuillée où s'aiment les coulombs.
Que faudra-t-il à ce cœur qui se joue;
Ce belliqueux, ah, qui ferait qu'il plie?
Il lui faudrait la princesse Aurélie,
11 lui faudrait Ismène dont la joue
Passe la neige et la couleur rosine
Que le matin laisse sur la colline.
Puisqu'Alison s'en vient, allons
Sous la feuillée où s'aiment les coulombs.
JEAN MORÉAS. 155
Petit air de viole, mais convenez que cela, comme dit
Verlaine, est gentiment violé. Pour le surplus, je vous
renvoie au Pèlerin passionné. On y trouve des pièces
plus originales pour le tour et pour l'image, dont, à vrai
dire, je ne pourrai pas citer beaucoup de vers sans glose,
commentaire et lexique.
Car, en définitive, M. Jean Moréas est plutôt un auteur
difficile. Du moins il n'est point banal, cet Athénien
mignard, épris d'archaïsme et de nouveautés, qui com-
bine étrangement dans ses vers le savoir élégant de la
Renaissance et le vague inquiétant de la poésie déca-
dente. On dit qu'il va, par le pays lalin, suivi de cin-
quante poètes, ses disciples. Je n'en suis pas surpris. Il
a, pour les attacher à son école, l'érudition d'un vieil
humaniste, un esprit subtil, le goût des belles et longues
disputes et des combats d'esprit.
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT
LE « FOU » ET L' « OBSTACLE »
Le Fou et VObstacle. On dirait le lilre d'une fnhie.
Mais il s'agit d'une accusation de plagiat. Nos contem-
porains se montrent fort délicats à cet endroit, et c'est
une grande chance si, de nos jours, un écrivain célèbre
n'est pas traité, à tout le moins une fois Tan, de voleur
d'idées.
Celte mésaventure, qui ne fut épargnée nia M. Emile
Zola ni à M. Victorien Sardou, advint d(Tnicrement
à M. Alphonse Daudet. Un jeune poêle, M. Maurice
Monlégut, s'est avisé que la situation capitule de YOb$-
tacle était tirée d'un sien drame, en vers, le Fou, qui
fut imprimé en 1880, et il en écrivit aux journaux. Il
est vrai qu'il se trouve dans le Fou comme dans VObs'
tacle une mère qui sacrifie son honneur au bonheur de
son enfant, qui, veu\ e d'un fou, révèle une faute imagi-
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 157
naire pour épargner à son fils la menace de rhérédité
morbide et pour écarter l'obstacle qui sépare ce fils de la
jeune fille qu'il aime. Nul doute sur ce point. Mais la
recherche du plagiat mène toujours plus loin qu'on ne
croit et qu'on ne veut. Cette siluation que M. Maurice
Montégut croyait, de bonne foi, son bien propre, ou l'a
retrouvée dans une nouvelle de M. Armand de Pont-
martin, dont j'ignore le titre; dans V Héritage fatal de
M. Jules Dornay; dans le Dernier duc d'Hallali de
]\I. Xavier de Montépin et clans un roman de M. Georges
Pradel. Il ne faut pas en être surpris; il serait éton-
nant, au contraire, qu'une situation quelconque ne se
trouvât pas chez M. Pradel et chez M. de Mon (épi n.
La vérité est que les situations sont à tout le monde.
La prétention de ceux qui veulent se réserver certaines
provinces du sentiment me rappelle une histoire qui m'a
été contée récemment : Vous connaissez un paysagiste
qui, dans sa vieillesse robuste, ressemble aux chênes
qu'il peint. Il se nomme Harpignies, et c'est le Michel-
Ange des arbres. Un jour, il rencontra, dans quelque
village de Sologne, un jeune peintre amateur qui lui dit
d'un ton à la fois timide et pressant :
— Vous savez, maître; je me suis réservé cette con-
trée.
Le bon Harpignies ne répondit rien et sourit du sou-
rire d'Hercule.
M. Maurice Montégut n'est point comparable assu-
rément à ce jeune peintre. Mais il devrait bien se dire
qu'une situation appartient non pns à qui l'a trouvée le
158 LA VIE LITTÉRAIRE.
(iit'iiiitT, mois Ition à (jiii l'a fixée fortement dans la
mémoire des hommes.
Nos iilleraleurs contemporains se sont mis d;m> la
léle «lu'tine idée [)eul apiiarlciiir en [)ropre à (lurlcju'un.
On ii'iiiKi^^imiil rien de lel autrefois, et le pla^^ial n'était
pas jadis ce (ju'il est aujourd'hui. Au xvii*' siècle, on en
dissertait dans les chaires de philosofdiie, de liialoc-
lique et d'éloquence. Maître Jacohus Tliomasius, pro-
fesseur en l'école Saint-Mcolas de Leipzig, composa,
vers 1684, un traité F)e plagio Utterar'io « où l'on
voit, dit Furetière, la licence de s'emparer du Lien d'au-
trui en fait d'ouvrages d'esprit, » A la vérité je n'ai pas
lu le traité de maître Jacohus Tliomasius, je ne l'ai vu
de ma vie et ne le verrai, je pense, jamais ; si j'en parle,
c'est alTeclalion pure et seulement parce qu'il est cité
dans un vieil in-folio, dont les tranches d'un rouge hruni
et le vieux cuir largement écorné m'inspirent beaucoup
de vénération. Il est ouvert sur ma table, à la lumière
de la lampe, et son aspect de grimoire me donne, par
celle nuit tranquille, l'impression que, dans mon fau-
teuil, sous l'amas de mes livres et de mes papiers, je
suis une espèce de docteur Faust et que, si je feuilletais
ces pages jaunies, j'y trouverais peut-être le signe
magique par lequel les alchimistes faisaient paraître dans
leur laboratoire l'antique Hélène comme un rayon de
lumière blanche. Une rêverie m'emporte. Je tourne len-
tement les feuillets qu'ont tournés avant moi des mains
aujourd'hui tombées en poussière, et si je n'y découvre
pas le pentacle mystérieux, du moins j'y rencontre une
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 159
branche sérhée de romarin, qui a été mise là par un
amoureux mort depuis longtemps. Je déplie avec pré-
caution une mince bande de papier enroulée à la ti;j;e
et je lis ces mots tracés d'une encre pâlie : J'aime bien
Marie, le 26'^'' de juin de Van i 695. Et cela me relient
dans l'idée qu'il y a dans les sentiments des hommes
un vieux fonds sur lequel les poètes mettent des brode-
ries délicates et légères, et qu'il ne faut pas crier au
voleur dès qu'on entend dire j'aime bien Marie, après
qu'on l'a dit soi-même. Nous disions que le plagiat n'était
pas considéré jadis tout à fait comme il l'est aujourd'liui.
Et je crois que les vieilles idées, à cet égard, valaient
mieux que les nouvelles, étant plus désintéressées, plus
hautes et plus conformes aux intérêts de la république
des lettres.
En droit romain (je trouve cela encore dans mon in-
folio relié en veau granit avec ces tranches d'un rouge
adouci qui m'enchante), en droit romain, au sens propre
du mot, le plagiaire, c'était l'homme oblique qui détour-
nait les enfants d'autrui, qui débauchait et volait les
esclaves. Au figuré, c'était un larron de pensées. Nos
pères tenaient, en ce second sens, le plagiat pour abo-
minable. Aussi y regardaient-ils à deux fois avant de
l'imputer à un homme de bien. Pierre Bayle donne
dans son Dictionnaire une définition qui n'est pas sans
fantaisie mais qui ne s'en fait que mieux comprendre :
« Plagier, dit-il, c'est enlever les meubles de la maison
et les balayures, prendre le grain, la paille, la balle et
la poussière en même temps. » Vous entendez bien, pour
i60 LA VIE LITTÉRAIRE.
Pierre Uayle comme pour les lettrés de son fi^^o, le pla-
giaire est l'homme qui pille sans ^'ofil cl sans disccr-
nemenl les demeures idéales. Un tel ^M-imaud est
indii,^ne d'écrire et de vivre. Mais quant à l'écrivain qui
ne prend chez les autres que ce qui lui est conve-
nable el profitable, et qui sait clioi?ir, c'est un honnête
homme.
Ajoutons que c'est là aussi une question de mesure.
Un bel esprit, La ISIothe Le Vayer a dit environ le même
temps : « L'on peut dérober à la façon des abedics sans
faire tort à personne; mais le vol de la fourmi, quienléve
le grain entier ne doit jamais être imité. » L;i Mothe
Le Vayer avait un illustre ami qui pensjiit comme lui el
faisait comme l'abeille. C'est Molière. Ce grand homme a
pris à tout le monde. Aux modernes comme aux anciens,
aux Latins, aux Espagnols, aux Italiens et même aux Fran-
çais. Il fourragea tout à son aise dans Cyrano, dans Bois-
Robert, chez le pauvre Scarron et chez Arlequin. On ne
lui en fil jamais un reproche, et l'on eut raison. Que nos
auteurs à la mode pillent çà et là. Je le veux l)ien. Ils
auront toujours moins pillé que La Fontaine et que
Molière. Je doute fort que la sévérité de leurs accu-
sateurs soit fondée sur une connaissance exacte de
l'art d'écrire. Cette rigueur s^explique par des raisons
d'un autre ordre, et dont la première est une raison
d'argent.
11 faut considérer, en effet, que ce qu'on appelle en
littérature une idée est maintenant une valeur vénale. Il
n'en était pas de môme autrefois. On s'intéresse désor-
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 161
mais à la propriété d'une situation dramatique, d'une con-
binaison romanesque, qui peut rapporter trente mille
francs, cent mille francs et plus, à l'auteur, même mé-
diocre, qui la met en œuvre.
Par malheur, le nombre de ces situations et de ces
combinaisons est plus limité qu'on ne pense. Les ren-
contres sont fréquentes, inévitables. Peut-il en être
autrement quand on spécule sur les passions humaines?
Elles sont peu nombreuses. C'est la faim et l'amour qui
mènent le monde et, quoi qu'on fasse, il n'y a encore
que deux sexes. Plus l'art est grand, sincère, haut et
vrai, plus les combinaisons qu'il admet deviennent
simples et, par elles-mêmes, banales, indifférentes. Elles
n'ont de prix que celui que le génie leur donne. Prendre
à un poète ses sujets, c'est seulement tirer à soi une
matière vile et commune à tous. Je suis également per-
suadé de la sincérité de M. Montégut qui se croit volé et
delà surprise de M. Daudet, qui ne sait de quoi on l'ac-
cuse. M. Montégut se plaint. Le plaignant doit être
écoulé. Il trouvera des juges. Pour ma part, je me
récuse, n'ayant point les pièces sous les yeux. Mais, si
j'eusse été que lui, je n'aurais pas soufflé mot. Il accuse
M. Daudet; M. de Pontmarlin, me dit-on, s'il était
encore vivant, pourrait l'accuser à son tour, et il serait
bien extraordinaire qu'on ne dénichât pas quelques dou-
zaines de vieux conteurs obscurs pour montrer que M. de
Pontmarlin était lui-même un plagiaire. Je ne demande
pas quarante-huit heures pour découvrir la situation de la
mère généreuse qui s'accuse faussement dans vingt
1C-? LA VIE LITTI- RAIRE.
auteurs, depuis les plus vieux contes hindous jusqu'à
Madame Cotlin, où elle est — j'en suis sûr. En atten-
dant, notre brillant confrère, M. Aundien SchoU vient
de la relroiiver tout entière dans V Héritage fat al ^ drame
en trois actes de Boulé et Eugène Fillion, représenté
pour la première fois sur le llièàtre de l'Ambigu le
-2S décembre 1839.
Il V a quelques années M. Jean Ricbepin fut accusé
d'avoir volé une ballade au poète allemand Riickert. Mais
M. Kiibepin prouva sans peine qu'il ne devait rien à
Riickert, qu'il avait seulement puisé au même fonds que
le poêle et fouillé dans un vieux recueil de contes orien-
taux dont les inventeurs sont aussi inconnus que ceux
de Peau d'âne et du Chat botté.
Je vous conterai à ce sujet l'aventure véritable de
M. Pierre Lebrun, de l'Académie française. M. Lebrun
avait, en ses beaux jours, vers 1820, tiré convenablement
de la Marie Stuart de Scliiller une tragédie exacte.
C'était un honnête académicien et un très galant liomme.
Il aimait les arts. Un soir de sa quatre-vingtième année,
il lui prit envie d'entendre madame Ristori, qui, de pas-
sage à Paris, donnait des représentations dans la salle
Venladour. La grande artiste jouait ce soir-là le rôle de
Marie Stuart dans une traduction italienne du drame
allemand. Tout en écoulant les vers, M. Lebrun, au
fond de la loge, passait sa main sur son front et,
après chaque scène, il murmurait entre ses dernières
dents :
— Je connais cela ! Je connais cela!
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 163
II y avait soixante ans qu'il avait fait sa tragédie, et il
ne se la rappelait plus guère; mais il se rappelait bien
moins encore Je drame de Schiller. Et dans l'intervalle
des actes, il se disait :
— Voilà qui est bien ; mais où donc ai-je vu cela?
Enfin, au spectacle de Marie Stuart faisant ses adieux
à ses femmes, la mémoire lui revint, et il souffla dans
l'oreille de son voisin :
— Pardieu ! ces gens-là m'ont volé ma tragédie !
Puis il ajouta que c'était une bagatelle et qu'il n'en
fallait point parler, car il était homme du monde et ne
craignait rien tant que de faire un éclat.
Que l'exemple de M. Pierre Lebrun nous profile, à
nous tous qui avons le malheur de barbouiller du papier
avec les images de nos rêves ! Quand nous voyons qu'on
nous vole nos idées, recherchons avant de crier si elles
étaient bien à nous. Je ne dis cela pour personne en per-
liculier, mais je n'aime point le bruit inutile.
Un esprit soucieux uniquement des lettres ne s'inté-
resse pas à de telles contestations. Il sait qu'aucun
homme ne peut se flatter raisonnablement de penser
quelque chose qu'un autre homme n'ait pas déjà pensé
avant lui. Il sait que les idées sont à tout le monde et
qu'on ne peut dire : « Celle-ci est mienne, » comme les
pauvres enfants dont parle Pascal disaient : « Ce chien
est à moi. n II sait enfin qu'une idée ne vaut que par
la forme et que donner une forme nouvelle à une vieille
idée, c'est tout l'art, et la seule création possible à l'hu-
manité.
16î LA VIE LITTERAIRE.
La lillcTolure rontonipornino n'est ni sans richesse ni
sans a^'réinenl. Mais sa splen(Jeur naluiellc est altérée
par deux péciiés capitaux, l'avarice et l'or^aieil. Avouons-
le. Nous nous mourons d'orgueil. Nous sommes intelli-
gents, adroits, curieux, inquiets, hardis. Nous savons
encore écrire et, si nous raisonnons moins bien que
nos anciens, nous sentons peut-être plus vivement Mais
l'orgueil nous tue. Nous voulons étonner et c'est tout
ce que nous voulons. Une seule louange nous loufhe,
celle qui constate notre originalité, comme si l'origina-
lité était quel<]ue chose de désirable en soi et comme s'il
n'y avait pas de mauvaises comme de bonnes originalités.
Nous nous attribuons follement des vertus créatrices que
les plus beaux génies n'eurent jamais; car ce qu'ils ont
ajouté d'eux-mêmes au trésor commun, bien qu'infini-
ment précieux, est peu de chose au prix de ce qu'ils ont
reçu des hommes. L'individualisme dévelo( pé au point
où nous le voyons est un mal dangereux. On songe,
malgré soi, à ces temps où l'art n'était pas personnel, où
l'artiste sans nom n'avait que le souci de bien faire, où
chacun travaillait à l'immense cathédrale, sans autre
désir que d'élever harmonieusement vers le ciel la pensée
unanime du siècle.
En ce temps-là, M. Montégut n'aurait point porté de
plainte, dans la confrérie, si M. Alphonse Daudet, son
niailre compagnon, lui avait emprunté, pour achever une
figure de pierre, quelque pli de draperie. Mais aussi,
dans ce temps-là, que d'insipides chansons, que de plats
fabliaux et comme notre art individuel est, avec tous ses
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 165
défauts, plus pénétrant, plus subtil, plus divers, plus
ingénieux et plus aimable ! Nos petites querelles d'auteurs
sont agaçantes, mais, pour un esprit curieux, jamais temps
ne fut plus intéressant que le nôtre, hormis peut-être
l'époque d'Hadrien.
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT
MOLIÈRE ET SGAllRON
Nous disions, à propos du Fou et de VOffstacle, que
la recherclie du plogiat conduit toujours plus loin (]u'on
ne croyait aller et qu'on découvre le plus souvent que
le prétendu volé était lui-même un voleur. (J'entends
voleur innocent et bien souvent voleur sans le savoir.)
Un érudit tourangeau, M. P. d'Anglosse, nous en fournit
à point un excellent exemple dans une notice que je
viens de recevoir. C'est de Molière et de Scarron qu'il
s'agit. Et, comme je trouve dans cette notice de quoi
compléter et corriger ce que je disais tantôt, comme
l'une des œuvres en cause est cette merveilleuse comédie
du Tartufe dont on ne cesse de disputer passionné-
ment depuis plus de deux siècles, comme enfin les moin-
dres particularités des chefs-d'œuvre intéressent, nous
remonterons, en suivant les indices qui nous sont fournis,
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 167
jusqu'aux véritables sources où le grand comique puisa
l'idée de la sixième scène de son Iroisième acte, cette
scène si forte dans laquelle l'imposteur, pour détruire
l'effet d'une juste accusation, s'accuse lui-même, loin de
se défendre, et feint de ne voir dans la révélation de son
infamie qu'une épreuve que Dieu lui envoie et dont il
bénit l'humiliation salutaire. Les spectateurs de 1664
avaient bien quelque idée d'avoir déjà vu cela quelque
part, chez Scarron, sans doute. A celte date de 1664, le
pauvre Scarron avait fini de souffrir et de se moquer. Lui
qui n'avait pu dormir de sa via, il dormait depuis quatre
ans dans une petite chapelle très propre de l'église Saint-
Gervais. Ses livres faisaient, après sa mort, les délices
des laquais, des chambrières et des gentilshommes de
province. Ils étaient fort méprisés des honnêtes gens,
mais il y avait bien à la ville et même à la cour un petit
nombre de curieux qui avouaient avoir lu dans certain
recueil de nouvelles tragi-comiques, que le cul-de-jalle
avait donné de son vivant, une histoire espagnole des
Byjoocrltes, où un Montufar agissait et parlait précisé-
ment comme Tartufe, notamment dans ce que Scarron
appelle si bien « un acte d'humilité contrefaite ».
El il n'était point jusqu'au nom qui n'eût une sorte
de ressemblance, Tartufe sonnant un peu comme Mon-
tufar. Ce Montufar était un dangereux fripon. Associé à
une vieille femme galante, il prenait la mine d'un dévot
personnage et, sous le nom de frère Martin, faisait de
nombreuses dupesàSéville. D'aventure, un gentilhomme
de Madrid, qui le connaissait pour ce qu'il était, le ren-
168 LA VIE LITTÉIIAIRE.
conlra un jour au sortir d'une é^'lise. Monlufar el la
coquine, qui ne le quittait point, étaient entourés d'une
foule de personnes qui baisaient leurs vêtements et les
suppliaient de ne le> point oublier dans leurs prières.
Le p'ntilhonime, ne pouvant souffrir que ces mecliantes
personnes abusassent de la crédulité de toute une ville,
fendit la presse et, donnant un coup de poing à Monluf;ir :
— Malbeureux fourbes, lui cria-t-il, ne craignez-
vous ni Dieu ni les bommes?
Je cite ce qui suit textuellement :
11 en voulut dire davantage, mais sa bonne intention
à dire la vérité, un peu trop précipitée, n'eut point tout
le succès qu'elle méritait. Tout le peuple se jeta sur lui,
qu'ils croyaient avoir lait un sacrilège en outrageant
ainsi leur saint. Il fut porté par terre, roué de coups, et
y aurait perdu la vie, si Montufar, par une présence
d'esprit admirable, n'eût pris sa protection, le couvrant
de son corps, écartant les plus échauffés à le battre et
s'exposant même à leurs coups.
« Mes frères, s'écriait-il de toute sa force, laissez-le
en paix pour l'amour du Seigneur; apaisez-vous, pour
l'amour de la sainte Vierge. »
Ce peu de paroles apaisa cette grande tempête, et le
peuple fit place à frère Martin qui s'approcha du mal-
heureux gentilhomme, bien aise en son âme de le voir
si maltraité, mais faisant paraître sur son visage qu'il
en avait un extrême déplaisir; il le releva de terre où on
l'avait jeté, l'embrassa et le baisa, tout plein qu'il était
de sang et de boue, et (il une rude réprimande au
peuple.
<( Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulurent
entendre; je suis le pécheur, je suis celui qui n"a jamais
rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous,
continuait-il, parce que vous me voyez velu en lioniov"
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 169
de bien que je n'aie pas été toute ma vie un larron, le
scandale des autres et la perdition de moi-même? Vous
vous êtes trompés, mes frères; faites-moi le but de vos
injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. »
Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur,
il s'alla jeter avec un zèle encore plus faux aux pieds de
son ennemi, et, les lui baisant, non seulement il lui
demanda pardon, mais aussi, il alla ramasser son épée,
son manteau et son chapeau, qui s'étaient perdus dans
la confusion. Il les rajusta sur lui, et, l'ayant ramené
par la main jusqu'au bout de la rue, se sépara de lui
après lui avoir donné plusieurs embrassements et autant
de bénédictions. Le pauvre homme était comme en-
chanté et de ce qu'il avait vu et de ce qu'on lui avait
fait, et si plein de confusion qu'on ne le vit pas paraître
•dans les rues, tant que ses affaires le retinrent à Séville.
Montufar cependant y avait gagné les cœurs de tout le
monde par cet acte d'humilité contrefaite. Le peuple le
regardait avec admiration, et les enfants criaient après
lui : AuSauit!au Saint Icomme ils eussent crié : aurenard!
après son ennemi, s'ils l'eussent rencontré dans les rues.
Voilà bien, ce semble, roriginal de la scène VI du
.troisième acte de Tartufe :
Ah! laissez-le parler, vous l'accusez à tort,
Et vous feriez bien mieux de croire son rapport.
Pourquoi, sur un tel fait, m'étre si favorable?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable?
'Oui, mon cher fds, parlez, traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide;
Accablez-moi de noms encore plus détestés;
Je n'y contredis point, je les ai mérités.
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie
Comme une honte due aux crimes de ma vie.
La ressemblance, étant manifeste, fut signalée dans le
Molière de la Collection des grands écrivains qui,
IV. 10
170 LA VIE LITTERAIRE.
(•oniiiiencé par le re^rcllc K. Despois, se continue et
s'ai'liève par les soins du plus consciencieux des éditeurs,
M. Paul Mesnard. Gel habile homme, à qui rien
n'échappe, ne pouvait négliger un rapprochement déjà
signalé par divers critiques et, si je ne me trompe, par
M. Charles Louandre, dans ses Conteurs françn'us.
On pouvait se demander toutefois si Paul Scarron
était Itien l'auteur de la nouvelle des fh/pnrritcs et s'il
ne l'avait pas prise à un conteur d'au delà des monts,
comme c'était assez son habitude. « Scarron. dit l'abbé
de Longuerue, copiait beaucoup les auteurs espagnols,
mais ils gagnaient beaucoup à passer par ses mains. »
A l'origine, le volume qui contient les Hypoc7'ites avait
pour titre, à ce que l'on m'assure, Nouvelles tragi-
comiques, tirées des plus fameux auteurs espagnols.
Cette mention fut retranchée depuis, et j'ai sous les
yeux une édition de 1717, chez Michel David, où l'on
ne lit rien de semblable. Mais cela n'importe guère. Si
l'indication concernant la publication originale est exacte
(ce qu'il est très facile de vérifier), Scarron avouait lui-
même ses emprunts, sous une forme vague qui ne nous
contenterait pas aujourd'hui, mais qui étais très conve-
nable pour un temps où l'auteur d'un livre inspirait
moins de curiosité que le livre lui-même. Il se déclarait
redevable de ces nouvelles à des conteurs espagnols qu'il
ne nommait point et que le lecteur ne se souciait point de
coiinaîln3 par leurs noms. Il semble bien qu'on n'ait point
pris garde à cet aveu, qui pourtant était bon à retenir.
Les Hypocrites passèrent pour une œuvre originale
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 171
de Scarron, jusqu'au jour où U. P. d'Anglosse, de Blois,
montra que ce conte était tiré tout entier d'une nouvelle
de Alonzo Geronimo de Salas Barbadillo, intitubie la
Fille de Célesthie (la Hija de Celestlna) , qui fut
imprimée pour la première fois à Saragosse, chez la
veuve de Lucas Sanchez, en 1612.
De la sorte, Molière prit à Scarron un bien qui
n'apparlenait pas à celui-ci. Cela est certain. Mais il
reste à savoir si le grand comique fourragea chez
Scarron ou chez Barbadillo lui-même. Les poètes fran-
çais du xvii^ siècle tiraient quelque vanité des larcins
qu'ils faisaient en Espagne, et il y avait plus d'bon-
neur, sans doute, à mettre à contribution le seigneur
Barbadillo que ce pauvre diable de Scarron. Corneille
ne disait-il pas avec une préciosité superbe : « J'ai cru
que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était
permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de com-
merce était un crime, il y a longtemps que je serais cou-
pable. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette
intelligence avec nos ennemis approuveront du moins
que je pille chez eux. »
Molière, dans le cas que nous examinons, pilla-t-il en
Espagne ou chez le cul-de-jatte de la rue des Deux-
Portes? C'est ce qu'il n'est pas très facile de discerner
tout d'abord. On peut croire qu'il lisait l'espagnol
comme la plupart des écrivains français de son temps.
Un de ses ennemis disait :
... Sa muse en campagne
Vole dans mille auteurs les sottises d'Espagne.
172 LA VIE LITTÉRAIRE.
El rem:ir(Hi(V. Cil pnssaiil iiu'on lui reproche, dans ce
vers, non île voler, mais de voler iles sollises. C'est là
le ])ln;^iat comme on l'enlenilail au xvii'" siècle : prendre
le mauvais avec le bon, la halle avec le \i,\'i\'m.
Quoi (fu'on puisse penser de celle censure, à loul le
moins irnpcrlinenle, qui vise surtout les Plaisirs de
rHe enchantée^ imités d'une pastorale de Morelo, on
voit (iiie Molière passait, de son temps, pour un auteur
très versé dans la littérature espagnole. Il est très pos-
sible qu'il ait connu la Hija de Cclcstina.
Et c'est une supposition dans lariuelle on est confirmé
quand on a lu l'opuscule de M. P. d'Anglosse. Il y a,
en effet, dans la nouvelle de Barbadillo un trait que
Scarron a rendu très inexactement par cette phrase :
« Il (Monlufar) ne bougeait des prisons. »
L'original dit : « Il (Monlufar) demandait l'aumône
pour les pauvres prisonniers. » Ce qui correspond exac-
tement à ces vers de Tartufe :
Je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.
On a noté aussi dans le texte espagnol un trait excel-
lent qui n'est pas dans la copie française, et que Molière
semble avoir connu. Après avoir rapporté l'épisode du
gentilhomme madrilène qui pense être écharpé par la
foule pour avoir démasqué le traître, Barbadillo ajoute :
« Ce gentilhomme resta confondu et si plein de dépit
de cette aventure que, sans terminer les affaires qui
l'avaient ap[)elé à Séville, il re(iartit le soir même pour
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 173
Madrid, persuadé que le diable seul pouvait lui avoir
joué ce tour et se repentant beaucoup de s'être fié aux
apparences. Car, ne pouvant pas concevoir que de
pareils sentiments d'humililé se fussent logés dans l'àrne
de Monlufar, il demeura convaincu qu'il avait élé la
dupe de ses yeux, le sens de la vue étant, comme tous
les autres, fort sujet à l'erreur. »
Il y a là une ironie forte, qui passait de beaucoup le
génie du pauvre Scarron. On est tenté de voir dans ces
dernières lignes l'original des deux vers dits avec un si
plaisant sérieux par madame Pernelle :
Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit;
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
(Acte V, se. m.)
Par contre, Scarron, qui traduit très librement, a
ajouté au caractère de l'bypocrite un trait qui manquait
à l'original. Il dit que Montufar « baissait les yeux à la
rencontre des femmes », et on pourrait dire, à la rigueur,
que c'est au cul-de-jalle que Molière a pris le mou-
choir dont Tartufe veut couvrir le sein de Dorine. Mais
il n'en faudrait point jurer.
Il est vrai qu'on retrouve encore une nouvelle de
Scarron dans les sources de VAvai^e de Molière. C'est
un conte picaresque intitulé le Châtiment de Vavarice.
Je ne doute pas qu'un savant versé sur la littérature
espagnole, M. Morel-Fatio, par exemple, n'en connaisse
l'original. M. Paul Mesnard, qui a relevé dans son excel-
lente édition les emprunts faits par Molière aux anciens
10.
4 74 L A vin L I T T É R A I R E .
el aux modernes ne nomme pas même le Châtiment
de i'avarice. C'est dédain el non [)oinl i-^norance, la
nouvL'lle dont je parltî étant assez connuo. M. Charles
Louaiidro l'a inst'rée, dans ses vieux couleurs fr;iu('ais.
Le texie (jue j'en ai suus les yeux date de 1G78, c'est-
à-dire de l'année même où parut VAvnrc.
Que Molière ail connu celte nouvelle ou Tori^^inal dont
elle est la traduction, cela est très prohalde. On y ren-
contre, ce qui ne se trouve point dans la Marmite de
Piaule el ce qui est le sujet même de la pièce de Molière,
le risible amour d'un thésauriseur barbon.
L'avare de Scarron se nomme don Marcos et passe à
Madiid pour gentilhomme. Il a coutume de dire « qu'une
femme ne peut être belle si elle aime à prendre, ni laide
si elle donne >.
En dépit de ces maximes, il tombe dans le panneau
que des coquins lui tendent. Un Gamara, « courtier de
toutes marchandises », le vient voir el lui vante la
beauté, la sa^jesse el les grands biens de dame Isidore,
qui n'est en réalité qu'une vieille courtisane édentée,
plus pauvre que Job. L'avare consent à la voir et s'éprend
d'elle dans un festin qu'elle lui donne.
A l'issue du festin, don Marcos (je cite littéralement
mon auteur) avoua à Gamara, qui l'accompagna chez
lui, que la belle veuve lui donnait dans la vue el que
de bon cœur il aurait donné un doigt de sa main pour
être déjà marié avec elle, parce qu'il n'avait jamais
trouvé de femme qui fût plus son fait que celle-là, quoi-
qu'à la vérité il prétendit qu'après le mariage elle ne
vivrait pas avec tant d'ostentation et de luxe.
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT. 175
Elle vit plutôt en princesse qu'en femme d'un parti-
culier , disait le prudent don Marcos au dissimulé
Gamara, et elle ne considère pas que les meubles qu'elle
a, mis en argent, et que cet argent joint à celui que
j'ai nous peuvent faire une bonne rente que nous pour-
rons mettre en réserve, et, par lindustrie que Dieu m'a
donnée, en faire un fonds considérable pour les enfants
que Dieu nous doimera.
Don Marcos entretenait Gamara de ces discours ou
de semblables, quand il se trouva devant sa porte»
Gamara prit congé de lui après lui avoir donné parole
que, dès le lendemain, il conclurait son mariage avec
Isidore, à cause, lui dit-il, que les affaires de cette
nature-là se rompaient autant par retardement que par
la mort de Tune des parties.
Don Marcos embrassa son cher entremetteur, qui alla
rendre compte à Isidore de l'état auquel il venait de
laisser son amant. Et cependant notre amoureux écuyer
tira de sa poche un bout de bougie, le piqua au bout
de son épée, et, l'ayant allumé à une lampe qui brûlait
devant le crucifix public d'une place voisine, non sans
faire une manière d'oraison jaculatoire, pour la réussite
de son mariage, il ouvrit avec un passe-partout la porte
de la maison où il couchait et s'alla mettre dans son
méchant lit plutôt pour songer à son amour que pour
dormir.
Il se rend le lendemain chez sa future épouse et lui
déclare comment il entend vivre :
— Je suis bien aise qu'on se couche de bonne heure
dans ma maison et que la nuit elle soit bien fermée.
Les maisons où il se trouve quelque chose ne peuvent
être trop à couvert des larrons. Et pour moi, je ne me
consolerai jamais si un fainéant de larron, sans autre
peine que celle qu'il y a à prendre ce qu'on trouve,
m'ôtait en un instant ce qu'un grand travail ne m'a
donné qu'en beaucoup d'années.
176 LA VIE LITTÉIlAIllE.
l/;i\art' do Sfarron, c'est (J«'jà l'jivare de Molière,
l'avare amourciix el riche. Ce cof|iiin de Gamara, c'est
exacleiuenl cette coquine de Frosiue. Don Marcos
épouse Isidore, qui peu après s'enfuit avec ses com-
plices, emportant l'argent et les meubles du pauvre
homme.
Lui aussi, il pleure sa cassette. Mais le reste n'a plus
la moindre ressemblance avec la comédie de Molière.
C'est une suite (ra\entures burlesques ou tragiques,
auxquelles maïKjue l'agrément avec la vraisemblance.
Ces recherches, que j'ai résumées de mon mieux, ten-
daient à rendre au malheureux Scarron le bien que
Molière lui avait pris. Mais on s'est aperçu que Scarron,
lorsqu'il fut dépouillé, portoit le bagage des autres. Il y
a grande chance que le Châtiment de Vavarice ne lui
appartienne pas plus que les Hijpocriles. Quant à
Molière, tout ce qu'il prend lui appartient aussitôt, parce
qu'il y met sa marque.
JULES TELLIER'
(1863-1889)
« C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre
et pâle, aux yeux caves et aux moustaches brunes. Il
avait dans la physionomie quelque chose de hagard et
dans l'allure quelque chose d'abandonné. »
Ainsi Jules Tellier se figurait ce Tristan Noël, étu-
diant de la Faculté de Rouen -, à qui il a prêté ses pro-
pres doutes et ses propres tristesse. Tel il apparaissait
lui-même à ses amis. « Face longue, yeux ardents et
sombres, dit l'un; front obstiné, dit l'autre, regard
enfoncé et droit, sourire rare. » Tel je le vis un malin,
l'air mélancolique, mais plein d'idées et très aimable. Il
m'apportait son livre sur les poètes vivants, un mince
petit livre écrit avec finesse, peut-être trop sèchement.
1. Reliques de Jules Tellier, 1 vol.
2. On sait qu'il n'y a pas de facultés à Rouen. Tellier
place ua étudiant imaginaire dans une faculté imaginaire.
178 LA VIE LITTÉRAIRE.
pt conçu sans j^raml elïorl crili(jue. Au reste, il me parut
peu occupé de son ouvnige et de lui-même. Les l)al»i-
ludes négligées de sa personne et de son vêtement, son
allure courbée, son regard vague, sa parole sourde cl
comme intérieure, tout en lui trahissait l'homme son-
geur et méditatif. C'est la poésie qui l'amenait. Je lui
parlai tout de suite des poètes, je lui nommai tel ou tel
de ceux dont le talent certain n'est connu que des déli-
cats et dont le nom sert de mot de passe aux initié?.
Il me répondit en récitant quelques-uns des vers dont
sa mémoire était pleine. C'était un intime et violent
amant de la poésie. Je n'ai connu que Frédéric Plessis
qui goûtât à ce point le vers pour lui-même, pour sa
mélodie mystérieuse, pour sa beauté secrète. Tellicr
convenait lui-même, de bonne grâce, qu'il poussait jus-
qu'à la superstition le culte de la poésie et des poètes.
tt J'ai été, disait-il, l'enfant que fut Ovide, lisant les
poètes de Rome et songeant à eux avec vénération et les
imaginant pareils aux dieux :
Quoique aderant vales, tôt rehar esse deos •.
Et l'homme ne s'est pas dépouillé tout à fait des illu-
sions de l'enfant. En vérité, quiconque a fait seulement
tenir sur pied dix bons vers, celui-là, n'eùt-il d'ailleurs,
comme il arrive, ni de bon sens, ni d'idées, ni d'esprit,
1. Tcllier avait mis quolquot erant vantes. J'ai rétabli le
texte d'Ovide, mais le sens n'est plus tout à fait le même.
Ovide ne dit pas que tout poète indistinctement lui sem-
blait un dieu. 11 fait allusion au ti'ouble dont il était saisi
dans ses premières rencontres avec un poète.
JULES TELLIER. 179
m'apparaît encore parfois comme un être privilégié, aux
cheveux ceints d'une auréole et au front marqué d'un
signe. »
Celte rencontre date de l'été de 1888. Jules Tellier
était alors précepteur des enfants de M. le comte de Martel-
Janville, à Neuilly-sur-Seine. Né au Havre, en 1863, il
avait grandi dans sa ville natale. Il a\ait passé sa licence
et enseigné la rhétorique en province. Il écrivait dans le
Parti national. Comme tant d'autres, il quittait l'Uni-
versité pour le journalisme et la littérature. Il se sen-
tait maître de sa pensée et de sa forme; il était entouré
d'admirations intimes et jeunes. Il avait cette joie de
contempler sa vie démurée et la voie ouverte. II pouvait
se permettre, on le croyait du moins, les longs espoirs
et les vastes pensées. Au retour d'une promenade en
Algérie, il fut atteint à Toulouse par la fièvre typhoïde.
Il y mourut, après douze jours de maladie, le 29 mai
1889, dans sa vingt-septième année.
Ses amis ont recueilli la prose et les vers qu'il a
laissés en un petit volume intitulé Reliques de Jules
Tellier. M. Paul Guigou a mis en tête de ce recueil une
préface qui témoigne d'une exquise délicatesse de
cœur et d'un sentiment très haut des choses de l'art.
M. Raymond de la Tailhède a élevé, à la manière des
lettrés de la Renaissance, un tombeau poétique à son
ami.
Et voilà que tes yeux profonds se sont fermés 1
Mais ton âme, oîi vivaient les sages d'Hellénie,
Garde toujours, dans une éternelle harmonie,
Les poètes pareils à des dieux bien-aimés.
\S0 LA VIE LITTÉRAIRE.
A ce recueil posthume ont aussi donné leurs soins
MM. Le Goffic, de la Villchervé, Pouvillon, Paul Mar-
{^ut'iilte et M. Charles Maurras, qui écrivait au lende-
main (le la mort de Jules Tellier : e Un des premiers et
des plus ralTinés écrivains d'aujourd'hui a été retiré
d'au milieu de nous. »
Les Heliques de Jules Tellier sont de sorte à nous
donner de cuisants regrets.
Ce jeune homme, si tôt disparu, était assurément un
philosophe et un poète, surtout un rare écrivain. Par
une délicatesse extrême, avec la pudeur d'une amitié
jalouse, qui craignait de livrer les reliques de l'aljsenl
aux indifférents et aux profanes, MM. Paul G;jj,uou et
Raymond de la Tailhède ont fait imprimer les «eiivres
posthumes de Jules Tellier pour les seuls souscripteurs,
qui n'étaient pas bien nombreux, et ils ont décidé que le
livre ne serait point mis en vente. De la sorte, ces pages
restent inédite après l'impression. Je prendrai soin d'en
citer tout à l'heure quehjues lignes. Mais il faudrait tout
lire, car l'intérêt de ce petit livre, c'est qu'une âme s'y
révèle. Une âme d'abord inquiète et désolée, mais fière,
et qui bientôt conquit le calme avec la résignation. Dans
maint endroit, daté des mauvais jours, Tellier gémit
d'une souffrance indicible. Il est en proie à cette tristesse
noire, rançon des âmes exquises. Son mal, il est facile
de le reconnaître tout de suite, c'est le mal des chimères,
c'est le supplice des jeunes hommes qui ont lu trop de
livres et fait trop de rêves.
Il est dangereux, en effet, pour les jeunes hommes
ULES TELLIER. 181
d'une imagination ardente, de souper trop souvent avec
les philosophes et les courtisanes dans tous les temps et
dans tous les pays, de vivre trop de vies, d'être tour à
tour Sénèque et Néron; d'avoir possédé tous les trésors
de Crésus, des satrapes et du juif Issachar, quand on
est très pauvre, et, courbé sur une table de bois blanc,
dans une chambre d'étudiant, de prolong^^r jusqu'à l'aube
les orgies frénétiques des décadences. Au sortir de ces
banquets du savoir et de la beauté, quand tombent les
couronnes imaginaires, on s'aperçoit que la réalité est
étroite et triste. On souffre plus que de raison de la
médiocrité des hommes et de la monotonie des choses.
On regarde la nature avec des yeux mornes et vides,
comme au lendemiin de l'ivresse. On ne voit plus la
beauté du monde, parce qu'on a épuisé dans le rêve le
trésor des illusions, qui est notre meilleure richesse.
Et, comme ce Tristan Noël, qui ressemble tant à Jules
Tellier lui-même, on veut mourir.
Mais, par bonheur, on ne meurt pas toujours, et cela
passe. La vie elle-même, à la longue, se charge de vous
guérir du mal des illusions. Et ce mal serait encore sup-
portable, presque doux, du moins très cher, s'il ne s'y
mêlait pas d'ordinaire, chez ces adolescents Imaginatifs,
les troubles des sens et les peines du cœur. Le rêve dis-
pose à la molle tendresse et à la volupté, et vraiment
c'est une chose cruelle, quand on a vu de si près l'ombre
de Gléopâtre et l'ombre de Ninon, d'être rebuté par une
jeune modiste qui n'a point de littérature.
Tellier nous apprend que pareille mésaventure advint à
IV. 11
182 LA VIE LITTÉRAIRE.
l'écolier Juan de Ponlevedra, que Carmen n'aimait
point et qu'elle n'aimerail jamais a jiarce qu'il était
farouche et {^^auclie et qu'il ne savait (jue ses livres ».
L'écolier Juan aurait du s'en consoler. Il ne s'en con-
sola point, parce que, s'élant promené sous les myrtes
de Virgile, il lui en restait une langueur mortelle.
M. Nicole soutenait que les poètes sont des empoison-
neurs puldics, et il avait raison jusqu'à un certain point.
Mais ils n'empoisonnent que les poètes. Ils n'empoison-
nèrent jamais M. Nicole.
Les poètes et les philosophes memement avaient beau-
coup troublé la jeunesse de Jules Tellier. Après avoir
désespéré de ce monde, il désespéra de l'autre. Il connut
l'illusion des paradis après avoir connu l'illusion des
paysages (car il était logicien), et il lui vint le désir et la
peur de la mort.
Dans les pages qu'il a laissées on trouve les traces de
sa lassitude et de son ennui et l'on s'aperçoit que, plus
d'un jour, il trouva à la vie un goût plus amer (jue la
cendre. Mais on se ferait une idée bien fausse de ce
jeune homme en voyant en lui un désespéré qui veut
à toutes forces mourir. Connaissons mieux l'ennui
doré des poêles. Les poètes souffrent du mal des
chimères. Tous en sont atteints, mais ils guérissent
tous. Tellier, comme les autres, guérissait à l'air de
Paris, au milieu de ses amis, dans le travail rapide et
fécond.
Il n'était pas devenu sans doute un homme hilare,
une convive facétieux, un jovial compagnon. Mais c'était
JULES TELLIER. 183
un galant homme de lettres, im élégant rhéteur, prêt à
goûter doucement les plaisirs de l'esprit et à converser
avec grâce parmi les honnêtes gens. M. Maurice Barrés
avec qui il était lié d'une étroite amitié nous le montre
poli dans ses propos, facile, amène et sage.
« Il ressentait violemment, dit M. Barrés, les insuffi-
sances de la vie, mais il les acceptait, et nui moins que
lui ne fut un révolté. Nous rendions en commun un
culte à Sénéque, qui fut peut-être le thème le plus fré-
quent de nos entretiens. La constitution délicate, Tin-
quiétude et l'indulgence de ce grand calomnié nous
enchantaient. Bien supérieur à ces stoïciens dont il
affectait de se réclamer, Sénéque accepte la vie de son
siècle sans rien en bouder; simplement toutes ses rela-
tions avec les choses et avec les hommes étaient com-
mandées par le sentiment intense qu'il faudra mourir
et que nous vivons au milieu de choses qui doivent
périr. Mieux qu'aucun, Sénéque enseigne la résignation.
Mais chez lui jamais elle ne prend de lasses attitudes.
Son ascétisme très réel n'est pas de se priver, mais de
mésestimer ce dont il use. Il fut le maître de Jules
Tellier. y>
Voilà donc Jules Tellier devenu, dans le particulier,
un doux stoïcien, sachant pardonner à l'homme et à la
nature, ce qui est la science la plus nécessaire, et mon-
trant à tous un visage pacifique et bienveillant.
C'est exactement ce visage qu'il laissait voir au
public quand il travaillait pour les journaux. Tellier
s'annonçait comme un excellent critique. Il avait à un
184 LA VIE LITTÉRAI un.
très linul point l'esprit de finesse et une p'nétralion
sinj^ulière. M. Jules Leinnîlre, (lu'il avait t-onnu de
bonne henre, avait eu sur lui l'aimable nulorilé d'un
jeune ancien. El jMMil-être Tellier devait-il, pnur une
certaine part, au niailre qui fut son cunarade, cette
manière souple et facile (|u'il eut dès le déliul, et qui
n'est point ordinaire à la jeunesse. Il s'essaya dans une
petite revue obscure, les Chroniques, que ses deux amis,
Maurice Barrés et Cliarles Le Goffic, avaient fondée un
peu à son intention. Il y donna les Notes de Tristan
Noël et les Deux paradis d'Abd-er Ilhaman, mais
c'est dans le Parti nationaU où il écrivit de 1887 à 1881),
qu'il se répandit aisément en fantaisies, en chroniques,
en variétés littéraires, en notes de voyage. Il y a des
écrivains qui croient que leur supériorité seule les
empêche d'écrire dans les journaux. Peul-ètre déouvri-
raient-ils quelques autres causes à cet empêchement,
s'ils s'appliquaient à les rechercber. Il faut, pour parler
au public dans l'intimité fréquente du journal, s'inté-
resser d'un esprit agile et bienveillant à beaucoup
de choses. Il faut avoir l'esprit largement ouvert sur
la vie et sur les idées. Il faut enfin avoir ce don de
sympathie qui est rare et que Tellier posséilait si
pleinement.
Dans le journal, il était très à l'aise et tout à fait
îiimable, un peu bizarre parfois, et têtu, mais sincère,
mais bon, point banal, point dédaigneux et corrigeant
à propos la tristesse par l'ironie.
Il est im[)Ossible de mesurer sur ce iju'il laisse la
JULES TELLIER. 185
grandeur de son esprit, mais on peut dire que lors-
qu'il mourut un bel instrument de pensée et de rêve fut
brisé.
II laisse des vers, dont quelques-uns seront placés
dans les anthologies, à côté de ceux de Frédéric Plessis,
qu'il admirait. Et Jules Tellier sera accueilli parmi les
petits poètes qui ont des qualités que les grands n'ont
point. Si les minorer de l'antiquité étaient perdus, la
couronne de la muse hellénique serait dépouillée de ses
fleurs les plus fines. Les grands poètes sont pour tout le
monde ; les petits poètes jouissent d'un sort bien enviable
encore : ils sont destinés au plaisir des délicats. Il ne
ne convient pas d'être tranchant en matière de goût.
Mais il me semble que la Prière de Jules Tellier ^ à la
1. Voici la pièce entière.
Fantôme qui nous dois dans la tombe enfermer,
Mort dont le nom répugne et dont l'image elîraie,
Mais qu'à force de crainte on finit par aimer,
Puisque la vie est vaine et que toi seule es vraie;
0 Mort, qui fais qu'on vit sans but et qu'on est las.
Et qu'on rejette au loin la coupe non goûtée,
Mort qu'on maudit d'abord et dont on ne veut pas.
Mais qu'on appelle enfin quand on t'a méditée;
0 la peur et fespoir des âmes, bonne Mort
Dont le souci nous trouble un temps, et puis nous aide.
Mystérieux écueil où se blottit un port,
Et poison merveilleux où se cache un remède;
0 très bonne aux vaincus et très bonne aux vainqueurs
Qui sur leurs fronts à tous baises leurs cicatrices,
186 LA VIE LITTÉRAIRE.
mort esl un poème que nos anlliolo<T[isles pourraient
dès aujourd'Ilui recueillir. Ils seraient bien avisés,
0 des douleurs des corps ou de celles des cœurs
La sûre guérisseuse et la consolalrire!
Puiscjuc tant de ferveur pour toi s'élève en lui,
Qu'il veut te préférera tout, même à l'Aimée,
Sois clémente à l'enfant qui l'invoque atijourd'iiui,
Bien qu'il t'ait méconnue et qu'il t'ait blasphémée.
Ma haine s'est changée en un amour profond :
Voici croître en mon cœur guéri de ses chimères
L'ennui des voluptés dont on touche le fond
Et le morne dédain des choses éphémères.
Vivre dans l'instant n'est que trembler et souffrir.
Songe à l'horrible attente et fais-toi moins tardive!
Il sufllt que lu sois pour qu'on veuille mourir :
Le temps laissé par toi ne vaut pas qu'on le vive.
Donne-moi le Repos et l'Oubli, les seuls biens!
Endors-moi dans la paix de la couche glacée!
Mais avant le moment où tu cloras les miens,
Ferme les yeux par qui mon âme fut blessée!
Périsse avant moi l'Etre éphémère et charmant,
Apparence flottant parmi les apparences,
Dont la grâce a troublé mon cœur profondément.
Et par qui j'ai connu de si dures soutTrances!
Car, dût-elle aussitôt disparaître à son tour
De ce moncie où tout n'est (}ue mirage et rjuc leurre,
Quand même pour la vie elle n'aurait qu'un jour,
Et (]uand pour le plaisir elle n'aurait qu'une heure,
Celte heure-là, rien que cette heure, en vérité,
Quand j'y songe un instant, m'est à ce point cruelle,
Que je n'en conçois plus même la vanité,
Et qu'à mon rœ.ur jaloux elle semble éternelle,
Janvier 18!^8.
JULES TELLIER. 187
à mon gré, de ne point oublier non plus le sonnet
que voici :
LE BANQUET
Au banquet de Platon, après que tour à tour,
Coupe en main, loin des yeux du vulgaire profane,
Diotime, Agathon, Socrate, Aristophane,
Ont disserté sur la nature de l'amour,
Apparaît entouré comme un roi de sa cour,
De joueuses de flûtes en robe diaphane.
Ivre à demi, sous sa couronne qui se fane,
Alcibiade, jeune et beau comme le jour.
— Ma vie est un banquet fini, qui se prolonge,
Seul, parmi les causeurs assoupis, comme en songe,
J'ouvre et promène encor un regard étonné;
Les fronts sur les coussins ont fait de lourdes chutes :
Verrai-je survenir, de roses couronné,
Alcibiade avec ses joueuses de flûtes?
Cela est d'un tour facile et gracieux, avec un air de
mélancolie riante qui me plaît beaucoup. Mais je n'hésite
pas à mettre, d'accord avec M. Paul Guigou,la prose de
Jules Tellier bien au-dessus de ses vers. En prose sa
phrase est forte et souple. Elle a le nombre, et Tellier
lui-même s'oublie à dire une fois qu'il la cadencait
a suivant un rythme plus subtil que celui des vers ».
On en jugera par le fragment que voici, intitulé Noc-
turne :
Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait
de Massalia un soir d'automne, à la tombée de la
nuit.
Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé
sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et
18:^ LA VIE LITTÉRAIRE.
soii;jcant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les
flot!» nocturnes et me perdant en d'autres rêves.
Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a
trente siècles le subtil et n»alheureux Ulysse agita ses
Njngues erreurs; le subtil L'iysse qui, délivré des périls
marins, devait encore, d'après Tirésias, parcourir des
tfires nombreuses, portant une rame sur l'épaule,
ju.s(iu'â ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de
la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile
de moulin à vent *.
C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et
les trirèmes les vieux poètes et les vieux sages ; et
connue ils se tenaient debout à la poupe, au milieu des
matelots attentifs, attentive elle-même, elle a écouté,
en des nuits pareilles, les chansons d'Homère et les
paroles de Solon.
Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de
l'erreur chrétienne, alors que le règne de la sainte
nature finissait et que commençait celui de l'ascétisme
cruel, le patron d'une barque africaine entendit des
voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles l'appeler par
son nom et lui dire : « Le grand Pan est mort! Va-t'en
parmi les hommes et annonce-leur que le grand Pan est
mort! »
Et par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos
noir de la mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait
quelque chose de triste et d'étrange à songer que peut-
être l'endroit innomé, mouvant et obscur que traversait
notre vaisseau avait vu passer tous ces fantômes et qu'il
n'en avait rien gardé.
Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me
parut étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps
mon cœur de rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible
encore, entre tant d'heures oubliées, d'évoquer ces loin-
taines heures noires où je révais seul sur le pont du
1. Voir sur celte phrase l'article suivant intitulé la Rame
d'Ulysse.
JULES TELLIER. 189
navire parti de Massalia, un soir d'automne, à la tombée
de la nuit.
Puisque les Reliques de Jules Tellier ne se trouvent
pas chez l'éditeur, nous avons dû donner celle page à la
suite de notre arlicle, en preuve, comme on dit dans les
ouvrages d'érudition.
11.
LA RAME D'ULYSSE
Nous avons cité (à la fin du précédent article) une!
belle page intitulée Nocturne, dans laquelle le regrellé
Jules Tellier retraçait les rêveries dont il s'était enve-
loppé naguère sur le pont d'un navire parti de Marseille
et qui gagnait le large à la tombée de la nuit. Tandis
qu'il glissait dans l'ombre sur cette petite mer qui sem-
blait si grande aux anciens, le poète ressentait dans son
imagination d'humaniste enthousiaste les élonnemenls
de la jeune âme helléniiiue devant la mer « aux bruits
sans nombre », et il se prit à songer à Ulysse. Pour
nos esprits formés aux études classiques, la Méditerranée,
c'est la coupe d'Homère. Nous entendrons toujours, sur
ces perfides eaux bleues, chanter les Sirènes. Donc, Tel-
lier invoquait la figure d'Ulysse, le marin. Il était trop
intelligent pour ne pas sentir combien elle est singu-
lière, mystérieuse, elTrayante. VIliade et VOdyssée ne
nous ont pas tout dit de cet homme-là. Soyez certains
que les pécheurs de Dulichium, les pirates de Zacinthe
LA RAME D'ULYSSE. 191
les bonnes vieilles occupées à raccommoder les filets sur
les rivages d'Epire, en savaient sur le compte d'Ulysse bien
plus long qu'Homère. Il y avait bel âge que tout ce petit
monde des îles et de la cote était familier avec les aven-
tures du roi d'ithcique, quand les rapsodes en firent des
chansons épiques. L'Ulysse de la légende, l'Ulysse pri-
mitif était charmant et terrible comme la mer où il avait
si longtemps erré. Ses aventures, rapportées dans des
contes, des chansons, des devinettes, étaient innombra-
bles et merveilleuses. Elles formaient un cycle énorme
dont l'épopée n'a gardé que peu de chose. Entrevu dans
l'ombre des traditions préhomériques, ce voyageur,
qu'un bonnet en forme de cône protège contre le vent,
la pluie, le soleil et l'embrun, apparaît d'une étonnante
grandeur. On le devine tel que l'ont rêvé ces marins
et ces pêcheurs habitués à entendre pleurer dans l'ombre
le Vieillard des mers; on l'imagine ingénieux, impie,
luttant de ruse et d'audace avec les dieux, partageant,
dans des îles, le lit des femmes étrangères, ayant vu ce
qu'on ne doit pas voir, horrihle, poursuivi par une inexo-
rable fatalité, condamné à errer sans fin sur cette mer
dont il a violé la divinité mystérieuse, destiné à des
voluptés indicibles et à ces rencontres qui font dresser
les cheveux sur la tête, Thomme enfin le plus digne
d'envie et de pitié, le vieux roi des pirates, le père des
navigateurs. Tel est, ce semble, l'Ulysse primitif formé
par l'imagination populaire.
La colère divine est sur ce contempteur des dieux,
que les hommes aiment pour son audace et pour sa ruse
192 LA VIE LITTÉRAIRE.
merveilleuse. Comme Tisane La(jiietlem des chrétiens,
c'est uu réprouvé, c'est un maudit. Je ne crois pas me
tromper en disant que, dans cette rêverie dont je parlais
tout à l'heure, Jules Tellier avait du roi d'Itiiaque une
vision qui se rapproche heaucoup de celle que je tente de
préciser. Aussi bien l'aventure, (ju'il a soin de rappeler
prëférablement à toutes les autres, porte- t-elle les
caractères d'une antiquité enfantine et profonde. On me
permettra de remettre .^ous les yeux du lecteur, pour
plus de clarté, l'endroit dont il est question.
Nous quittâmes (c'est Tellier ([ui parle) la Gaule sur
un vaisseau qui partait de Massalia, un soir d'automne,
à la tombée de la nuit.
Et cette nuit-là et la suivante je restai seul éveillé sur
le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et son-
geant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots
norturnes et me perdant en d'autres rêves.
Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où, il y a
trente siècles, le subtil et malheureux Ulysse agita ses
longues erreurs; le subtil Ulysse qui, délivré des périls
marins devait encore, d'après ïirésias, parcourir des
terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule,
jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de
la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile
de moulin à vent.
Je n'apprendrai rien à personne en disant que Jules
Tellier rappelle ici la prédiction que le devin Tiré-
sias lit à Ulysse, chez les Cimmériens, toujours enve-
loppés de brumes et de nuées. On la trouve dans le
XI« chant de YOdyssée, et ce morceau, si l'on en peut
juger par la pauvreté du sens moral et par la gaucherie
LA RAME D'ULYSSE. 193
enfantine du récit, semble un des plus anciens et partant
un des plus vénérables de ce beau recueil de contes
populaires qui nous est parvenu sous le nom du fleuve
des poètes.
Ce XP chant que dans l'antiquité on nommait la
Nékuia, c'est-à-dire le sacrifice aux morts, nous fait
assister à une scène de magie sauvage empruntée sans
doute aux traditions d'une humanité toute primitive.
Ulysse, échappé aux charmes de Circé et parvenu au
bord de l'Océan sur un rivage couvert de ténèbres éter-
nelles, évoque les ombres des morts selon des rites d'une
simplicité barbare. Il creuse dans la terre, avec son
épée, un trou sur lequel il fait des libations de lait, de
vin et d'eau. Il y jette une poignée de farine blanche.
Puis il égorge au bord de la fosse qu'il a creusée un
bélier et une brebis noire.
Ainsi évoquées, les âmes des morts sortent en foule
de la terre et se jettent avidemment sur le sang qui
dégoutte des victimes égorgées. Toutes s'efforcent de
boire de ce sang, car c'est seulement après y avoir
trempé leurs lèvres qu'elles auront la force de parier et
de répondre aux questions de l'évocateur. La mère du
roi d'Ithaque, la vénérable Anticlée, s'élève dans cette
nuée d'ombres. Ulysse la reconnaît et pleure. Mais il
l'écarté avec son épée pour l'empêcher de boire. Car il
veut entendre, avant toutes les autres âmes, celle de
Tirésias, qui doit lui révéler l'avenir et lui enseigner
des clioses utiles à connaître. Cette brutalité ne con-
tribue pas peu au sentiment de rudesse répandu sur
lOi LA VIK LITTÉRAIRE.
toule celte scène de nécromancie. Mais, en bonne cri-
tique, il ne faut pas en faire un trait sij;nilicalif du
caractère d'Ulysse. Nous sommes ici en présence d'un
conte populaire entré probablement sans beaucoup de
relouches dans l'épopée. Tous les héros des vieux contes
montrent, dans des circonstances analo^^ues, une sem-
blable durelé. Ils sont tous exlrèmement positifs et aussi
éloi;4nés que possible de tout ce (jue nous appelons les
senlimenls naturels et qui sont au contraire des senli-
menls cultivés. D'ailleurs, le récit est tout à fait incohé-
rent. Et il semble, par ce qui suit, qu'Anliclée était
resiée muette et qu'Ulysse ne savait pas comment faire
parler cette ombre vénérable.
Bientôt Tirésias paraît, un scepte d'or à la main. Il
boit le sang noir qui le ranime et lui délie la lan;j[ue. Il
prédit à Ulysse l'arrivée prochaine du héros dans l'île
de Thrinacrie, où paissent les bœufs du Soleil, le relour
à Ithaque et le meurtre des prétendants. Puis, dévoi-
lant un avenir plus lointain, il annonce des aventures
étranges, dont VOdi/ssée ne parle pas, et qui se rap-
portent à des traditions à jamais perdues. C'est cette
partie de la prophétie que Jules Tellier rappelle dans le
passage que nous avons cité plus haut. Voici à peu près
comment s'exprime Tirésias :
Lorsque tu auras tué les prétendants en ta maison,
tu devras partir de nouveau, portant une rame sur
l'épaule, jusqu'à ce que tu rencontres des hommes qui
ne connaissent point la mer, qui ne mangent point de
mets salés et qui n'ont jamais vu les navires aux proues
LA RAME D'ULYSSE. 195
rouges ni les rames qui sont les ailes des navires. Et je
te donnerai un signe nianiCestc, qui ne t'échappera pas.
Quand tu verras venir à toi un autre voyageur qui
croira que tu portes un fléau (à6r,pr,ÂO'.Y6v) sur l'épaule,
alors, plante ta rame en terre, offre à Poséidon un bélier,
un taureau et un verrat. Et il te sera donné de retourner
dans ta maison.
Tirésias termine en révélant qu'Ulysse vivra un long
âge d'homme et « que la douce mort lui viendra de la
mer ». Paroles ambiguës par lesquelles le devin annonce
que le fils qu'Ulysse eut de la terrible Circé viendra de
la mer et tuera son père sans le connaître. Ce qui
signifie peut-être que l'avenir est fait du passé, que
nous tissons chaque jour notre destinée comme le filet
qui nous envelop[)era, que les conséquences de nos
actes sont inéluctables et que les baisers des magiciennes
réapparaissent comme des fantômes au lit de mort des
vieux rois à la barbe de neige.
Dante, dont le noir génie assombrit encore l'Ulysse
antique, ne connut point ce fils de la magicienne. Il
suivit une tradition barbare d'après laquelle le fils de
Laerte, très vieux, naviguait dans l'Océan, sous les
étoiles du ciel austral, quand tout à coup la mer, s'étant
entr'ouverte, engloutit le vaisseau de l'audacieux. L'âme
d'Ulysse fut plongée dans l'enfer où elle souffre les
tourments réservés aux chevaliers félons et aux hommes
impies. Mais je m'éloigne beaucoup de mon sujet, qui
est de considérer seulement l'étrange rencontre du voya-
geur qui n'a jamais vu la mer et qui ne sait ce que c'est
qu'un navire. Ge terrien, destiné merveilleusement à
i06 LA VIE LITTÉRAIUE.
ni;ir(jiior à l'aNmlureux voya^'ciir la fin de ses erreurs,
de ses travaux et de ses peines, prend infçénùnient la
rame qu'Ulysse porte sur ses épaules pour un instru-
ment à battre le blé. A la seule vue de cet bomme, le
terrihle goéland des rocbers d'Ithaque, le vieux pirate,
est purifié, lavé de ses crimes, pardonné, sauvé. Ren-
contre qui, dans sa fantaisie naïve, semble enseigner aux
hommes qu'ils trouveront dans la vie pastorale la paix
et l'innocence, tandis qu'on olTense les dieux à courir
la mer. C'est dans ce sens idyllique que Chateaubriand,
qui a emmagasiné toute l'antiquité classiijue dans ses
Martyrs, prend celte fable quand il fait dire à un de ses
personnages : « Arcadiens, qu'est devenu le temps où
les Atrides étaient obligés de vous prêter des vaisseaux
pour aller à Troie et où vous preniez la rame d'Ulysse
pour le van de la blonde Cérès? »
Donc le terrien croit voir un van ou un fléau. C'est
par ce mot de fléau que nous avons traduit provisoire-
ment le mol aOyipYiXotyôç, lequel signifie, en efl'et, van
ou flrau, ou plutôt quelque chose d'approchant. C'est
un terme poétique et composé qui renferme proprement
l'idée de détruire les barbes de l'épi.
Si Jules Tellier a substitué à ràO-/]p-riXo'.Yo; dont parle
Tirésias une aile de moulin à vent, c'est peut-être par
mégarde et parce qu il n'avait pas le texte de VOdi/ssce
sous les yeux. C'est peut-être aussi par envie d'imaginer
un ol.'jet qui ressemblât à une rame. Un lléau se com-
pose de deux bâtons de longueur inégale, lit's l'un au
bout l'un de l'autre avec des courroies. Cela n'a pas
LA RAME D'ULYSSE. 197
beaucoup la figure d'une r.-ime ou d'un aviron. Si,
comme (Chateaubriand, nous mettons un van au lieu d'un
aviron, c'est pis encore. Un van est une corbeille d'osier.
Qui pourrait prendre une rame pour une corbeille?
Il y a une difficulté. J'avoue qu'elle est petite et que,
pour ma part, je n'y songeais guère quand j'ai reçu une
lettre de M. Paul Arène où cette difficulté semble résolue.
Cette lettre est charmante et d'un rustique parfum. Je
la veux placer dans mon vieil Homère in-folio, en regard
des vers qu'elle commente avec une ingénuité gracieuse
et un sens de la nature qu'on rencontre rarement et que,
d'ailleurs, on ne cherche guère (il faut en convenir)
chez les grammairiens de profession.
Puisque cette lettre est aimable et qu'on y parle
d'Homère et de Misltal, je me permets de l'imprimer
bien qu'elle soit familière et privée. Paul Arène, quand
il l'écrivit, ne se doutait pas de l'usage que j'en ferais.
Je sens que je suis indiscret. Surtout, ne lui dites pas
que je l'ai citée. La voici tout entière et mot pour mot :
Paris, 11 février 1891.
Mon cher ami,
Je comptais vous rencontrer l'autre jour pour conférer
sur une affaire d'importance.
Il n'y a pas de Tellier qui tienne, et Homère n'est pas
un imbécile. Homère n'eût jamais imaginé qu'on pût
prendre une rame pour une aile de moulin à vent —
lesquels moulins à vent n'existaient pas d'ailleurs au
temps d'Homère.
En Provence — et ceci prouve que vous devriez y venir
198 LA vu: littéuaire.
pour être tout à lïiil (irec — en Provence, après la mois-
son, nous jetons le blé au van avec des pelles qui, en
effet, ressemblent pas mal à des rames.
Il est donc naturel que des populations monta^Miardes,
ne connaissant ni la mer, ni les choses de la mer, aient
pris pour nos jjclles à vanner la rame (ju'lllysso portait
sur le dds.
Il est doux d'illuminer Homère à travers les brouil-
lards des commentateurs ingénus. — D'ailleurs, c'est à
Mistral que revient l'honneur de la coiitrihutwn. Mous
trouvâmes la chose en riant comme des paysans, un
jour que nous récitions VOdyssée sous les cvprès noirs
de Mailanne.
Les dieux vous tiennent en joie !
Votre,
PAUL ARÈNE.
La glose, on en conviendra, est du moins élégante et
fraîche. Je n'en savais qu'une seule qui eût celle rus-
licilé vivante. C'est un paysage de George Sand que le
regrellc M. E. Benoist a mis en noie, dans son Virgile,
pour expliquer un endroit des Églogues.
Je dédie la lettre de Paul Arène aux commentateurs
à' Homère. Il a raison, mon poète. Il n'y a pas de Tel-
lier (jui tienne, Homère est divin. Si, comme je le crois,
VIliade et suriouiV Odyssée sont un assemblage de contes
populaii^es, de mythes enfantins, et, pour parler le lan-
gages des Iraditionnistes, de Mœrcheti, si, pour le fond,
ces deux poèmes relèvent du folk-lore, ils n'en sont pas
moins les monuments les plus sacrés de la poésie de
nos races. Les Iraditions orales du peuple y sont traitées
avec une noblesse gracieuse, une sagesse souveraine et
dans un grand style qui procèdent d'un puissant ins-
LA RAME D'ULYSSE. 199
tinct du beau. Ces poèmes, où le merveilleux grossier
des mythologies primitives s'humanise, s'harmonise et
s'épure, atleslent, comme l'a si bien dit M. Andrew Lang,
« rinconsciente délicatesse et le lad infaillible » du génie
hellénique à sa naissance. Rien n'est plus beau au monde.
Vous en savez quelque chose, mon cher Paul Arène,
puisque vous êtes poète et Provençal, et que la Provence,
c'est la Grèce encore. Vous ne m'avez pas laissé le temps
de vous le dire. Dans votre belle joie d'avoir retrouvé
ràÔ-r)p-riXoiYoç d'Homère au pied des Alpilles, vous me
laites songer à Mistral qui, lorsqu'on lui vantait un jour
l'ayoli provençal, répondit simplement :
— Les Grecs en fciisaient manger aux soldats pour
leur donner du courage.
Je vous promets bien, cher ami, d'aller visiter un jour
avec vous vos campagnes élyséennes, vos champs
d'asphodèles, vos bois de pins, de chercher le Gylhéron
dans les rochers de la Grau et de contempler
Arles, la belle Grecque aux yeux de Sarrasine.
En attendant, je pense comme vous que les âges
homériques n'ont pas connu les moulins à vents.
M. Encausse, chef de clinique à la Charité, et qui se
nomme Papus chez les mages, a écrit un livre pour
établir que toutes les inventions modernes, même le
télégraphe, le téléphone et le phonographe, étaient
connues des anciens. Je crois toutefois avec vous, mon
cher Arène, que Tellier a eu tort de mettre des ailes de
moulin à vent dans l'imagination d'un voyageur exposé
200 LA VIE LITTÉRAIRE.
à rencontrer sur son chemin Ulysse coiffé de son bonnet
(le malflol cl portant une rame sur ré|iaijle. Et quelle
rcnconlre! son^^ez}! Se trouver face à face avec riiomme
(]ui avait vu les Cicoues, les Lolophages, les Gyclopes, et
les Leslrygons, que les mapficiennes avaient reçu dans
leur lit et qui avait évoqué les nioits! Vous avez raison,
mon poète : Il n'y a pas de Tellier qui tienne. Ce sont
les Arabes qui ont inventé les moulins à vent. Du moins
les dictionnaires le dissent. Ils disent aussi que les mou-
lins ne furent connus en Europe qu'a|)rès les Croisades.
J'ajouterai même, par pédantisme pur, qu'un de ^os
coiiip;itrioles, M. Fraissinel, auteur d'un petit livre
publié en 18:25 sous le titre de Panorama^ affirme que
le premier moulin à venl fut construit en France dans
l'année 1251. Il se peut que cette affirmation ne soit pas
aussi exacte qu'elle est précise. Mais cela ne touche en
rien à notre grand affaire. Le point important, c'est que
l'àOTjpTiXoiyoç homérique est maintenant expliqué, à sup-
poser qu'il ne l'était point déjà par (luebjue commenta-
teur, car j'avoue que je n'y suis pas allé voir. Ce n'est
précisément ni un lléau, ni un van, c'est une pelle à
vanner qui ressemble à une rame. Les moissonneurs des
camp.ignes de la Grèce et des lies s'en servaient il y
a quarante siècles et la voilà retrouvée aux mains des
paysans de cette Grèce française qui est la Provence.
Frédéric Mistral et Paul Arène l'ont reconnue, et ils ont
récité des vers deVOdyssée sous les cyprès de Maillanne.
Quelle aimable scolie à mettre en marge du W chant
do rOdys.-ée!
LA RAME D 'ULYSSE. 201
Imprimée driiis le journal le Temps, cette causerie sur
la rame d'Ulysse, qui n'avait de mérite assurément (juc
celui d'encadrer le billet exquis de M. Paul Arène, a
amusé beaucoup plus de lecteurs que je n'aurais cru. Il
y a encore en France des esprit amoureux de> lettres
antiques. L'àôrjpTjAocyôç m'a valu quelques lettres inté-
ressantes. Je crois devoir le donner ici.
Monsieur,
Permettez à un de vos lecteurs très assidus, qui fait
du grec par métier, de réclamer pour ses anciens maitres
au sujet de la signification à donner au mot àôripr.Xo-.YÔç
dans le chant XI de VOdyssée, vers 128. Ce ne peut être
qu'une mauvaise tradition française qui a fourni Je sens
de fléau ou de van à vos amis et à vous-même; et depuis
fort longtemps, dans les éditions savantes des poèmes
homériques, on a déterminé la véritable signification
de ce terme, telle que la propose M. Paul Arène dans la
jolie lettre qu'il vous écrit. Voici ce que vous trouverez,
par exemple, dans l'édition classique de la maison
Hachette, par Alexis Pierron. Odyssée, tome I, p. 467.
note 128. « 'Aer,p-f,XoiYov, une pelle à vanner le grain. Le
voyageur, qui n'a jamais vu de rame, prend pour un
TiT-jov la rame qu'Ulysse porte sur son épaule. La ques-
tion prouve à Ulysse une complète ignorance des choses
de la mer. — Le mot àbr^pr^loiyôç signifie destruction des
barbes de l'épi, et non destruction de la paille. Ce n'est
donc pas du fléau qu'il s'agit. Homère ne connaît pas le
fléau. D'ailleurs un fléau ne ressemble pas à une rame.
Il s'agit donc de la pelle avec laquelle on jetait en l'air
le grain dépiqué, mais encore mêlé de balle... etc. ».
Cette édition de M. Pierron date de 1875. Du reste,
Pierron ne pouvait même pas s'attribuer l'honneur de
cette explication, car elle date de l'antiquité elle-même.
Dans les scohes homériques on trouve sous le nom
^02 LA VIE LITTERAIRE.
d'Ilérodien (voir Pierron, môme note) 'AOTjprjXo-.yôv ô$y-
TÔv(o; . Ar,)«ot 6à to tit-jov. Maiiitoiiant ouvrez un diction-
naire grec-français, comme celui d'Alexandre que j'ai
entre les mains, et vous trouverez : IItûov, pelle à vanner.
Vous voyez que la scolie que vous demandiez à mettre
en marge existe déjà.
Ces observations d'ailleurs n'enlèvent rien au mérite de
votre exégète provençal. On ne s'étonnera pas qu'à défaut
de savoir livres que un poète du midi ait eu l'inluilion
de ce qu'avait voulu dire le vieil aède ionien. Mais il
faut bien aussi laisser quelque chose aux pauvres éru-
dits qui depuis si longtemps pâlissent et vieillissent sur
ces pages éternellement jeunes.
Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments
très distingués.
E. POTTIER.
14 février 1891.
Poitiers, 15 février 1891.
• Monsieur,
L'interprétation du mot àÔYipyjXotYo; dans le vers
9r,rj o<;8r,pr;).oiYbv e/ô'.v àvà çatôs^xw ùj[jl(o
[Od. XI, 128), proposée par M. Arène et adoptée par
vous est ingénieuse et gracieuse, mais fort suspecte, à
mon sens. Il est certain qu'il y a cinquante ou soixante
ans on vannait encore les blés battus avec de larges
pelles en bois; j'ai vu cet usage pratiqué dans ma jeu-
nesse, même dans la lieauce; il n'est pas moins certain
que dans quelques-unes de nos provinces, on se sert,
pour nager dans les rivières de longues rames dont
l'extrémité inférieure, qui plonge dans l'eau, est très
large et ressemble à une pelle. Un habitant de l'inté-
rieur des terres pourrait donc confondre une rame de
cette forme, avec une pelle à vanner. Mais il faut remar-
quer que cette forme de rame n'est ni pratiquée, ni pra-
LA RAME D'ULYSSE. 203
ticable en mer, où Ton se sert de l'aviron allongé qui ne
s'aplatit que doucement et légèrement vers son extré-
mité. Or Ulysse est un marin qui a battu toute la Médi-
terranée, et les rames de ses navires n'ont jamais pu
avoir la forme d'une pelle, même aux yeux du plus
ignorant des garçons de ferme. De plus traduire
àbr^p (rj) Xo'.yoç par pelle à vanner, c'est faire une trop
grande violence au sens naturel du mot. à6r,p signifie
épi de blé ;ioiyô;, destruction; G. Curtius le rattache à
la R. sanskr. Rug. Rug-à-mi, frango. — C'est clairement
un instrument qui sert à détruire, à briser, à broyer
Vépi, un instrument à battre le blé. Le van, quelle qu'en
soit la forme ne sert qu'à le monder une fois qu'il a été
battu, à débarrasser le grain de la paille broyée de l'épi
et de son enveloppe brisée : c'est un fléau. Or il y avait,
j'en ai vu dans le Maine et l'Anjou, il y a peut-être
encore, dans les petites closeries, des fléaux qui peuvent
prendre la forme de la rame allongée. Le battoir n'est
pas rond, mais très aplati à peu près comme l'aviron
ordinaire; et lorsque les batteurs s'en vont à la grange,
le battoir replié et attaché sur le manche, l'ensemble, à
distance, paraît à tous les yeux très semblable à une
rame.
Pardonnez, monsieur, à un vieil helléniste — l'espèce
en devient rare — cette intervention peut-être inoppor-
tune, dont vous ferez l'usage qui vous conviendra, et
avec mes remerciements pour le plaisir que me font
toujours vos articles, même quand je ne partage pas
vo> opinions, agréez l'assurance de ma considération la
pl'is distinguée.
A. -ED. CUAIGNET,
Recteur honoraire de l'Académie de Poitiers,
correspondant de l'Institut.
Monsieur,
La démonstration, que l'aile de moulin ou le fléau
dont Tirésias parle à Ulysse au chant XI de YOdgssée
lîOi LA VI K LITTERAIRE.
n'est qu'iino polie à vanner, est décisive. .Mais quand
on vous a annoncé qu'Homère avait dCi attendre les
commentaires du scoliaste Mistral et du scoliasle Paul
Arène, pour devenir intellif,'iDle, n'avez-vous j)as éprouvé
quelques doutes?
11 n'y a pas de Mistral ([ui tienne. Il n'y a pas de
Paul Arène qui tienne. Ces Messieurs arrivent trop
tard.
Il me paraissait bien étonnant que l'érudilion alle-
mande, que l'érudition Irançaise (sans parler de l'éru-
dition anglaise) se fussent laissé devancer par l'école du
plein air. J'ai eu immédiatement la preuve du contraire
en ouvrant une traduction de YOdyssée qui cependant
n'est pas d'un helléniste de marque, mais d'un homme
consciencieux.
Vous trouverez page 201 de la traduction de ÏOiIynscc
par Eugène Bareste, illustrée par Theod. de Lemud et
Titeux (Paris, Lavigne, 1842, in-8^) la note qui se ter-
mine ainsi :
«.... Celui dont il est question est tout simplement une
pelle enhois pour jeter le blé en l'aire et en détacher la
menue paille. On conçoit très bien qu'une rame puisse
être prise pour cet instrument par des hommes qui
n'avaient aucune idée de navigation; car, disaient les
anciens, le van de la mer c'est la rame, et la rame de la
terre, c'est le van. »
Vous voyez que malgré la meilleure volonté du monde,
cette scolie qui a été pour vous l'occasion et le prétexte
de développements..., n'est pas à mettre en marge du
W^ chant de ÏOdyssce, du moins dans la traduction de
Bareste, et sous peine de faire double emploi avec la
note que j'ai transcrite à votre intention.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma considé-
ration la plus distinguée.
p. LALANNE.
Erchcn (Somme) lo février 1891.
LA RAxME D'ULYSSE. 205
Dijon, 16 février 1871.
Et moi aussi, monsieur, je lis Homère! Voilà trente
ans que cela dure sans que j'en sois encore rassasié.
Que voulez-vous, nous avons les manies tenaces en pro-
vince! — Vous devez comprendre par cet aveu le plaisir
que j'ai ressenti à voir que des maîtres comme vous et
Tainiable Arène trouvaient encore le temps, à Paris, de
s'amuser aux vers du vieux chanteur.
Excusez-moi donc si je me mêle à la conversation, et
permettez-moi un peu de pédantisme.
J'ai été élevé à la campagne; aussi quand j'ai lu pour
la première fois ce passage de V Odyssée ou Tirésias
prédit à Ulysse « qu'un voyageur lui demandera, en mon-
trant sa rame, pourquoi il porte un van sur son
épaule », j'ai été furieusement choqué, indigné aussi
contre le traducteur, car mon dieu ne pouvant faillir, il
avait dû être bien trahi par son prêtre! — Lorsque
plus tard, je pus lire le texte, je revins à cette prédic-
tion de Tirésias et je fus assez heureux pour cclaircir
tout seul la pensée mal traduite.
Je m'aperçus d'abord qu' àb-qp-riloiyoç, ne veut pas dire
van; ce n'est pas là son sens exact; c'est tct-jov, qui
signifie va7î, l'ustensile d'osier à deux anses, secoué par
un homme, comme Homère, d'ailleurs, nous le montre
dans ce passage du XiïP chant de Vlllade (vers 588 est
suivants).
'Qô' OT àub TrXaTEOç tît-jo cp-.v [jLeyàXrjV xar' àXwYiv
6pajç xcoctv xûa[;.ot \i.z\ci.v6xo ozç, r; spsêtvôot,
Ttvotr) U7C0 Xiyup-^ xal Xtx[jLrjT7jpoç èptOTÎ.
Comme dans une aire étendue les noires fèves ou les pois
s'élancent du large van sous le souffle bruyant et Vefjort
du vanneur.
Il n'y a pas de synonymes absolus, en grec, ni ailleurs,
il est donc clair que les deux mots à6ripri).oiy6; et utjov
désignent des instruments différents, tous deux connus
IV. 12
206 LA VIE LITTÉRAIRE.
du poète, qui sait ce (lu'il dit. \x van est le premier,
titûov. — Je découvris proriiplemenl le second, àOr.pYi-
Aoiyd; : c'est la pelle de grenier, la pelle en bois, large
et longue, semblable à la rame assez pour qu'un homme
ignorant la navigation s'y trompe, la pelle avec laiiuelle
on remue souvent le blé entassé, afin de l'aérer pour
qu'il ne s'échaulTe pas, et aussi pour le débarrasser de
la poussière.
C'est là un vannage comme l'autre; d'ailleurs, peu
après cette première découverte, j'eus la joie d'en con-
trôler l'exactitude en en faisant une seconde, qui fut de
constater que nos paysans de Bourgogne appelaient
fort bien van cette pelle de grenier, tout comme le véri-
table van d'osier, faute d'avoir deux mots, comme
Homère, un pour chacun des ustensiles.
Sauf pour quelques vers manifestement tronqués par
des copistes ignorants, il n'y a, voyez-vous, jamais d'obs-
curité dans le pur texte d'Homère. Il est vrai que pour
bien le comprendre, il faut connaître à fond la vie agri-
cole, la vie du paysan, qui n'a pas changé depuis
ÏOdyssée jusqu'au milieu de notre siècle, et qui a tou-
jours été la même par tous les pays.
Veuillez, je vous prie, monsieur, me pardonner cette
longue indiscrétion et croyez bien aux sentiments, etc.
CUiMSSET-CARNOT.
Monsieur,
Permettez à un grammairien de profession de vous
communiquer une observation à propos du mot àO^or,-
>oiYo;. Le mot par lui-même est très vague (ce qui fait
disparaître les barbes du blé), et n'indique pas la forme
de l'instrument. Aussi le trouve-t-on traduit par van
dans le dictionnaire d'Alexandre, et par fléau dans la
traduction de VOdyssée de Leconte de Lisle, sens qui
n'est pas satisfaisant. Je crois que la traduction de
MM. Paul Arène et Mistral est la bonne. Seulement,
elle n'est pas nouvelle. Le dictionnaire grec-allemand
LA RAME D'ULYSSE. 207
de Pape, répandu même en France, traduit très bien
à9r,pr,).o'.Y(5; par pelle à vanner (Worsschaufel) .
Quant à l'usage de vanner complètement le blé à la
pelle, et non pas seulement de se servir de la pelle pour
le jeter dans le van, vous le trouverez décrit et figuré
dans un livre classique, traduit en français depuis long-
temps, le dictionnaire des antiquités romaines et grec-
ques d'Antony Rich, article pala n° 2. Par un hasard
curieux, à la même page [pala W^ 1), vous pouvez voir
figuré un travailleur cheminant sa bêche sur l'épaule.
Il ne faut pas un grand effort d'imagination pour voir
dans cette bêche une rame, et cette figure pourrait
presque représenter Ulysse, sa rame sur l'épaule.
Où M. Paul Arène a encore bien raison, c'est quand
il conseille de faire le voyage de Provence pour com-
prendre les auteurs anciens. Pour moi, je vous assure
que toutes les épithêtes homériques de la mer, qui
m'avaient paru vagues et quelquefois étranges, lorsque
j'expliquais Homère étant élève, m'ont paru très claires
et très vraies lorsque j'ai vécu sur les côtes de Provence.
Tel rocher isolé, près de la presqu'île de Giens, m'a fait
comprendre le Philoctète de Sophocle mieux que les
commentaires des éditions les plus savantes.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes senti-
ments distingués.
p. CLAIR tN,
Professeur au lycée Louis-le-Grand,
Paris, n février 1891.
Paris, 21 février 1891.
Monsieur,
Ayant lu avec un très vif intérêt votre dernier article
de la vie httéraire (le Temps, 15 février 1891), je prends
la liberté de vous écrire au sujet de la phrase des Mar-
tyrs, que vous avez citée.
A Pleudihen et au Minihic-sur-Rance, les paysans se
208 LA VIE LITTÉRAIRE.
servent de polies <( qui resscinbleut pas mal à des
rames », en j:uise de vans. Je dis bien : ils vannent, ils
ncltoient leur blé avec des pelles. Les paysans munis de
pcllrs se placent la ligure contre le vent et lancent le
t,'rain en demi-cercle devant eux. C'est ce qui a sans
aucun doute, permis à Chateaubriand d'écrire la phrase
dont il s'aj^it et dans laquelle le mot van est la traduc-
tion littérale d'à0r,pr,)>o'.Y6;.
Votre très assidu,
GUSTAVE FRITEAC.
BLAISE PASCAL
ET M. JOSEPH BERTRAND '
Une étude sur Biaise Pascal par M. Joseph Bertrand
ne pouvait manquer d'intéresser. On était curieux de
savoir la pensée du savant à qui les mathématiques doi-
vent leurs derniers progrès sur le génie qui coniribua à
créer le calcul des probabilités et qui résolut de difficiles
problèmes sur le cycloïde.
Ceux qui sont assez heureux pour pouvoir juger des
travaux de M. Joseph Bertrand en physique mathéma-
tique et dans ce même calcul des probabilités, dont
Huyghens et Pascal marquèrent les beaux commence-
ments, s'accordent à louer la fécondité géniale du secré-
1. Biaise Pascal, par Joseph Bertrand, de l'Académie fran-
çaise, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, 1 vol.
in-8°. — Le dogmatisme et la foi dans Pascal, par Sully Prud-
homme (dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1S91).
12.
ÎIO LA VIE LITTÉRAIRE.
taire perpétuel de noire Académie des sciences. Cela ne
m'e^t pas permis; je dois m'arrêtor, plein de regicl, au
seuil du s.incluaire où les initiés rei-lierciient les seules
vérilés (juMl soit donni' à riinmiue (ralleindrc jilisulu-
ment, et je ne [luis que gémir d'élrc exclu des leuiples
de la certitude. Mais il suflit d'une vue générale sur
l'histoire des mathématiques pour reconnaître la grande
plare qu'y tient l'œuvre de M. Joseph Bertrand et savoir
que ce maître a porté dans l'analyse celle clarté rapide,
celle élégante concision qui donnent la grâce à l'évidence
et montrent la vérité avec tous les rayons de sa couronne.
L'algèbre et la géométrie ont leur style, comme la
musique et la poésie, et c'est au grand style qu'on
reconnaît le génie dans les sciences comme dans les arts.
La supériorité certaine de M. Joseph Bertrand dans la
science des nombres et des figures nous rend infiniment
précieux tout ce qu'il nous dit des découvertes et des
expériences que Pascal nous a laissées. Soit qu'il défi-
nisse la part de Biaise dans l'établissement du calcul des
probabilités, soit qu'il montre par quelles incerliludes
ce génie a passé avant de constituer la théorie de la
pesanteur de l'air, soit (ju'il nous conte celle histoire du
cycloïde où l'ennemi des jésuites montra plus de zèle
pour la vérité que d'indulgence pour ceux qui la cher-
chaienl avec lui, soit qu'il nous donne pour un incomj)a-
rable clief-d'œuvre la théorie de la presse hydraulique,
je m'instruis et j'admire de confiance; mais il y a un
point qui touchera loul le monde. C'est cette simple
plirase : « Pascal fit à seize ans sa première découverte
BLAISE PASCAL ET JOSEPH BERTRAND. 211
sur les sections coniques. » Car on ne pourra oublier
que celui qui rapporte cet exemple de précocité merveil-
leuse fut aussi, voilà presque soixante ans, un enfant
prodigieux. Joseph Bertrand concourut à onze ans avec
les jeunes gens qui se présentaient à l'École polytech-
nique et satisfit à toutes les épreuves. Ce souvenir suffira,
je pense, à rendre assez touchante la page qui commence
par ces mots : « Les courbes étudiées par Pascal étaient
les sections du cône à base circulaire, c'est-à-dire la
perspective d'un cercle. »
En résumé, et pour ne pas tourner plus longtemps
autour d'un sujet dans lequel je ne saurais entrer, voici
de quelle manière M. Joseph Bertrand juge Pascal
comme géomètre et comme physicien, en le comparante
l'esprit le plus étendu et le plus embrassant des temps
modernes :
Pour Pascal, comme pour Leibniz, dans rhistoire des
sciences, la renommée est supérieure à l'œuvre, et c'est
justice ; car le génie est supérieur à la renommée ; l'abon-
dance chez eux n'égale pas la richesse. Les mathémati-
ques furent pour eux un divertissement et un exercice,
jamais l'occupation principale de leur esprit et moins
encore le but de leur vie.
Avec même profondeur et égale aptitude, leurs esprits
étaient dissemblables. Leibniz, curieux de tout, excepté
des détails, proposait des méthodes nouvelles, laissant à
d'autres le soin et l'honneur de les appliquer. Pascal, au
contraire, veut tout préciser; les résultats seuls l'inté-
ressent. Leibniz découvre l'arbre, le décrit et s'éloigne.
Pascal montre les fruits sans dire leur origine. Si les
difficiles problèmes résolus par Pascal s'étaient offerts à
l'esprit de Leibniz, après en avoir résolu quelques-uns,
212 LA VIE LITTERAIRE.
les plus simples sans doute, il n'aurait pas niaïuitiô d'y
signaler un {j;rand pas accompli dans le calcul inlécral.
Pascal promet les solutions, les donne sans rien cacher,
mais sans faire valoir sa méthode, souvent sans la laisser
paraître.
Si Pascal, dont le pénie n'a pas eu de supérieurs, avait
rencontré comme Leihniz le principe des dilîV'rcnticlles,
sans parler de révolution dans la sciencf, il aurait choisi,
pour les produire, les conséquences précises les moins
voisines de l'évidence, s'il n'avait prétéré, comme il l'a
fait souvent, laisser disparaître avec lui la trace de ses
méditations. On pourrait comparer Leibniz à une mon-
tap-ne sur laquelle les pluies ne s'arrêtent pas, Pascal à
une vallée qui rassemble leurs eaux, en ajoutant, peut-
être, que la montagne est immense, la vallée profonde
et cachée.
11 s'en faut de beaucoup que M. Joseph Bertrand ait
considéré surtout, dans son élude, Pascal comme .géo-
mètre et comme physicien. Ces considérations n'emplis-
sent que peu de pages; au contraire de longs cliapilres
sont consacrés à l'homme, au polémiste, au penseur, à
l'écrivain, et personne ne sera surpris que l'auteur des
belles biographies de Poiusot, de Gariel, de Michel
Chasles, d'Élie de Beaumont, de Fouc;iult, pour ne citer
que celles-là, ait voulu épuiser tout son sujet, ce sujet
fùt-il Pascal. M. Joseph Bertrand a l'esprit ouvert sur
toutes choses et sa curiosité s'étend sur les secrets de la
nature. Il a bien soin de nous dire que la géométrie
n'exclut rien. Et c'est ce qu'on lui accordera sans peine.
La géométrie est à la base de tout, ou plutôt elle est
dans tout comme le squelette dans l'animal. Elle est
l'abslracliou et elle est la réalité. Le monde visihle la
recouvre. Mais dans le jeu infiniment varié des formes
sous lesquelles l'univers apparaît à notre àme étonnée, ses
lois, toujours certaines, gouvernent la malière qui som-
meille et la matière qui s'anime, le cristal et l'homme, la
terre et les astres. Elle règne dans la beauté des femmes,
dans l'harmonie des musiques, dans le rythme des poésies
et dans Tordre des pensées. Elle est la mesure de tout.
En elle est le mouvement; en elle la stabilité. Heureux
qui suit longtemps le bel ordre de ses figures, qui en
découvre les propriétés immuables, cl qui sait fart
De poursuivre une splière en ses cercles nombreux!
Mais que dis-je? ne sommes-nous pas tous géomètres
en (juelque manière? Sans la géométrie, l'enfant pour-
rait-il marcher, Tabeille faire son miel?
Non certes, la géométrie n'exclut rien, pas même les
poètes que M. Joseph Bertrand cite volontiers. Il a des
idées sur toutes choses. On croit, je ne sais sur quels
fondements, qu'il n'est point opposé, tout savant qu'il
est, à quelqu'une des religions révélées qui se partagent
aujourd'hui la foi de l'humanité. Je me hâte de dire que,
pour surprendre cet état d'âme dans son livre sur Pascal,
il faut une subtilité d'esprit que je n'ai pas. S'il est libre
penseur ou catholique, il promet, en commençant, qu'on
n'en saura rien; il est aussi discret que Fortunio. Je con-
fesse qu'après l'avoir lu je n'en sais pas plus qu'il n'a
voulu et que je n'ai pas deviné sa pensée de derrière la
tète. Il avait pourtant de belles ûci'asions de se trahir en
traitant de la vie, des idées, de l'œuvre de Pascal.
21i LA VIE LITTÉRAIRE.
Vie, œuvre, idées, tel esl en elTel le sujet qu'il s'est
proposé. El il l'a traité sans doute, mais à sa fantaisie,
sans souci des proportions, sans nulle envie de former un
ensemble. La négligence est voulue, et ce n'est point une
f^ublo^se. Il n'ai*liè\c pas la l)iof,Tapliie qu'il avait com-
moncce; il court et bondit dès qu'il lui en prend envie;
il s'arrête quand il lui plaît. Il est merveilleusement agile
et cai)ricieux. Son esprit, accoutumé aux mélliodes Irans-
ceudanles, se rit de nos trop simples procédés d'exposi-
tion et de critique. A l'occasion il est admirable dans
la casuistique; il y prend goût, il s'y attarde pour son
plaisir et pour le nôtre. Il n'en sort plus. Il est là dedans
comme le lièvre dans le serpolet. Mais en deux bonds il
remplit le reste de sa carrière et touche le but. Car La Fon-
taine a beau dire : le lièvre arrive toujours avant la tortue,
comme le génie l'emporte toujours sur la bonne volonté.
Ce que c'est que d'avoir calculé le nombre des valeurs
qu'acquiert une fonction quand on permute les lettres!
Après cela, dès qu'on s'en donne la peine, on se montre
plus grand casuiste qu'Escobar et Sanchez. Je vous
assure que M. Joseph Bertrand est incomparable pour
décider des cas difficiles. Il a pour confrères à l'Académie
deux grands directeurs de consciences. M. Alexandre
Dumas, qui est sévère, et M. Ernest Renan, (jui est
indulgent. Si M. Bertrand se mêle comme eux de guider
les fîmes, je lui prédis qu'il y réussira parfaitement,
aujourd'hui surtout qu'il y a beaucoup d'inquiétude et
toutes sortes de scrupules cbez les pécheurs. 11 est subtil.
C'e!;l ce qu'on veut.
BLAISE PASCAL ET JOSEPH BERTRAND. 215
Je le dis maintenant sans sourire, il a déployé dans
l'examen des Provinciales les plus rares facultés d'ana-
lyse. Et il est visible après cela que les Petites lettres ne
sont qu'une œuvre de parti. Ce n'est point que Pascal
ait altéré les textes, dont il ne connaissait d'ailleurs que
les extraits que ces messieurs lui donnaient : il n'avait
rien lu. Ses citations, au contraire, ont été trouvées
généralement exactes. Mais M. Bertrand nous montre
qu'il eût rencontré dans saint Thomas beaucoup de déci-
sions qu'il reproche aux jésuites. Ordinairement, il fait
un grief à la Compagnie tout entière de ce qui appar-
tient à un seul membre et a été parfois combattu par un
autre. Enfin, il est homme de parti.
A la vérité, nous n'en doutions guère. Et il ne faudrait
pas dire que M. Josepli Bertrand a montré la partialité
de Louis de Montalte pour faire plaisir aux jésuites; on
risquerait fort de dire une sottise.
Ces querelles de la grâce sont aussi mortes que celles
des réalistes et des nominaux. Les distinctions anciennes
d'esprit et de doctrine ne subsistent plus dans le clergé,
qui est devenu tout entier romain. Les jésuites d'aujour-
d'hui ne ressemblent point aux jésuites d'autrefois. Ils
ont peut-être une morale plus sévère; ils sont, je Je sais,
moins polis. Je doute qu'ils s'inquiètent beaucoup de ce
que Pascal a dit de leurs prédécesseurs oubliés.
D'ailleurs, M. Joseph Bertrand n'est pas le premier à
montrer la partialité de Pascal. Dans un livre célèbre,
qui date de 1768, vous trouverez sur les Provinciales le
jugement que voici :
210 LA Vin LITTERAIRE.
« 11 «^sl vrai (jne tout le li\re purtail sur un fondemenl
faux. On altrihuail adroilemenl à toute la société des
opinions extravagantes de plusirurs jésuites esfiagnols et
flamands. On les aurait délerrécs aussi Lien chez les
casuisl(>s dominicains et fr;incis('ains; mais c'est aux seuls
jésuites qu'on en voulait. Ou tâchait, dans ces lettres,
de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre
les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, auciinii
sociélé n'a jamais eu el ne peut avoir; mais il ne s'abais-
sait pas d'avoir raison, il s'aj^issaiL de diveilir le [)ulilic. »
Et cela n'est ni de Nonnotte, ni de Patouillul. C'est de
Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV.
Il y a dans un roman de Tourguéncf un personnage à
qui l'on dit : « Il faut être juste, » et qui répond : « Je
n'eu vois pas la nécessité. » Cet homme montrait une
espèce de franchise. Mais, sans nous l'avouer à nous-
mêmes, nous avons grand'peine à rendre justice à nos
ennemis. Les fanatiques y ont plus de difficulté (|ue les
autres. Et Pascal était un fanatique. 11 accabla de
moqueries et de soupçons injurieux le jésuite Lalouère,
qui méritait un meilleur traitement, pour s'être appliqué
à résoudre des problèmes ardus sur le cycloïde. Mais il
en eût trop coûté à Pascal de convenir qu'un jésuite
peut être bon géomètre. C'est une extrémité qu'il évita
par l'injure et la calomnie.
Il ne fut jamais au monde un plus puissant génie que
celui de Pascal. Il n'en fut jamais de plus misérable.
Céomélre il est l'égal des plus grands, bien qu'il ait
détourné son es[irit le plus possible de la géométrie. Il
BLAISE PASCAL ET JOSEPH BERTRAND. 217
fait d'importantes découvertes en physique, sans la
moindre curiosité de pénétrer les secrets de la nature. Il
ne s'intéresse qu'à ceux qu'il découvre et ne se soucie
nullement de ceux que les autres ont découverts. Il écrit,
d'après les extraits que ses amis lui font, in livre de
circonstance qui ne devait pas survivre à la querelle de
moines dont il traite et que la perfection de Fart rend
immortel. Et il méprise tous les arts, même celui d'écrire,
et il n'est pas un seul genre de beauté qui ne lui fasse
horreur, comme un principe de concupiscence. Malade,
sans sommeil, il jette, la nuit, sur des chiffons de papiers
des notes pour une apologie de la religion chrétienne; et
ces notes qu'on publie après sa mort, suspectes aux catho-
liques, font depuis deux cents ans les délices des pen-
seurs libres et des sceptiques. Si bien que cet apologiste
est surtout publié et commenté par ses adversaires :
Gondorcet (1776), Voltaire (4778), Bossuet (1779),
Cousin et Faugère (1842-1844), Havet (1852). Et c'est
là, il faut en convenir, un étrange génie et une bizarre
destinée.
11 faut prendre garde d'abord que cet homme prodi-
gieux était un malade et un halluciné. De l'âge de dix-
huit ans à celui de trente-neuf auquel il mourut, il ne
passa pas un jour sans souffrir. Les quatre dernières
années de sa vie, nous dit madame Périer, « n'ont été
qu'une continuelle langueur ». Son mal dont il sentait
les effets dans la tête, intéressait les nerfs et produi-
sait des troubles graves dans les fonctions des sens. Il
croyait toujours voir un obîine à son côté gauche et il
IV. 13
1*13 LA VIE LITTÉRAIRE.
seml)Ie par rélraiige aniulellc (ju'on trouva cousue dans
son lialtit (ju'il vit parfois des flammes danser devant ses
yeux.
Et si l'on songe que ce malade était le fils d'un homme
qui croyait aux sorciers et en qui le sentiment reli^âeux
était très exalté, on ne sera pas surpris du caractère pro-
fond et sombre de sa foi. Elle était lugubre; elle lui ins-
pirait riinrreur de la nature et en fit l'ennemi de lui-
même et du genre humain.
Il vivait dans l'ordure et s'opposait à ce qu'on balayât
sa chambre. Il se reprochait niaisement le plaisir qu'il
pouvait trouver à manger d'un plat, et, n'étant point
indulgent, il ne pardonnait pas aux autres ce qu'il ne se
pardonnait point à lui-même. « Lorsqu'il arrivait que
quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa pré-
sence, dit madame Périer, il ne le pouvait soulTrir; il
appelait cela être sensuel. »
L'excès de sa pureté le conduisait à des idées horri-
bles. Si madame Périer, sa sœur, lui disait : « J'ai vu
une belle femme, » il se fâchait et l'avertissait de retenir
un tel propos devant des laquais et des jeunes gens, de
peur de leur faire venir des pensées coupables. Il ne pou-
v.iil souffrir que les enfants fissent des caresses à leur
mère. Redoutant les amitiés les plus innocentes, il ne
témoignait que de l'éloignement à ses deux sœurs Jac-
(jueline et Gilberte, afin de ne point occuper un cœur qui
devait être à Dieu seul. Pour la même raison, loin de
s'affliger de la mort de ses proches, il s'en réjouissais
quand cette mort était chrétienne. Il gronda madame
BLA.ISE PASCAL ET JOSEPH BERTRAND. 219
Périer de pleurer sa sœur, Jacqueline, et de garder
quelque sentiment humain.
Certes, Pascal était sincère. Il pensait comme il par-
lait. Il observait les leçons qu'il donnait, mais ces leçons
ne sont-elles pas littéralement celles que recevait Orgon
du dévot retiré dans sa maison?
Je pense que, pour beaucoup de raisons, Molière n'a
pas songé à peindre les jésuites dans son Tartufe. La
meilleure est qu'il eût fâché le roi, à qui il était très
empressé de plaire. iMais qu'il ait songé aux jansénistes,
en faisant sa comédie, c'est ce que je suis bien tenté de
croire, et chaque jour davantage.
On dira que du moins Pascal considérait les pauvres
comme les membres de Jésus-Christ et qu'il faisait de
grandes aumônes. Oui, sans doute, il aimait les pauvres,
et il en logeait chez lui. Mais faites attention qu'il les
aimait comme les libertins aiment les femmes, pour
l'avantage qu'il espérait en tirer; car c'est en aimant les
pauvres qu'on gagne le ciel et qu'on fait son salut. Il
trouvait la pauvreté trop bonne pour vouloir la sup-
primer. Il l'aimait du même amour dont il aimait la ver-
mine et les ulcères.
On a dit que ce chrétien avait été tourmenté par le
doute. C'est là une imagination de quelques esprits
troublés du xix^ siècle qui ont voulu mirer leur âme
dans celle du grand Pascal.
M. Joseph Bertrand a l'esprit trop exact et trop sûr
pour croire aux doutes de Pascal. Sur ce point il est
très assuré. Et dans le même temps que paraissait le
220 LA VIE LITTÉRAIllE.
livre du secrétaire ptTpéluel de l'Académie des sciences,
M. Sully-Prudlioinme , son confrère de l'Académie
française, puMiait, dans la Revue des Deux Mondes,
une ('tilde [)arl"aileiiR'nl déduite dans lacjuelie il mou-
trait aisément (jue Pascal avait placé sa foi dans des
répions (jue le raisonnement ne peut atteindre. Si quel-
qu'un ne mil jamais sa foi en délibération, c'est bien
Pascjd. Il l'a répété vingt fois : la raison ne conduit pas
à Dieu; le sentiment seul y mène.
<( S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréliensible.
Nous sommes incapables de connaître ce qu'il est ni
s'il est. »
Et ailleurs :
« Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au
cœur, non à la raison. »
Et M. Sully-Prudiiomme conclut excellemment :
« Pour lui, la preuve de l'existenee de Dieu n'est
pas confiée à la faculté de comprendre, mais à celle de
sentir, à l'intuition du cœur, en un mot à un acte de
foi. »
A propos, je crois, d'un philosopbe contemporain qui
unit à une rare puissance spéculative la foi du charbon-
nier, on a (lit qu'il y avait des cerveaux à cloisons étan-
cbes. Le fluide le plus subtil qui remplit un des com-
partiments ne pénétre point dans les autres.
Et conmic un rationaliste ardent s'étonnait devant
M. Théodule Ribot qu'il y eût des têtes ainsi faites, le
maître de la philosophie expérimentale lui répondit avec
un doux sourire :
BLAISE PASCAL ET JOSEPH BERTRAND. 221
— Rien n'est moins fait pour surprendre. N'est-ce
pas, au contraire, une conception bien spirilualiste que
celle qui veut établir l'unité dans une intelligence
humaine? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un homme
soit double, triple, quadruple?
Il n'y a pas même besoin pour expliquer la foi de
Pascal de recourir au cerveau à cloisons étanches et à
l'homme double. Pascal raisonnait tout ce qui lui sem-
blait du domaine du raisonnement, et jamais homme ne
fit de la r.nison un plus violent usage. Il ne raisonnait
pas de Dieu, ayant tout de suite connu que Dieu n'est
pas sujet au raisonnement. Il ne donna pas sa créance à
Dieu. Cela lui eût été bien impossible. Il lui donna sa
foi, ce qui est tout autre chose que de donner sa raison :
les mystiques et les amoureux le savent; il lui donna
son cœur. Il le lui donna comme le cœur se donne, sans
raisonner, sans savoir, sans vouloir ni pouvoir aucune-
ment savoir. Les œuvres des mystiques, et tout particu-
lièrement les méditations de sainte Thérèse, éclairciraient
assez ces difficultés psychologiques. Mais, par une sin-
gularité dont je parlais tout à l'heure, ks commentateurs
de Pascal sont le plus souvent des pliilosophes qui n'étu-
dient guère les mystiques. Aussi le croient-ils unique et
singulier, faute de pouvoir le réunir à sa grande famille
spirituelle.
En définitive, ce ne sont pas les moins bien avisés,
ces fidèles qui, comme Pascal, n'appellent jamais leur
raison aii secours de leur foi. Une telle aide est toujours
périlleuse. Chez Pascal, la raison, qui était formidable,
222 LA VIE LITTERAIRE.
eût, «l'un seul coup, tout ilélruil dans le sanctuaire;
mais elle n'y entra jamais.
Cette bonne et douce madame Périer, (jui a écrit avec
«le si belles et discrètes façons la vie de son frère Biaise,
y rapjjorte une pratique du grand homme qui m'a tou-
jours donné beaucoup à penser. Piiscal, retiré du monde,
recevait dans sa chambre sans tapisseries et sans feu
toutes les personnes qui venaient renlrelcnir sur la reli-
gion. Les unes lui confiaient leurs projets de retraite.
Les autres lui soumettaient leurs doutes sur les matières
de la foi. A celles-là, par cbarité chrétienne, il ne refu-
sait pas ses avis. Et parfois, comme on ne se rendait pas
à ses premières raisons, il fallait en venir à une dispute
en règle. Pascal n'aimait guère ces colloques dans
lesquels on lui opposait la raison à la foi. Pour soutenir
de telles discussions, il prenait soin de mettre sous ses
vêtements une ceinture de fer garnie de clous dont les
pointes étaient tournées en dedans. A cbaque raison de
son contradicteur, il enfonçait les pointes dans sa chair.
Par ce moyen, il évitait tout péril et servait le prochain
sans crainte de nuire à soi-même.
Il ne douta jamais. Mais il avait de la prudence, et
sa grande apprébension était que la raison n'entrât par
surprise dans les choses de la foi.
MAURICE BARRES
LE « JARDIN DE BÉRÉNICE » *
Vous connaissez sans doute la Vita nuova de Dante
Alighieri. C'est un petit roman allégorique, où se sen-
tent Ja nudité grêle et la fine maigreur du premier art
florentin. Sous les formes sèclies et comme acides des
figures se cachent des symboles nombreux et compliqués.
Cette Vita nuooa, du moins par sa subtilité, peut, à la
rigueur, donner quelque idée de la manière de M. Mau-
rice Barrés qui est, en littérature, un préraphaélite. Et
c'est grâce, sans doute, à ce tour de style et dame qull
a séduit M. Paul Bourget ainsi que plusieurs de nos
raffinés .
L'inertie expressive des figures, la raideur un peu
gauche des scènes qui ne sont point liées, les petits
paysages exquis tendus comme des tapisseries, c'est ce
1. 1 vol. in-18. Perrin édit.
-J i LA VIE LITTKRAIRE.
(jne j'aj)pelle le préraitliaélisme et le norentinisme de
M. .Maurice IJarrès. iMais il ne faut pas Irop insister. Le
Jardin dr Brrén'ice est aussi éloi^^né de la synit'lrie
naïve de la Vita nuova (jue la mélaphysiiiue de M. Bar-
res est distante de la scolastique du xin*" siècle. Loin
d'être arrangé avec exactitude et déduit selon les règles
du syllogisme, le livre nouveau est flottant et indéter-
miné. C'est un livre amorphe. Et l'indécision de Ten-
somble fait un curieux contraste avec la sobriété précise
des détails.
Les ouvrages de notre ji^une contemporain trahissent,
comme la toile de l'antique Pénélope, l'effroi mystérieux
de la chose linie. M. Barrés ne défait pas la nuit la lâche
du jour. Mais il met partout de l'inachevé et de Tinache-
vahle. Car il sait que c'est un charme, et il est fertile
en artifices. Ses deux premiers livres, Sous Vœil des
barbares et un Homme libre, étaient conçus dans cette
manière. Par malheur, ils étaient d'un symbolisme com-
pliqué et difficile. Aussi ne furent-ils goûtés que par les
jeunes gens. La jeunesse a cela de beau qu'elle peut
admirer sans comprendre. En avançant dans la vie, oq
veut saisir quelques rapports des choses, et c'est une
grande inconimodité. Le Jardin de Bérénice, qui est
une suite à ces deux ouvrages, et comme le troisième
panneau du triptyque, semblera bien supérieur aux
autres par la finesse du ton et la grâce du sentiment.
Toutefois, j'avertis les personnes austères qui vou-
draient lire ce petit livre qu'elles risquent d'en être cho-
quées de diverses façons. Car beaucoup de sentiments
MAURICE BARRÉS. 225
qui passent pour respeclables parmi les hommes y sont
moqués avec douceur, et M. Maurice Barrés est incompa-
rable pour la politesse aveclaquelle il offense nos pudeurs;
je le tiens un rare esprit et un habile écrivain, mais je ne
me fais pas du tout son garant auprès du chaste lecteur.
J'eus pour professeur, en mon temps, un prêtre 1res
honnête, mais un peu farouche, qui punissait les fautes
des écoliers non pour elles-mêmes, mais pour le de^Té
de malice qu'il jugeait qu'on y mettait. 11 élait indul-
gent à l'endroit des instincts et des mouvements obscurs
de l'àme et du corps, et il y avait parmi nous des brutes
à qui il passait à peu prés tout. Au contraire, s'il décou-
vrait un pëclié commis avec industrie et curiosité, il se
montrait impitoyable. L'élégance dans le mal, voilà ce
qu'il appelait malice et ce qu'il poursui\ait rigoureuse-
ment. Si jamais M. Maurice Barrés éprouve le besoin de
se confesser, comme déjà M. Paul Bourget le lui con-
seille, et qu'il tombe sur mon théologien, je lui prédis
une pénitence à faire dresser les cheveux sur la tète.
Jamais écrivain ne pécha plus tranquillement, avec
plus d'élégance, plus d'industrie et de curiosité, par
plus pure malice que l'auteur du Jardin de Bérénice.
Il n'a point d'instincts, point de passions. Il est tout
intellectuel, et c'est un idéaliste pervers.
Retournant un mot fameux de Théophile Gautier, il
a dit de lui-même : « Je suis un homme pour qui le
monde extérieur n'existe pas. » Ce qui doit s'entendre
au sens métaphysique, et si on lui fait remarquer qu'il
a tracé çà et là de bien jolis paysages, il répondra (ju'il
13.
226 LA VIE LITTÉRAIRE.
les a vus en lui et qu'ils mnrquaient les étals de son
âme. Il il «lit encore : « La l»caul('' du dehors jniiiais ne
iiri'imit vraiment. » El c'e>t un aveu de j)ervt'rsilé intel-
ie.-luelle. Car il y a de la maliee à ne point aimer les
choses visihles et à vivre exempt de toute tendresse
envers la nature, de toute helle idi)hltrie (1(.'\ aiil la splen-
deur du monde. M. Maurice Barrés nous répond encore :
« 11 n'y a de réalité pour moi que la pensée pure. Les
âmes sont seules intéressantes. » Ce jeune dédaigneux
qui a mé()risé l'instinct et le sentiment, est-il donc un
sjiirilnalisle, un mystique exalté? Quelle philosophie ou
quelle religion lui ouvre les demeures des âmes? Ni
religion ni philosopliie aucune. Il ne croit ni n'espère.
Il entre dans l'empire spii iluel sans ai)j)ui moral. Voilà
encore de la perversité. Son jeune maître, M. Paul
Bourget, qui tente de le catéchiser un peu, lui disait
naguère : « Anxieux uniquement des choses de l'àme,
vous n'acceptez pas la foi, qui seule donne une interpré-
tation ample et profonde aux choses de l'àme. » Et
M. Paul Bourget prêche d'exemple : il se spiritualise
beaucoup en ce moment, me dit-on, au soleil de cette
blonde Sicile qui n'est plus païenne.
Cependant, il ne faut pas s'imaginer que M. Maurice
Barrés erre absolument sans règle et sans guide dans
les corridors de la psychologie. Cet homme curieux n'est
pas tout à fait impie, encore qu'il le soit beaucoup. Je
disais qu'il n'a point de religion. J'avais tort. Il en a une,
la religion du MOI, le culte de la personne intime, la
contemplation de soi-même, le divin égotisnie. 11 s'ad-
MAURICE BARRÉS. 227
mire vivre, et c'est un bouddha littéraire et politique
d'une incomparable distinction. Il nous enseigne la
sagesse mondaine et le détachement élégant des choses.
Il nous instruit à chercher en nous seuls « l'internelle
consolation » et à garder notre moi comme un trésor. Et
il veut que cela passe pour de l'ascétisme, et qu'il y ait de
la vertu à défendre le moi avec un soin jaloux contre les
entreprises de la nature. Un Français qui fui élevé en
Allemagne et qui y resta homme d'esprit, Chamisso, a
écrit un conte d'un sens profond. On y voit qu'il est cri-
minel de vendre non pas seulement sa pensée, mais même
son ombre. M. Maurice Barrés est pénétré de la vérité de
ce symbole : il nous avertit qu'il faut se garder, s'appar-
tenir, demeurer stable dans l'écoulement des choses, se
réaliser soi-même obstinémentdansla diversité desphéno-
mènes, et, fût-on seulement une vaine ombre, ne vendre
cette ombre ni à Dieu, ni au diable, ni aux femmes.
C'est là une morale, et une morale considérable, une
vieille morale. Guillaume de Humboldt la professait et
la pratiquait. Selon lui, le principe des mœurs est que
l'homme doit vivre pour lui-même, c'est-à-dire pour le
développement complet de ses facultés.
Je crois avoir assez bien compris l'évangile du jeune
apôtre. M. Barrés semble nous dire : Homme, je suis
le rêveur du rêve universel. Le monde est le grain
d'opium que je fume dans ma petite pipe d'argent.
Tout ce que je vous montre n'est que la fumée de mes
songes. Je suis le meilleur et le plus heureux de tous.
La sagesse de mes .^rères d'Occident est vraiment incer-
228 LA VIE LITTÏ- n Air. E.
laine cl courte. Ils se croient scei)iii|iu's, lois<|irils sont au
contraire d'une créiiulilé naïve. On ni'a|i|iellc mademoi-
selle Uenan. Je suis effrayé du jxiids des lourdes
croyances (|ui pèsent sur l'âme de mon père spirituel.
M. Renan, tiue d'ailleurs j'ai beaucoup inventé pour ma
part, est opprimé sous toutes sortes de fidélités, et de
confessions, et de professions, et de symboles. Moi, je ne
crois qu'à Moi. Gela seul m'embarrasse, que le 7noi sup-
pose le non moi, car enfin, si le monde se rénèleen moi,
il f;iul liit'ii que le monde ait tout de même une espèce
de vague réalité. Mais qu'il existe, c'est son alTaire et non
la mienne. Je suis bien assez occupé d'entretenir la réalité
de mon moi, qui tente sans cesse à se dissoudre.
Il a raison, M. Maurice Barrés. Son Moi a une ten-
dance singulière à se répandre dans l'infini. Il est exquis,
ce moi, mais d'une délicatesse, d'une subtilité, d'un vague
extrêmes. Il est fait d'affaissements, de troubles, d'bèsi-
lalions et si compliqué, que c'est un bëroïque travail de le
contenir. Une perpétuelle ironie le subtilise et le dévore.
C'est unm(ii nuideetcharmant,d'uneinquiélante ténuité.
Ce moi pensant a l'éclat des nébuleuses et fait songer à ces
astres frêles, à ces comètes pour lesquelles la sollicitude
des astronomes redoute sans cesse quelque lerrible ;iveu-
ture céleste. Et ces craintes ne sont point vaines. Plu-
sieurs de ces astres subtils se sont perdus dans leur course
hyperbolique, d'autres ont été coupés en deux. Ils ont
maintenant deux Moi qui ne peuvent se rejoindre.
Pour conjurer une semblable disgrâce, M. Maurice
Barrés a recours à divers procédés. Il ne se contente pas
MAURICE BARRÉS. 229
de concentrer son moi dans d'élégants romans psychi-
ques tels que V Homme libre et le Jardin de Bérénice.
Il agit, il institue des expériences. Je ne crois pas le
fâcher en disant que sa candidature heureuse à la dépu-
talion fut une de ces expériences de scepticisme pratique,
et que le député de Nancy est un essayiste en action.
Boulons de tout, je le veux bien. Mais le doute ne
change pas les conditions de la vie.
Sceptiques et croyants, nous sommes soumis impé-
rieusement aux mêmes nécessités, qui sont les nécessités
de l'existence. Cette nuit même, une des premières nuits
douces de l'année, en finissant de lire votre livre, mon
cher Barrés, j'ouvris ma fenêtre, je regardai les étoiles
qui tremblaient dans le ciel allégé de ses brumes d'hiver.
Et le mystère de ces brillantes inconnues me troubla une
fois de plus et aussi amèrement que jamais, car je venais
de faire une lecture qui n'était pas consolante. Et je
songeai : peut-être que la vie telle que nous la voyons et
telle que nous la concevons ici-bas, la vie organique,
celle des bêtes et des hommes, n'est qu'un accident tout
à fait particulier à ce petit monde insignifiant que nous
appelons la terre. Peut-être que cette infime planète
s'est gâtée, pourrie, et que tout ce que nous y voyons et
nous-mêmes n'est que l'effet de la maladie qui a cor-
rompu ce mauvais fruit. Le sens de l'univers nous
échappe totalement ; nous sommes peut-être des bacilles
et des vibrions en horreur à l'ordre universel. Peut-être...
Mais, comme dit Martin, qui était un sage, cultivons notre
jardin. Il ne s'agit point d'expérimenter la vie. Il faut la
Î30 LA VIE littéhaire.
vivre. Ayons le cœur >iniple el soyons des hommes de
bonne volonté. El la paix divine sera sur nous.
M. Maurice Barrés a plus d'une fois fait froncer le
sourcil aux personnes graves. Mais il a exercé sur beau-
coup de jeunes gens une sorte de fascination. Il ne faut
pas s'en étonner. Cet esprit si troublé, si malade, si
perverti et gâté, comme nous l'avons dit, pnr ce que les
théologiens appellent la malice, n'est certes ni sans grâce
ni sans richesse. Il a présenté artistement une réelle
détresse morale. El cela lui a gagné des sympalhies dans
la jeunesse, cela lui a valu une sorte d'admiralion tendre
el mouillée. Un poêle de son âge qui a écrit un bien
joli livre de critique, M. Le Goffic, constate celte
influence profonde de M. Maurice Barrés et il l'explique
en bons termes. « C'est qu'en effet, dil-il, ces livres
maladifs d'art el de passion niellent dans le jour le plus
vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civi-
lisation, clairsemée dans la foule assurément, mais (jui,
si l'on en réunissait les membres épars, apparaîtrait plus
compacte qu'on ne croit. »
Et puis enfin (aucun leltré ne s'y trompera) M. Mau-
rice Barrés possède l'arme dangereuse et pénélrante : le
style. Sa langue souple, à la fois précise et fuyante, a
des ressources merveilleuses. Tel paysage du Jardin de
Bérénice, d'un trait rapide et d'une perspective infinie,
est inoubliable.
THEODORE DE BANVILLE
Il était charmant! Nous ne le rencontrerons plus, les
jours d'été, sous les platanes du Luxembourg, qui lui
parlaient de sa jeunesse chevelue; nous ne le verrons
plus pâle, glabre, l'œil agile et noir, marchant à pas
menus au soleil, roulant sa cigarette et vous disant bon-
jour avec des petits mouvements courts et si gentils qu'on
ne croyait pas tout à fait que ce fussent des mouvements
humains et que ceux qui aiment les marionnettes y
trouvaient quelque chose de la grâce qu'on rêverait à
d'idéales figurines de la comédie italienne ; nous ne le ver-
rons plus se coulant sans bruit, discret et tranquille, et
pourtant laissant deviner dans toute sa personne je ne
sais quoi de rare et d'exquis, de chimérique aussi, qui
faisait de ce vieux monsieur un personnage de fantaisie,
échappé d'une fête à Venise, au temps de Tiepolo.
Nous ne l'entendrons plus conter des histoires avec
l'esprit le plus fin et le plus vif, parlant, les dents un peu
serrées, d'une voix qui montait à la fin des phrases et
230 LA VIE LITTKIIAIUE.
amusnilélranf]^emenl Toreille. Nous ne l'entendrons plus
nous dire avec une gaieté élincelanle et délicalo des
aventures anciennes de lettres, d'amour et de tiiéàtrc et
rappeler en lonfçs propos, pleins fie lyri(|ii(^- hvpcrholes,
les funainl)ules et Pierrot (|ii'il .limail plus (|uo tout au
monde. Les jeunes poêles n'iront [)lus, dans ce beau jar-
din de la rue de l'Eperon où lleurissaienl en tout temps
les c;imélias bleus, saluer le vieux mailre si poli, dont
l'âme était fleurie comme son jardin. Il était cbarmanlet
c'est le plus chantant des poètes de son âge.
On a remarqué que le mot qu'il employait le plus sou-
vent et qui trabit par conséquent son état d'esprit babi-
tuel est le mot bjre. C'est qu'il fut beaucoup lyrique en
elTel. Il s'est rendu témoignage à lui-même quand il a
dit, dans Venvoi d'une ballade :
Prince, voilà tous mes secrets,
Je ne m'entends qu'à la métri(|ue.
Fils du Dieu qui lance les traits,
Je suis un poète lyrique.
Baudelaire qui fut son contemporain et son ami a très
bien dit que les poésies de l'auteur des Cariatides et
des Stalactites témoignent de « celle inlcnsité <le vie où
l'àme cbante, où elle est contrainte de cbanter, comme
l'arbre, l'oiseau et la mer ». Etat d'âme merveilleux et
rare dans lequel, par un singulier privilège, M. de
Banville demeura sans effort durant un demi-siècle.
Dieu, dans sa bonté, l'avait fait naître avec une âme de
rossignol. On nous dit qu'à la Font- Georges, près de
Moulins, où s'écoula son enfance, quand il était fatigué de
THÉODORE DE BANVILLE. 233
jouer, il accompagnait sur un violon rouge le ramage
des oiseaux. Il grandit, heureux, sous l'œil d'une sœur
aînée, dans cet Eden dont il a rappelé depuis le souvenir
en strophes renouvelées des poètes de la Renaissance.
0 champs pleins de silence,
Où mon heureuse enfance
Avait des jours encor
Tout filés d'or!
0 ma vieille Font-Georges,
Vers qui les rouges-gorges
Et le doux rossignol
Prenaient leur vol!
Maison blanche où la vigne
Tordait en longue ligne
Son feuillage qui boit
Les pleurs du toit!
Mais ce qui est merveilleux c'est que le violon rouge
de la Font-Georges, Tliéodore de Banville en ait joué
jusqu'à son dernier soupir. Pendant près de cinquante
ans, le poète nous a fait entendre le violon écarlate, à
l'âme sonore, qui ne sait de la vie que la joie. Le plus
habile critique du symbolisme a dit excellemment du
chanteur qui vient de mourir : « Poète il a la joie, la
joie des idées, la joie de la couleur et des sons, la joie
suprême des rimes et de l'ode. » Et l'on peut ajouter à
une telle louange, décernée par M. Charles Morice, que
jamais la réflexion n'a troublé celte joie d'enfant et
d'oiseau chanteur.
Théodore de Banville est peut-être de tous les poètes
celui qui a le moins songé à la nature des choses et à la
^34 LA VIE LITTKIIAIRE.
coinlilion des Olrcs. Fiiil d'uiie ij^Miorance absolue des lois
universelles, son opliniisnie était inaltérable et parfait.
Pas un moment le goût amer de la vie et de la mort ne
monta aux lèvres de ce gentil assembleur de paroles.
Sans doute il aima, il ciiercba, il trouva le l)eau. Mais
le beau ne résultait pas pour lui de la structure intime
(les êtres et de l'harmonie des idées, c'était à son sens un
voile ingénieux à jeter sur la réalité, une liouss:', une
nappe brillante pour couvrir le lit et la table de Gybèle.
Sa jolie infirmité fut de toujours nuer, nacrer, iriser
l'univers et de porter sur la nature un regard féerique
qui linondait d'azur et de rose tendre. Il faut croire
qu'un jour du temps jadis, dans un parc cher aux
amants, un petit Gupidon, blotti sous un myrte où se
becquetaient des colombes, avait frotté du bout de son
aile les lunettes dont la Providence devait chausser
ensuite le nez de M. de Banville; car sans cela M. de
Banville n'aurait pas vu en ce monde seulement des
choses agréables ; certains spectacles lui auraient donné
l'idée du mal et de la souffrance qu'il ignora toujours;
sans ces lunettes galantes, M. de Banville n'aurait pas vu
l'œuvre formidable des sept jours sous l'aspect gracieux
qu'il lui découvre sans cesse; il ne l'aurait pas vue bril-
lante et légère comme le ballet d'Armide. Si, dans son
ciel biblique, l'antique laveh prend jamais la fantaisie
de lire les vers descriptifs de M. de Banville, il ne recon-
naîtra pas, sous tant d'ornements, sa rude création,
nourrie de sang et de larmes. Il fermera le livre à la
dixième page et s'écriera : < Par Lucifer! je n'ai pas
THÉODORE DE BANVILLE. 235
créé la terre si aimable. Ce poète, qui cliante mieux que
mes sérapliins, exagère visiblement l'élégance de mes
ouvrage?. » Je vous ai parlé souvent de mon professeur
de rhétorique, et c'est un ridicule où je tombe générale-
ment après quelque songerie un peu prolongée. Il faut
que j'aie rêvé en écrivant ces notes nécrologiques. Car
voici que je me rappelle avec exactitude que mon- pro-
fesseur de rhétorique, homme instruit et fort sensé, nous
lut un jour en classe un endroit du Génie du Christia-
nisme dans lequel Chateaubriand dit qu'il vit trois œufs
bleus dans un nid de merle. Mon professeur s'arrêta au
milieu de sa lecture pour nous demander, avec cette
bonne foi qui faisait le fond de son caractère, si les œufs
de merle nous paraissaient bleus.
— A mes yeux, ajouta-t-il, ils sont gris.
11 resta pensif un moment, répéta plusieurs fois :
— Ils sont gris, ils sont gris!...
Puis il reprit avec un soupir :
— Chateaubriand était bien heureux de les voir
bleus!
Mon professeur avait raison : les poètes sont heureux;
ils vivent dans un univers enchanté; ils voient tout en
bleu et en rose. Autant et plus qu'un autre, M. de Ban-
ville eut ce bonheur-là.
En ce monde, où s'agitent tant de formes lamentables
ou vulgaires, M. Théodore de Banville distingua surtout
des dieux et des déesses. Les Vénus qu'il sut voir ont
des chevelures a aux fines lueurs d'or, et leurs beaux
seins aigus montrent des veines d'un pâle azur ».
236 LA VIE LITTÉRAIRE.
Ce ne sont poiuldes Grecques. La Vénus des Hellènes
est trop pâle. El puis elle a le tort d'èlre {,'éonièlre et
iiirlaphysiciennc. La jiciisce roule dans sa belle lêle avec
rexaelilude d'un aslre lumineux parcourant son zodia-
que. Elle fuédile sur la force qui crée les mondes et en
maintient rharmonie. Les Vénus de M. de Banville sont
véniliennes. Elles ne savent pas un mot de mythologie.
Ce sont de ces ligures dont les peintres disent qu'elles
plafonnent.
L'olympe du poète est un Olympe de salle de ft^tes.
En hnltil de carnaval héroïque, les dames et les cavaliers
vont par couples et dansent avec grâce sous la coupole
peinte, au son d'une molle musique. Et c'est là le
monde poétique de M. Théodore de Banville.
Bien n'y parle au cœur; rien n'y trouble l'âme.
Aucune amertume n'y corrompt la douceur qu'on y boit
par les yeux et par les oreilles. Parfois la fétc se donne
dans la Cylhère de Walteau, parfois à la Closerie des
lilas, et il y vient des funambules et des danseuses de
corde; parfois iiiême elle se donne dans la baraque de la
foire. C'est là qu'après mille tours merveilleux
Enfin, de son vil échafaud
Le clown sauta si haut, si haut,
Qu'il creva le plafond de toile,
Au son du cor et du tambour,
Et le cœur dévoré d'amour,
Alla rouler dans les étoiles.
Tin-ndorede Banville, qui plaçait ainsi un clown dans
le ciel comme une constellation nouvelle, à côté d'Audro-
THÉODORE DE BANVILLE. 237
mède et de Persée, estimait en ces virtuoses de la dislo-
cation des qualités de souplesse et de fantaisie qu'il
possédait lui-môme au plus haut degré, comme poète
funambule. Car ce lyrique fut en poésie, quand il lui
plut, un clown sans égal. Notre vieux Scarron n'est, à
côté de lui, qu'un grossier matassin. Que Théodore de
Banville ait inventé le comique particulier du rythme et
de la rime, on l'a nié, et sans doute avec raison. D'ail-
leurs, personne n'invente jamais rien. Mais que ce rare
poète ait si heureusement et si abondamment pratiqué
cet art de bouffonnerie lyrique, c'est ce qu'on ne saurait
contester. Et la vérité est que cette manière oubliée qui,
dans notre vieille littérature s'appelait le burlesque, il
l'a renouvelée, transformée, embellie, faite sienne de
toutes les manières, si bien qu'on peut dire qu'il a créé
un genre. Les Odes funambulesques et les Occidentales
sont peut-être ce qu'il y a de plus original dans l'œuvre
de Théodore de Banville. Qui ne connaît parmi les
lettrés, qui n'essaye encore de goûter cette satire inno-
cente, aimable, riante qui prête de la grâce à la carica-
ture et du style à la frivolité, cette folie qui garde après
vingt et trente ans un air de jeunesse, cette muse qui est
bien encore un peu celle des chœurs d'Aristophane et
qui, tout en s'amusant à des espiègleries d'écoliôre
déploie des ailes de Victoire?
Quand Théodore de Banville n'est pas le poète funam-
bule, il est le poète virtuose par excellence. On a dit
justement qu'il fut le dernier des romantiques et le pre-
mier des parnassiens. Il prit le vers de Hugo, l'assouplit.
538 LA VIE LITTi:i\AinE.
le rompit encore, l'élira à rexL'ès el y nlluma des rimes
écl.il.iiiles.
Dans la seconde partie de sa vie et de son œuvre,
M. de Banville s'est altaclié à restaurer les vieux poèmes
à forme fixe, rondeau, ballade, chant royal, lai et virelai.
Il a déployé dans ces restitutions une adresse peu com-
mune et toute riiabilelé de main d'un VioUet-le-Duc
poéliijue. Rien n'empêcherait de philosopher lon^^lemps
sur les tentatives de ce genre. Ce n'est peut-être qu'un
amusement. Mais on ne peut nier qu'il soit délicat.
Il a exposé ses théories poétiques dans un petit
manuel de poésie qu'on lit avec agrément, mais qui ne
témoigne pas de beaucoup de savoir ni de réflexion. C'est
de la métaphysique de rossignol. Au demeurant, la
théorie du vers français est obscure et difficile et ce
n'est peut-être pas affaire aux poètes à la constituer.
Il ne serait pas permis, même dans ces notes nécrolo-
giques, d'oublier que M. de Banville a donné au théâtre
des pièces qui ont été ap[)laudies. Gi^lngoire est reslé
au répertoire de la Comédie-Française.
Il importe de dire aussi que M. de Banville a écrit des
contes en prose et même tout récemment un pclil roman
Marcelle Rabe. Je trouve à propos dans un élégant recueil
de critique, qui vient de paraître, Profils et Portraits,
quelques remarques fort justes sur ces Contes héroïques
el féeriques, de Théodore de Banville. « Dans ces
contes, dil M. Marcel Fouquier, il arrive que la pensée
soit trop bien mise, avec une élégance un peu tapageuse.
Le clinquant des broderies ou la richesse de l'étoffe, fait
THÉODORE DE BANVILLE. 239
qu'on ne distingue plus la trame fine et forte du récit.
Mais cette trame existe quand même, et la psychologie
de ces contes, quand ils ne sont pas seulement de
modernes contes de fées, est parfois d'un dramatique
curieux ou d'un intérêt nuancé. » J'ajouterai que cette
psychologie en est parfois étrangement déraisonnable.
Mais ce n'est point un reproche à la mémoire de Théodore
de Banville qui fut une si belle créature de Dieu, qu'il
n'avait pas besoin d'avoir raison pour être aimable. Il
est mort jeune à soixante-huit ans : c'était un poète. Que
sa tombe soit blanche et riante, qu'on y sculpte une lyre
et qu'on y plante un jeune laurier!
M. GASTOX ]]()ISS1EU
ISE ET LES LETTRES AU IV^ SIÈCLE
Après avoir étudié, dans luie siiile d'oiivro,L:es jusle-
menl t.'slimés, le monde romain depuis César et Cicéron
jusqu'à Mare-Aurèle et Fronton -, M. Gaston Boissier a
été amené naturellement à considérer le mouvement des
esprits dans la période agitée qui va de Constantin à la
chute de l'empire. C'est le sujet de son nouveau livre,
la Fin du paganisme^ qui ne le cède aux précédents ni
pour Tintérét des questions qui y sont traitées, ni pour
le bon sens ingénieux des idées, ni pour l'agréable faci-
\.La fin du paganisme, étude sur les dernières lettres reli-
gieuses en Occident au quatrième siècle, par Gaston Boissier,
2 volumes in-8o. — HachcUe, cdit.
2. Cicéron et ses amis, i vol.; Promenades archéologiques,
Rome et Po7npéT, 1 vol.; Nouvelles Promenades archéologi-
ques, Horace et Virgile, 1 vol. ; VOpposition sous les Césars,
1 vol.; la Religion romaine, d'Auguste aux Anlonins, 2 vol.
M. GASTON BOISSIER. 241
lité du style, et qui offre au grand public des lettrés
et des curieux beaucoup de parlies nouvelles. Prenant
l'Éj^Hise chrétienne à son triomphe, c'est-à-dire au point
à peu près où M. Renan l'avait laissée dans le septième
et dernier tome des Origines, M. Gaston Boissier la
suit dans ses rapports avec le vieil empire auquel elle
s'est enfin imposée, dans sa lutte avec le p;igani?me
qui périt non sans majesté, et surtout dans l'accommoda-
tion, qui s'opéra alors, des idées anciennes au culte nou-
veau. Il a laissé volontairement dans l'ombre les é\ éne-
meuts politiques, renvoyant, pour la suite des faits, aux
histoires de M. le duc de Broglie et de M. Victor
Duruy ; par contre, il s'est attaché à montrer les relations
de l'Église et de l'École, à marquer, si je puis dire, la
latinisation des galiléens. Pour mener à bien cette
enquête importante et, dans son ensemble, nouvelle, il a
interrogé surtout les écrivains qui pouvaient le mieux le
renseigner, poètes chrétiens ou païens, philosophes,
polémistes, apologistes, et demandé selon son expres-
sion, à la littérature des leçons d'histoire. Il l'a fait avec
une adroite curiosité. Chez lui l'humaniste précède l'his-
torien et apporte avec bonheur à l'histoire la contrilju-
tion des lettres. C'est par l'examen des livres qu'il
pénétre dans le vif des mœurs, des idées et des senti-
ments. Il excelle à tirer des écrits qu'il analyse le secret
des âmes. Faire ainsi sortir la vie de ces pages qui sem-
blaient mortes, c'est charmant cela! Et si ensuite on
s'aperçoit que ces fines analyses ne sont pas reliées entre
elles par des liens très solides, si Ion sent parfois le
IV. 14
ÎÎ4'2 LA VIE LITTÉllAinE.
liiaiitiue lie suite et de conlimiil»», si l'on recounnil à la
ionj^ue (|u'oii ne voynge pas sur un large conlinenl, mais
que l'iulnl on saule d'ile en île, il faudra reconnaître
encore ijuc M. Gaston Boissier a si bien jelé sescyclades,
les a semées avec tant de raison et de goût, que le
voyage n'en est ni moins instructif ni moins agréable.
Voilà une louange que tout le monde lui donnera. Il en
mérite une autre encore plus grande et [dus haute. Il est
tolérant et modéré; mais c'est ce dont les modérés et les
tolérants sauront seuls le féliciter. Pour ma part, je
goule infiniment la bienveillante fermeté de son esprit. Il
n'est en histoire, ni païen ni chrétien, et n'a d'autre parti
que celui de la sagesse et de la modération. Sans lui
donner toujours raison, je le trouve toujours raisonnable,
et la grande marque qu'il est un historien honnête
homme, c'est qu'on s'en veut presque à soi-même de
n'être pas toujours de son avis. Je ne puis m'empôcher
pourtant de trouver qu'il est trop indulgent pour Cons-
tantin, bien qu'il le soit moins que jM. le duc deBroglie.
Au contraire, il m'a semblé dur pour Julien. C'est un
sujet sur lequel je ne puis trop m'étendre.
J'y reviendrai, car il me lient au cœur. Il y a aussi les
manichéens pour lesquels M. Boissier montre, en pas-
sant, un mépris excessif, sans doute parce qu'ils sou-
tenaient çà et là quelques absurdités trop sensibles.
Il ne considère pas assez qu'ils étaient théologiens. Il
s'étonne que saint Augustin ait pu être manichéen,
comme s'il n'y avait pas dans le manichéisme de quoi
séduire un rhéteur africain d'un esprit barbare et subtil,
M. GASTON BOISSIER. 243
jamais plus heureux que quand il lui fallait raisonner en
dépit de toute raison, au reste le plus fier génie de son
temps et l'une des plus grandes âmes de toute l'huma-
nité. Mais laissons les manichéens qui n'ont guère affaire
ici. Si M. Gaston Boissier use de ménagements à l'en-
droit de Constantin, on voit bien pourtant que Cons-
tanlin n'est pas un prince selon son cœur; on voit bien
qu"il n'approuve pas les mesures violentes qui ont suivi
l'édit de Milan. L'empereur dont la politique a toutes
ses préférences c'est Valentinien I*"" qui assura la paix
religieuse à l'empire. Valentinien était un chrétien zélé,
un homme ignorant et dur, qui vivait, dit-on, dans la
compagnie de deux ourses domestiques. Mais il ne per-
sécuta point ses sujets pour leur foi, hors peut-être les
ariens. La paix qu'imposa la sagesse de ce prince dura
dix-huit années, pendant lesquelles chrétiens et païens
avaient également accès aux grands emplois. Collègues
dans les mêmes magistratures, associés aux mêmes
affaires, assis dans les mêmes conseils, ils appren-iient à
se souffrir les uns les autres et ils oubliaient leurs que-
relles religieuses. La tolérance avait très vile ramené la
concorde. Cette trêve de Valentinien a inspiré à M. Gas-
ton Boissier des réflexions excellentes qu'il faut citer
tout entières.
Le conseil de Valentinien devait ressembler à celui de
beaucoup de princes de nos jours. On y voyait siéger
ensemble des personnes de religion différente, occupant
des mag-istratures semblables, associées aux mêmes af-
faires. Nous regardons comme une grande victoire du
244 LA VIE LITTÉUAinE.
du bon sens, qui a coùlù des siècles de combats, qu'on
ait liiii par ne plus demander compte à ceux qu'on admet
aux «•m[)lois publirs du culte qu'ils professent et par
croire qu'ils peuvent être séparés sur tout le reste, pourvu
qu'ils soient unis par le désir d'être utiles à leur pays.
Les Homains du iv" siècle y étaient arrivés du premier
cou[>. La nécessité leur avait fait trouver une sorte de
terrain commun sur lequel les gens de tous les partis
pouvaient se réunir : c'était le service de l'Etat, auquel
les païens résolus, comme Symmaque ou Ricomer, et
des clirétiens pieux, comme Probus ou Mallius ïheo-
dorus, consacraient leur vie avec un dévouement, une
fidélilé qui ne se sont jamais démentis.
Au fond, ces grands personnages ne s'aimaient guère;
mais l'habitude de se fréquenter, d'être assis dans les
mêmes conseils, de travailler à la même œuvre, avait
amené entre eux une sorte d'accord et de tolérance réci-
proque dont l'empire aurait tiré un grand [U'ofit, s'il avait
su s'en servir. On a cru longtemps qu'un pays ne peut
subsister dans sa force et dans son unité que si tous les
citoyens partagent les mêmes croyances. On pense
auj(jnrd'hui que, même divisés entre des religions diffé-
rentes, ils peuvent s'entendre et s'unir quand il s'agit du
bien commun et que la diversité des cultes n'est pas une
cause nécessaire d'alfaiblissement pour le sentiment
national. C'est la condition de la plupart des États mo-
dernes; elle ne nuit pas à leur prospérité et il n'y avait
pas de raison pour que l'empire romain s'en trouvât plus
mal qu'eux.
L'esprit de lo!éniiice dont témoigne celte page anime
tout le livre. iMais M. Gaston Boissier est \ isiblcmenl salis-
fait quand cet esprit l'incline du côlé des cliréliens. C;ir,
tout cicéronien qu'il est, il les aime et c'est peut-être eux
qu'en secret il préfère, à condilion loulelois (|u'ils ne
manquent pas trop de grammaire et de prosodie.
M. GASTON BOISSIER. 245
Les grands évoques patriciens et lettres du iv'^ siècle,
à qui ne faisait défaut ni la politesse ni la politique, lui
plaisent entre tous, et il en fait d'excellents portraits.
S'étant avisé que l'un deux, saint Ambroise, soutint un
jour, d'aventure, la liberté de conscience, il ne manque
pas de mettre cette altitude en relief, d'une manière
d'ailleurs assez piquante. C'était dans la fameuse polé-
mique avec Symmaque au sujet de cette statue de la
Victoire que l'empereur avait fait enlever du Sénat. Les
sénateurs païens qui avaient coutume de brûler de l'en-
cens sur un autel placé devant la déesse, demandaient
le rétablissement de la statue. Ils étaient nombreux et
même ils formaient parfois la majorité.
Saint Ambroise, très honnête homme mais un peu ico-
noclaste à mon sens, déclarait au contraire que, si l'idole
avait été enlevée, c'était au nom de la liberté des
croyances que le pouvoir avait pris cette mesure équi-
table, ce Élait-il juste en effet, disait-il, que les sénateurs
chrétiens fussent forcés d'assister à des cérémonies dont
ils avaient horreur? Pourquoi voulait-on à toute force les
en rendre témoins, si ce n'était pour les en faire com-
plices? »
Et, après avoir cité ces paroles, notre historien prend
plaisir à montrer que l'évêque de Milan invoque là une
raison qui a été beaucoup reprise de nos jours par nos
libres penseurs qui ne souffrent point d'emblèmes reli-
gieux en dehors des églises, sous prétexte qu'ils sont
une injure pour ceux qui professent d'autres croyances
ou même qui n'en professent aucune. Et il met ainsi
14
246 LA VIE LITTKllAIRE.
saint Ambroise un peu malicieuseincnl du cAté des
défenseurs les plus modernes et les plus iiiipélueux de
la liberté de conscience.
On voit, par ces exemples, que M. Gaston Boissier
ne craint pas ces rapprocbements du présent et du passé
qui abondent dans les livres bisloriijues de M. Ernest
Renan et qui sont permis même aux archéologues les
plus sévères, car on en retrouve plusieurs jusfjue dans
le M'Uhridatc de M. Théodore Reinach.
Nous avons indiqué l'esprit du livre. 11 est temps d'en
préciser le sujet principal, qui est, autant qu'on peut
l'énoncer en si peu de mots, l'appropriation de la cul-
ture antique et païenne aux besoins de la chrélienté
triomphante. Les premières générations chrétiennes
n'avaient de culture d'aucune sorte. La foi au Crucifié
s'était répandue d'abord parmi les humbles et les simples,
parmi de très petites gens que dédaignait une société
vieille et fiére. Ces ignorants possédaient, il est vrai,
de petits livres exquis. Les évangiles canoniques ont
une saveur délicieuse dont nous sommes très friands
aujourd'hui, mais qui eût soulevé le cœur d'un Pline
ou d'un Sénèque. L'aristocratie du monde romain
formée à l'Ecole, experte en rhétorique, nourrie des
chefs-d'œuvre de l'anliquité, n'aurait pas entendu sans
dégoût le langage barbare et bas d'un Luc ou d'un Mat-
thieu. Cela nous paraît bien étrange. Pourtant, si nous
recherchions depuis combien de temps on a reconnu le
mérite littéraire des Evangiles, il nous arriverait peut-
èlre de découvrir que c'est depuis quatre-vingt-dix ans
M. GASTON BOISSIER. 247
environ. Au moyen âge, on ne prenait pas garde à celte
sorte de mérite. Et l'on aurait bien surpris un homme
pieux du XYU^ siècle ou du xviu®, si on lui avait dit que
ces livres sacrés étaient aussi des monuments littéraires
de quelque valeur. Le beau monde méprisait ces pau-
vres gens qui goûtaient en secret le rafraîchissement du
Christ et attendaient le règne de Dieu sur la terre. « Il
y a, disait Celse, une nouvelle race d'hommes, nés
d'hier, sans patrie ni traditions antiques, ligués contre
toutes les institutions civiles et religieuses, poursuivis
par la justice, généralement notés d'infamie et se faisant
gloire de l'exécration commune : ce sont les chrétiens. »
Des malheureux ainsi traités ne pouvaient pas beaucoup
souffrir de l'humilité de leur littérature. Mais quami le
christianisme eut pénétré dans les hautes classes de la
société et fait des prosélytes parmi les avocats et les
rhéteurs, ceux qui le dirigeaient se trouvèrent dans un
grand embarras. Le nouveau culte n'avait point d'écoles
et il n'en pouvait avoir. Comment instruire la jeunesse
chrétienne? L'envoyer aux écoles des païens? On y com-
mentait des livres tout pleins de l'histoire abominable
des dieux. Mais laisser les fils des riches familles chré-
tiennes dans l'ignorance des lettres profanes, c'était les
abaisser au niveau de la plèbe, leur ôter l'espoir de par-
venir aux dignités, les abattre du rang où les plaçait
leur naissance et remettre ainsi aux païens l'avantage
des emplois et du pouvoir. Une telle conduite eût été
insensée. Aucun docteur, pas même TertuUien, ne con-
seilla de la tenir. Les petits chrétiens riches allèrent à
î-iS LA vu: LITTKR AIRE.
IVcole, et ils y aftprirent, sous l;i férule du maître, à
côlé (les petits païens, les mensonges des poètes. On
imagini^ difficilement ce qu'était alors l'école, et l'impor-
tance tjue la belle société romaine allachait à la gram-
maire, à la rhétoriijue et à la poésie. Ces Romains de
la décadence, qui l'iaienl en réalité lieaucoup plus polis,
plus liounctes, plus candides, plus vertueux que nous
ne croyons, gardaient avec une sorte de piété le trésor
inlellecluel qu'ils ne pouvaient plus accruîlre. Ils étaient
très littéraires et croyaient de bonne foi qu'il n'y a pas
d'occupation plus digne d'un honnête homme que de
faire de longues phrases ou de petits vers. Au iv" siècle,
le beau style et la rhétorique menaient à tout, même à
l'empire. On n'y pouvait résister quand on était hon-
nête homme, et précisément les chrétiens étaient devenus
honnêtes gens. « L'Eglise, toute-puissante (je cite M. Bois-
sier), ne lit aucune tentative pour créer une éducation
nouvelle qui fût entièrement conforme à ses doctrines. »
Sortis des écoles païennes, les chrétiens n'eurent
point une façon particulière d'écrire, et, hors le cas où
ils affectaient un langage populaire pour être entendus
des ignorants, ils continuèrent comme les païens la
vieille littérature de Rome. Ils imitèrent Cicéron dans
leurs dialogues et Virgile dans leurs poèmes. Au
111'^ siècle, il est vrai, un chrétien, peut-être un évêque,
le poète Commodien, avait composé des ouvrages popu-
laires en vers où le rythme remplaçait la mesure et qui
ne devaient rien à l'école. Mais il ne fut pas suivi et la
poésie chrétienne se coula dans le moule anti(jue, conmie
M. GASTON BOISSIER. 249
M. Boissier le montre par l'exemple de saint Paulin de
Noie et de Prudence.
On peut dire que l'Eglise triomphante fut vaincue par
l'Ecole. Cette victoire des lettres et du génie anlique eut
des conséquences incalculables. Elle sauva une part
précieuse des richesses de l'esprit humain. Elle n'em-
pêcha pas la barjjarie et la longue rudesse des sociétés
nouvelles. Mais, en conservant la tradilion, elle assura
la revanche des Muses pour le jour où l'antiijue Apollon
devait remporter, une fois encore, sur le Galiléen dans
l'Italie, à Rome et jusque dans le palais du pape, con-
verti lui-même au paganisme des arts. Elle rendit pos-
sibles la Pienaissance italienne et la Pienaissance fran-
çaise, L'I les chefs-d'œuvre de ce siècle classique où un
évéi{ue conta les aventures du fils d'Ulysse.
Qu'est-ce donc que cette beauté antique que rien n'a
pu vaincre et qui n'est qu'endormie quand on la croit
morte? On raconte qu'à Rome, le 18 avril 1485, des
ouvriers lombards, qui creusaient la terre sur la voie
Appienne, découvrirent un tombeau de marbre blanc.
Le couvercle étant soulevé, on trouva une jeune vierge
qui, par l'effet des aromates ou par un prodige de la
magie antique reposait toute fraîche dans cette couche
fidèle. Ses joues étaient roses et souriaient, sa chevelure
coulait à longs flots sur sa blanche poitrine. Le peuple,
ému d'enthousiasme et d'amour, porta la vierge dans
son lit de marbre au Gapitole où la ville entière vint la
contempler longuement en silence, car. dit le chroni-
queur, sa beauté était plus grande mille fois que celle
250 LA VIE LITTÉRAIRE.
des femmes de nos lcmj)s. Enfin, Rome fui si fori agitée
à la vue de celle vierge, dont la forme divine triomphait
de la mort, que le pape en prit de l'inquiétude; et,
craignant (ju'un culte païen et impie ne vînt à naître
aux pieJs de la belle exhumée, il la fit déroher nuitam-
ment et ensevelir en secret. Mais ce n'élait pas en vain
que les hommes avaient un momenl contemplé son visage.
Elle était la beauté antique : pour l'avoir seulement
entrevue, le monde se mit à refleurir. Et aussitôt com-
mença la renaissance des lettres et des arts. M. Gaston
Boissier, qui est avant tout un humaniste, me pardon-
nera si ce beau symbole a passé dans mon esprit encore
tout occupé de la Fin du paganisme.
L'EMPEREUR JULIEN'
Nous avons, la dernière fois, considéré dans son
ensemble le livre de M. Gaston Boissier. Je voudrais
aujourd'hui rouvrir cet excellent ouvrage et m'arrèler
un peu sur les pages consacrées par l'historien huma-
niste à l'œuvre politique et religieuse de l'empereur
Julien. Julien est un homme vraiment extraordinaire.
Il était tout enfant quand mourut Constantin, son oncle;
échappé seul avec Gallus, son frère, au massacre de
toute sa famille, il grandit dans la triste et molle prison
de Gésarée, où le retenait Constance qui ne pouvait se
résoudre ni à le laisser vivre ni à le faire périr. Cette
existence de prince oriental aurait dû le rendre imbécile
et cruel. Gallus n'y résista pas : il en fut abêti. Julien en
sortit intelligent et bon, actif et chaste comme s'il avait été
nourri parmi des stoïciens. Rien de plus capricieux que
1. A propos du livre étudié dans le précédent article :
La Fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes religieuses
en Occident, au iv^ siècle, par Gaston Boissier, 2 vol. in-S".
21)2 LA VIE LITTÉRAIRE.
le dcspolisnie. ('-unslaurc permit à Julien, parvenu h
l'âge d'Iiomrne, (l'éliiiiier à Aliièiies el à Conslanlinople.
Mais la vie du jeune prince était sans cesse menacée : il
devait s'allendre à tout moment à recevoir la mort ou
la pourpre. C'est la pourpre qu'il reçut. Il la dut à l'im-
pératrice, la belle et sage Eusébie, qui l'aimail. Elle
sut obtenir pour lui du faible Constance le titre de César
el le gouvernement des Gaules. La nature du sentiment
qui unissait Eu>ébie et Julien n'est guère douleuse. Mais
de tous les liommes qui durent leur fortune à l'amour,
Julien est peut-être celui qui prit le moins de soin de
plaire aux femmes. Il fallait qu'Eusébio eût des goiits
assez rares dans son sexe pour s'attacher à un jeune
homme si austère. Julien, petit et trapu, n'élait pas
beau, et il affectait, par sa négligence volontaire, de
rendre sa personne plus disgracieuse qu'elle n'élait natu-
rellement. Il portail une barbe de bouc où le peigne ne
passait jamais. Sa faiblesse était de croire qu'une barbe
est pliilosopliique quand elle est sale. Il négligeait de se
faire tailler les cheveux. Il avait les ongles noirs et les
mains lâchées d'encre, et il s'en vantait. Son affectation,
après tout innocente, élail de paraîlre rude, gauche et
rustique. Il se comparait lui-même complaisamment au
bourru de la comédie. Comme sa famille était originaire
de Mésie, il aimait à dire qu'il était un sauvage, un vrai
paysan de l'Isler. Tel qu'il était, Eusébie l'aima. C'est
à elle (ju'il dut la vie et le pouvoir. Et quand il partit
pour les Gaules, elle lui fil un présent dont il fut plus
satisfait (lue de la pourpre. Elle lui donna des livres,
l'empereur JULIEN. 253
toute une vaste bibliothèque de poètes et de philosophes.
Julipn lui en fut reconnaissant et lorsqu'il composa le
panégyrique de l'impératrice, il n'eût garde d'oublier
une libéralilé qui lui avait été si douce. « Eusébie, dit-il,
me donna une telle quantité de livres que j'eus de quoi
satisfaire pleinement mon désir, quelque insatiable que
fût mon avidité pour ce commerce de res[)ril, et qu'ainsi,
la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un musée
de lettres helléniques. Sans cesse attaché à ce trésor, je
ne saurais oublier la main qui me l'a donné. Quand je
suis en expédition, un de ces livres ne manque point de
me suivre comme partie de mon bagage militaire. »
Ce jeune César, bibliothéi'aire er. philosophe, qui
n'avait quitté qu'à regret le manteau court des Athé-
niens, faisait d'abord un plaisant soldat. Marchant courbé,
les yeux à terre comme un écolier, il avait grand'peine
à marquer le pas sur l'air de la pyrrhique, et tandis
que, ceint de la cuirasse, il s'exerçait au métier militaire,
il murmurait entre les dents : « Voilà qi:i me va comme
une selle à un bœuf! » Et, par intervalles, il soupirait :
et 0 Platon ! » Enfin, c'était, comme le dit le bon Ammien
Marcellin, un jeune élève des Muses, nourri, nouvel
Erechtée, dans le giron de Minerve, sous les pacifiques
ombrages de l'Académie. Mais il avait l'âme ingénieuse
et forte; après quelques semaines, il devint un dur
soldat, un capitaine habile. Ses campagnes de Germanie
sont dignes d'un Trajan. En quatre années, Julien passa
trois fois le Rhin, délivra vingt mille prisonniers romains,
réduisit quarante villes forles et se rendit maître de tout
IV. 15
Î54 LA VIE LITTKUAIRE.
le pays. Cependant il reslail Técolier (rAlln"'nes, le dis-
ciple des philosophes. 11 allait de ville en ville montrant
aux harbares sa douceur et sa simplicité. Dans sa chère
Lulèce, où il avait établi ses quartiers, il menait cette
vie de nn'idilalions et d'auslcrilôs qui, selon ses mailres
néo-i)latoiiiciens, est la vie excellente. Il jeûnait et priait
pour être digne d'avoir commerce avec les dieux, et, en
elTel, il eut des visions qu'Ammien Mnrcellin a rappor-
tées. C'est là, dans le palais des Thermes, dont les
ruines entendent aujourd'hui, chaque soir, les chansons
des étudiants, que Julien fut proclamé Auguste par ses
soldats. A défaut de couronne mieux appropriée, ils
offrirent à Julien un diadème de femme, qu'il repoussa
avec le doux mépris d'un philosophe. On lui It-ndit
ensuite un frontail de cheval, dont il ne voulut pas non
plus. Les soldais étaient fort embarrassés, quand un has-
tiaire, détachant son collier de porte-dragon, le mil sur
la tête du nouvel Auguste.
La mort de Constance étant survenue à propos pour
éviter la guerre civile, Julien, reconnu par tout l'em-
pire, n'eut pas à combattre TAuguste, mais à l'ensevelir.
On raconte qu'un jour, dans une ville dont j'ai oublié
le nom, tandis que Julien, nouvellement revêtu de la
pourpre, traversait les rues au milieu des acclamations
du peuple, une vieille femme aveugle, levant le bras
vers le jeune César, s'était écriée d'une voix prophé-
tique : « Voilà celui qui rétablira les temples des
dieux! » Alors Julien était chrétien comme son père.
Par les ordres de Constance, il avait été formé dés
l'empereur julien. 25'j
l'enfance à la piété galiléenne; même il avait reçu les
ordres mineurs et lu l'Évangile au peuple, dans l'église
de Césarée. Pourtant, cette femme avait raison, et quel-
que pieux ennemi des chrétiens, Libanius ou Maxime
d'Ephèse, pouvait la proclamer inspirée du ciel, ou croire
que Minerve elle-même, comme au temps d'Homère, av;iit
pris le visage d'une mortelle pour encourager son ami à
la sagesse. Julien, élevé à l'empire, devait accomplir
dans son illustre règne de quelques mois ce qu'avait
annoncé la vieille aveugle. Il n'avait jamais été galiléen
que par force et, tout jeune, il détestait le chrislinni-me
comme la religion de ses oppresseurs et des meurtriers
de toute sa famille. Tandis qu'il fréquentait à Nicomédie
les tombeaux des martyrs, il méditait sur les mystères
de la bonne déesse et sur la divinité du Soleil. Chrétien
en apparence, il était helléniste dans son cœur. « C'était,
dit Libanius, au contraire de la fable, le lion qui prenait
la peau de l'âne. » Et Libanius dit encore que Julien,
devenu Auguste, brisa comme un lion furieux tous les
liens qui l'attachaient au christianisme.
Il n'est pas possible de faire le dénombrement exact
des chrétiens et des païens de l'empire à l'avènement
de Julien. On peut croire qu'en Egypte et dans toute
la province d'Afrique les forces numériques des gali-
léens et celles des hellénisants étaient à peu près égales.
Il est certain qu'en Asie, au contraire, la population des
villes était chrétienne en grande majorité. En Syrie,
dans le Pont, en Cappadoce, en Galatie, les paysans
eux-mêmes étaient chrétiens. En Europe, le christia-
256 LA VIE LITTKRAIRE.
ni^iie n'avait <^\h're pénétré dans les campagnos; là, le
pafjiis, le village, denieuré idolâtre, devait donner son
dernier nom à la vieille religion alxdic. Mais les cultes
rusliques de l'Italie et de la Gaule n'a\aient rien de
ooiiimun avec le mysticisme savant des rliéleurs et des
pliilosojihes hellénisants. Quant aux villes d'Occident,
celles de langue grecque étaient plutôt galiléennes et
celles de langue latine plutôt païennes. Mais c'est là
une distinction qu'on n'oserait pas maintenir avec henu-
coup de rigueur. En résumé, les chrétiens l'empor-
taient sans doute par le nombre sur les hellénistes et
les païens réunis.
Ils tenaient les charges et les emplois, ne le cédant
aux hellédisles que dans l'École qui était, il est vrai,
une grande puissance dans la société du iV' siècle.
En l'état des choses, un politique n'eût pas relevé
les autels renversés par Constantin. Mais Julien n'était
pas un politique. C'était un croyant et même un illu-
miné. Il rétablit le culte et les sacrifices pour l'amour
des dieux et non point en considération des hommes.
Théologien profond et moraliste austère, il agiL d'après
les suggestions de sa conscience el les mouvenicnls d'une
foi exaltée par le jeûne et l'insomnie. Il ne dormait pas.
La nuit, à peine étendu sur sa natte grossière, il se
relevait pour écrire ou pour méditer. On frémit à la
pensée d'un empereur qui ne dort jamais. Ses écrits
témoignent de son exaltation mystique. Voici ce qu'il
nous dit dans un de ses petits traités de théologie :
e Dès mon enfance, je fus pris d'un amour violent
l'empereur julien. 257
pour les rayons de l'aslre divin. Tout jinine, jN-levais
mon esprit vers la lumière etliéiée; et non seulement je
désirais fixer sur elle mes regards pendant le jour, mais
la nuit même, par un ciel serein et pur, je quillais tout
pour aller admirer les beautés célestes. Absorbé dans
cette contemplation, je n'entendais plus ceux qui me
parlaient et je perdais conscience de moi-même. »
Personne ne contestera la sincérité de ces effusions.
Julien était un homme religieux. Gela ne fait point de
doute. On s'accorde moins bien sur le caractère de la
religion qu'il professait. M. Gaston Boissier y veut voir
un culte nouveau, artificiel, dont Julien était l'inventeur
et qu'il tirait tout entier, dogme par dogme, de son cer-
veau échauffé. Mais on ne conçoit pas comment un culte
de ce genre aurait pu être instauré en quelques mois.
Je crois, au contraire, que Julien rétablit la vieille reli-
gion dans les formes qu'elle avait prises alors.
Gette religion n'était point le paganisme si l'on entend
parce mot l'iiioLàtrie populaire; ce n'était pas non plus
le polythéisme, depuis longtemps remplacé, dans l'es-
prit des Romains lettrés, par la notion du dieu unique
et de la providence divine. G'était l'hellénisme, pour la
désigner par le nom qu'on lui donnait alors. Julien
était un théologien subtil; à l'exemple de ses maîtres,
il interprétait ingénieusement les mythes anciens. Il
n'était pas novateur le moins du monde. Ses idées sur
le Soleil et sur la mère des dieux sont tirées de Porphyre
et de Jamblique. Il manifeste en divers endroits de ses
écrits son dessein de ne point s'écarter des doctrines de
258 LA VIE LITTÉRAIRE.
J;iiiii»li(]iie. » Suivons, dit il, les traces récentes d'un
Imniine, (ju'aprcs les dieux je révère et j'îidniire à ré;;;d
d'Arislole et de Platon. » Et ailleurs : < Prends les écrils
du divin Jamblique et lu y trouveras le comMe de la
sa^j^esse immaine ». Or Porphyre et Janibli(|ue n'étaient
pas seulement des philosophes néoplatoniciens, c'étaient
aussi des thaumaturgies et des mages. Quand ils priaient,
leur corps s'élevait du sol à plus de dix coudées, et leur
\dsage comme leurs vêtements prenaient une éclatante
couleur d'or. Ces néoplatoniciens donnèrent aux reli-
gions de la Grèce leur dernière forme savante et bizarre.
C'est cette forme que rétablit Julien. Il la restilu.i, mais
ne l'inventa pas. On est amené à reconnaître qu'à ce
moment de l'humanité un esprit religieux était contraint
de choisir entre le mysticisme des néoplatoniciens et le
dogmatisme chrétien. Et si Ton compare ces deux
manières d'envisager le divin, on s'aperçoit bien vite
qu'elles ne diffèrent pas autant que les théologiens Pont
cru. Sans prétendre, avec l'habile et singulier Emile
Lamé, que Julien ait été plus chrétien que leschréliens,
il faut reconnaître que l'apostat se rapprochait beaucoup
par la doctrine et par les mœurs de PÉglise qu'il voulut
détruire et qui, triomphante, jeta pendant quatorze siè-
cles l'anathème à sa mémoire. Il n'est pas vrai que Julien
ait laissé aux chrétiens, comme dit M. Boissier, « l'avan-
tage de ce dieu unique et universel qui veille sur toutes
les nations sans distinction et sans préférence ». Le dieu
un et triple de Julien ressemble, au contraire, beaucoup
à la Irinité de saint Athanase et des chrétiens belléni-
l'ExMpereur julien. 259
sants. Julien et Libanius étaient platoniciens ; les Basile et
les Athanase l'étaient aussi. Que fit, en somme, cet hon-
nête entêté de Julien sinon remplacer la trinité chré-
tienne par la triade alexandrine, le dieu unique des
chrétiens par le dieu unique des philosophes, le Logos
ou Verbe fils par le roi soleil, FÉcriture et la révélation
par Fexplicalion des mythes, le baptême par l'initiation
aux mystères, la béatitude éternelle des saints par l'im-
mortalité des héros et des sages? Ces idées vues à
distance sont comme des sœurs qui se ressemblent et
ne se reconnaissent pas. Et si l'on regarde à la morale
de Julien, on est encore plus frappé de voir qu'un
même idéal de pauvreté, de chasteté et d'ascétisme
coule des sources alexandrines et des sources gali-
léennes. L'apostat vécut comme un saint. Ammien Mar-
cellin, témoin de toute sa vie, nous apprend qu'après
la mort de sa femme Hélène, il resta étranger à tout
commerce charnel. « Cette continence, ajoute le doux
Ammien, était grandement favorisée par les privations
de nourriture et de sommeil qu'il s'imposait et qu'il
observait dans son palais avec la même rigueur que
dans les camps. »
Comme un père de l'Église, Julien fit profession de
haïr et de fuir les jeux du cirque. Il tenait pour honteux
de regarder danser des femmes et des jeunes garçons
beaux comme des femmes. Il couchait sur une natte,
ainsi qu'un ascète, et jusqu'à la négligence où il laissait
sa barbe et ses ongles sent en lui la vertu chrétienne.
Pourtant riiellénisme, souple dans ses dogmes, ingé-
2G0 LA VIE LITTiniAIRE.
nieux dans sa pliilosophie, poétique daus ses traditions,
eut coloré peul-étre Tâme humaine de teintes variées
et douces, et c'est une grande (jucstion de savoir ce
(ju'eCil été le monde moderne s'il av;>it vécu sous le
maiilenu de la bonne déesse et non à Toudirede la croix.
Par maliicur, cette question est insoluble. Julien n'a
pas réussi. Son œuvre a péri avec lui. Avec lui sont
tombées les espérances que Libanius exprimait avec un
noble et candide entbousiasme, alors qu'il s'écriait :
« Nous voilà vraiment rendus à la vie; un souffle
de bonbeur court par toute la terre, maintenant qu'un
dieu véritable, sous l'apparence d'un homme, gouverne
le monde, que les feux se rallument sur les autels, que
l'air est idirifié par la fumée des sacrifices. »
Il serait permis du moins de recbercber si la Icnta-
live de Julien était aussi insensée qu'on a dit. Il semble
qu'elle n'eut pas de commencements malheureux. L'en-
thousiasme était grand dans les villes et l'empereur
fut obligé d'interdire par édit les applamlissements qui
accueillaient son entrée dans les temples. Comme sous
Constantin, mais en sens contraire, il y eut de nom-
breuses conversions et entre autres celle de Pégase,
évéque dllion. Ces résultats furent obtenus dans un
règne si court qu'il en faut compter le temps non par
années, mais par mois. Il est certain, par contre, que des
difficultés nouvelles surgissaient de jour en jour et que
la situation était à la mort de Julien moins bonne qu'à
son avènement. Mais il ne faut pas affirmer que la ten-
tative était impossible. Nous n'en savons rien. Élail-cllc
L' EMPEREUR JULIEN. 261
d'ailleurs si inopportune dans une sociéfé qui senlait
le besoin impérieux d'une religion universelle et que
les disputes incessantes des sectes cliréliennes commen-
çaient à lasser?
Si Julien s'est trompé (et il s'est trompé en définitive,
puisqu'il n'a pas réussi), du moins s'esl-il trompé comme
un honnête homme. Nous avons vu qu'il était sincère. Il
unissait la tolérance à la foi et c'est une rare et belle
alliance. Il est vrai que celle modération lui a été conlestée.
M. le duc de Brogliea voulu faire de Julien un persécu-
teur; mais l'embarras qu'il y éprouve est l'indice, chez
un historien si habile, d'une situation fausse. Julien s'est
toujours montré contraire aux mesures violentes et à cet
égard il est unique dans le monde romain.
« J'ai résolu, dit-il, d'user de douceur et d'humanité
envers les galiléens; je défends qu'on ait recours à
aucune violence et que personne soit trainé dans un
temple ou forcé à commettre aucune autre action con-
traire à sa volonté. »
Il n'a jamais démenti ces belles paroles et il disait
encore peu de temps avant sa fin :
« C'est par la raison qu'il faut convaincre et instruire
les hommes, non par les coups, les outrages et les sup-
plices. J'engage donc et toujours ceux qui ont le zèle
de la vraie religion à ne faire aucun tort cà la secte des
galiléens, à ne se permettre contre eux ni voies de fait
ni violences. Il faut avoir plus de pitié que de haine
envers des gens assez malheureux pour se tromper
dans des choses si importantes. »
15.
2G? LA VIE LITTÉRAIRE.
El ce (jiiil \ a il'iiilércssaiil chez Julien, c'e4 (ju'il est
îi la fi)i>; an croyant exalté et un pliilosoplie plein d'hu-
manité. 11 a donné au monde ce spectacle uni(jue d'un
fiinatifjue tolérant.
Parlial et débonnaire, cet empereur recourt pour
défendre l'orthodoxie aux subtilités du raisonnement et
à l'ironie jiliilosophifiue. Il raille ceux qu'il pourrait
mcllre à mort et, comme il se moque avec esprit, on dit
qu'il est intolérant. Nourri dans la violence romaine et
dans la cruauté byzantine, il semble n'avoir appris que
le respect de la vie humaine et le culte de la pensée. Il
est empereur, et pour punir ses sujets qui l'ont oITensé,
lui et les dieux, il écrit contre eux une satire dans le
goût des traités de Lucien. Et c'est un adversaire très
dan^^ereux, car tout mystique qu'il est et, malgré son
astrologie, il a l'esprit acéré.
Au début de son principal, sa clémence ingénieuse
rappelle les évoques exilés par Constance. Ce sont des
ariens qu'il déchaîne sur l'Église. « Car il savait, dit
Ammien, que les chrétiens sont pires que des bétes
féroi'cs (juand ils dispulenl entre eux. » Sans persécuter
les chrétiens, il leur fit beaucoup de mal en leur retirant
le droit d'enseigner la rhétorique. Qu'ils laissent aux
hellénistes, disail-il, le soin d'expliijuer Homère et
Platon et qu'ils aillent dans les églises des galiléens
interpréter Luc et Mathieu. Il eut l'idée, un peu trop
piquante, de relever le temple de Jérusalem [)Our faire
mentir les prophéties de Jésus-Christ. Il mourut chez les
Perses sans avoir réalisé ce projet. Il avait soumis l'Ar-
l'empereur julien. 263
mënie, la Mésopotamie, passé le Tigre et pris Ctésiphon
quand il fut fmppé mortellement d'une lleclie au foie.
Ammien Marcellin, témoin de sa mort, a conservé ses
dernières paroles. Il n'est pas probable que Julien les
ait prononcées telles que l'historien les r.ipporle, et le
discours est peut-être entièrement supposé. Il n'en
exprime pas moins les pensées véritables de Julien que
son biographe avait surprises dans une longue et cons-
tante intimité. C'est le testament de cet homme extraor-
dinaire. Il lui fait trop d'honneur pour que je ne le cite
pas tout entier.
(( Mes amis et mes compagnons, la nature me rede-
mande ce qu'elle m'avait prêté ; je le lui rends avec la
joie d'un débiteur qui s'acquitte et non point avec la
douleur ni les remords que la plupart des hommes
croient inséparables de l'état où je suis. La philosophie
m'a convaincu que l'âme n'est vraiment heureuse que
lorsqu'elle est affranchie des liens du corps et qu'on doit
plutôt se réjouir que s'affliger lorsque la plus noble
partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade
et qui l'avilit. Je fais aussi réflexion que les dieux ont
souvent envoyé la mort aux gens de bien comme la plus
grande récompense dont ils pussent couronner leur vertu.
Je la reçois à titre de grâce ; ils veulent m'épargner des
difflcultés qui m'auraient fait succomber, peut-être, ou
commettre quelque action indigne de moi. Je meurs
sans remords, parce que j'ai vécu sans crime, soit dans
les temps de ma disgrâce, lorsqu'on m'éloignait de la
cour et qu'on me retenait dans des retraites obscures et
2(i-i LA VIE LIT TÉll AIRE.
écartées, soit (leiuiis que j'ai été élevé à l'empiio. J'ai
regarilé !»> pomoir dont j'étais revêtu comme une éma-
nation de la puissance divine; je crois ra\oir conservée
pure et sans tiiclie, en gourvernant avec douceur les peu-
ples confiés à mes soins, et ne déclarant ni ne soutenant
la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas
réussi, c'est que le succès dépend de la volonté des
dieux. Persuadé que le bonheur des peuples est la fin
unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté le
pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des
mœurs et des États. J'ai toujours aimé la paix; mais dès
que la patrie m'a appelé et m'a commandé de prendre
les armes, j'ai obéi avec la soumission d'un fils aux
ordres absolus d'une mère. J'ai regardé le péril en face,
je l'ai affronté avec allégresse. Je ne vous cacherai point
qu'on m'avait prédit, il y a longtemps, que je mourrais
d'une mort violente. C'est pourquoi je remercie le Dieu
éternel de n'avoir pas permis que je périsse ni sous les
coups des conspirateurs, ni dans les souffrances d'une
longue maladie, ni par la cruauté d'un tyran. J'adore sa
bonté sur moi de ce qu'il m'enlève de ce monde par une
mort glorieuse au milieu d'une glorieuse entrepiise.
Aussi bien, à juger sainement des choses, c'est une
lâcheté égale de souhaiter la mort lorsqu'il serait à
propos de vivre et de regretter la vie lorsqu'il est temps
de mourir. »
Ne croit-on pas entendre Marc-Aurèle? Si j'ai tenté
cette trop rapide apologie de Julien, c'est qu'il me semble
que l'Apostat, après avoir été fort maltraité par les
l'empereur julien. 265
ar leurs ecclésiastiques, n'a [las Irouvé beouroup de
faveur chez les écrivains philosophes de notre lenips.
Auguste Comte est très dur pour lui. J'entendais un
soir M. Renan dire sous la rose : « Julien ! c'était un
réactionnaire! » Peut-être, mais ce fut certainement un
empereur honnête liommeet un théologien homme d'es-
prit. Il eut tort, j'y consens, de vouloir retenir ce qui
était voué à une destruction irréparable, mais n'a-t-il
pas déployé les plus rares qualités dans la défen-e d'une
cause désespérée? Enfin, n'est-ce donc rien que d'avoir
réuni sous la pourpre les vertus du philosophe, du pon-
tife et du soldat?
Gl'P
Passionnctte. Le mot n'est pas dans le Lillré. Il n'est
pas non plus dans le dictionnaire de l'Académie. Du
moins, je l'ai cherché sans le trouver dans Tédilion de
Tan YI, qui est celle que je préfère, parce qu'elle a une
jolie vignette, de style Louis XIV, où l'on voit un car-
touche de palmes entre deux vases de fleurs, au milieu
d'un paysage historique, et le cartouche porte celte ins-
cription en lettres capitales : « A l'Immortalité ». Je n'ai
pas sous la main les éditions plus récentes, mais je gage-
rais hardiment que Passionnette ne s'y trouve pas.
Pourtant le mot est français et bien français. Pourquoi la
Compagnie ne l'accueillerait-elle pas dans la prochaine
édition de ce dictionnaire où elle obéit à l'usage, grand
professeur de langue, notre maître et le sien? Je présen-
terais volontiers à ce sujet une humble requête à
M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, (|ui, comme
Une Passionnette^ 1 vol. in-S", Calmann Lévy, éditeur.
GYP. 2G7
poète comique, ne peut manquer de sentir combien ce
mot de passiomiette est clair, expressif, charmant. Je
confesse qu'il est jeune. Ni le Trévoux ni Furelière ne
le connaissaient. Mon vieux Furelière, qui fait mes fré-
quentes délices, donne seulement passion. Et après
avoir cité cet exemple de M. Nicole : « Les effets extra-
ordinaires des passions ne peuvent être iinilés par la
raison », il ajoute, avec cette ingénuité si touchante
chez un savant : «i Les pliilosophes ne s'accordent pas
sur le nombre des passions ». Il leur serait également
difficile de s'accorder sur le nombre des passionnelles.
Et ce ne serait pas un labeur indigne des Quarante que
de définir exactement passionnette. Je propose, en
attendant, la définition que voici :
Passionnette, s. f., petite passion, se dit du vif senti-
ment d'une mondaine pour un mondain. Imperceptible
piqûre d'aiguille au cœur. Gyp croit qu'une femme de
bien doit en mourir.
On l'avait bien dit, à madame de GueMre, qu'elle
aurait sa passionnette. « Elle viendra, lui répétait une
belle et savante amie, elle viendra la passionnelle, et
peut-être étrangement banale, sans que vous sachiez
pourquoi ni comment vous vous éprendrez du premier
venu qui, probablement, ne sera capable ni de vous com-
prendre, ni même de vous aimer. » Et ces fortes expres-
sions, par lesquelles une mondaine exagérait la fragilité
des femmes, devaient être pour madame de Gueldre si
précises et si littérales î
ÎOS LA VIE LITTÉRAIRE.
C'('lail une charmante femme que la comtesse de
Gueldre. Elle se nommnil, de son nom de baplème,
Aur.'linne, mais ses amis rap[)L'laicnl Liane, lui donnant
de la sorte le nom qui convenait à sa grâce llexible.
Blonde aux cheveux légers, petite, svcllc, merveilleu-
sement souple, elle était toujours habillée de blanc, por-
tant l'hiver de la peluche et du velours, l'élë de la mous-
seline ou du crêpe de Chine. Elle avait gardé, après son
mari.ige, une innocence imprudente qui s'était changée
peu à peu en tristesse revêtue de gaieté courageuse.
Moqueuse et brusque, mais tendre et bonne, elle avait
grand pi lié des hommes et des bêtes. Elle ne pouvait
voir souffrir une fleur. Très artiste, elle peignait des
saintes pour les églises de village et elle chantait avec
sentiment de vieux airs quand elle était seule. Elle
était simple, droite, vraie.
On disait de madame de la Fayette que c'était une
femme vraie. Mais elle était tout ensemble vraie et
secrète. Elle était vraie, mais ses amis ne savaient jamais
ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait. Madame
de GuL'ldre n'était point setTèle à la manière de madame
de La Fayette. Elle manquait de prudence, de sagesse
mondiiine, de cet esprit de crainte qui est la plus appa-
rente vertu des dames. Trop peu soucieuse de l'opinion,
elle niellait sa pudeur à cacher sa vertu.
Il n'en était point d'elle comme de cette dame (je ne
sais plus où j'ai lu cela) qui disait aussi : Je suis franche.
Elle le dit un jour à quelqu'un qui savait bien qu'elle
ne pouvait pas l'êlre tout à fait, et qui lui demanda :
GYP. 269
— Qu'appelez-vous être franche?
— 3lon Dieu, mon ami! répondit-elle, une femme
franche csl une femme qui ne ment pas sans nécessite.
Madame de Gueldre avait passé de quelques années la
trentaine sans s'être mise une seule fois dans la néces-
sité de mentir. Bien que tout à fait détachée d'un mari
qui s'était détaché d'elle très vite et l'avait trompée sans
délicatesse, elle n'avait jamais ni distingué, ni remarqué
personne. On lui faisait beaucoup la cour, sans qu'elle
y prît plaisir. Elle n'avait pas le goût du flirt et n'aimait
pas les déclarations. La seule idée d'en entendre une la
rendait malheureuse. Si la déclaration venait d'un fat
ou d'un sot, elle en était irritée et blessée, ce qui prouve
la délicate fierté de son âme. On conte qu'une femme
d'esprit qui a beaucoup l'habitude de ces méprisables
hommages, car sa magnifique beauté est très en vue dans
le monde, se trouva récemment obsédée par un séduc-
teur de profession, qui, après les détours ordinaires, en
vint à lui confier qu'il l'aimait.
— Je m'en étais aperçue depuis un bon moment, lui
répondit-elle en riant.
— A quoi?
— A ce que vous deveniez horriblement ennuyeux.
Madame de Gueldre était femme à répondre de la sorte.
Mais, si la déclaration venait d'un homme sincère et
vraiment ému, elle en ressentait une véritable peine,
craignant plus que tout au monde de paraître coquette
ou mauvaise et de faire souffrir. C'était une belle et rare
créature. Elle fut tout à fait attristée le jour où M. de Mons
270 LA VIE LITTÉRAIRE.
lui (lit rriin accent qui ne trompait [loint : « Je vous
aime ».
« f.légant sans être ridicule, spirituel sansôtre imper-
tinent, instruit sans être ennuyeux », montant ])ien à
cheval, tirant à merveille, Bernard de Mons était de
plus un mauvais sujet : il avait donc tout ce qu'il faut
pour plaire à une femme. Mais Liane ne Taimait point,
bien qu'il fût aimable, parce que les convenances ne for-
ment point l'amour et parce que son heure n'était point
venue. Cette heure sonna au moment précis où le vicomte
de Guibray vint en buggy avec un très beau cheval
alezan au château de Kildare où madame de Gueldre
passait l'été. iM. de Guibray prenait, quand il lui plaisait,
la voix Ccàline et l'œil caressant. Mais son front restait
étroit et têtu. C'était un provincial très mondain qui avait
l'habitude de donner leur titre aux gens quand il leur
parlait, et d'appeler madame de Gueldre « marquise ».
M. Robert de Bonnières pourrait nous dire exactement
ce qu'il faut penser de ces mauvaises habitudes. M. de
Guibray avait, à mon sens, des torts encore moins par-
donnables.
Content de lui, léger, insensible, d'un égoïsme odieux,
il était beaucoup moins aimable que Bernard de Mons,
qui gaspillait en toute rencontre son temps, son argent,
sa santé, mais non point son cœur, Bernard, grand enfant
prodigue, si bien fait pour tomber en pleurant entre
deux beaux bras miséricordieux . Jean de Guibray
n'était pas aimable; il fut aimé. Comment s'y prit-il
pour séduire celte fine et fiére créature, cette Liane,
GYP 271
exquise et jusque-là assoupie dans une chasteté facile?
Il n'y mit point d'art ni d'étude. Il n'y mit pas même de
réflexion. Il fut seulement grossier. Au retour d'une
partie de campagne, dans la nuit, en landau, il risqua
une caresse qui était une insulte. Liane, offensée et
charmée, sentit qu'elle était tout à lui et qu'il la pren-
drait quand il voudrait, comme une proie inerte. Pour-
tant, c'était une petite personne courageuse et clair-
voyante. Elle le voyait tel qu'il était, pitoyablement
frivole, incapable d'aimer, plutôt méchant que bon. Sa
tête n'était pas prise. C'est précisément pour cela qu'elle
allait à sa perte infaillible. Elle n'avait pas même la res-
source du dialogue intérieur, du soliloque efficace. Elle
ne pouvait rien pour elle-même. Que répondre aux sug-
gestions muettes? Qu'opposer à ces forces aveugles qui
nous travaillent dans le secret de Fêtre? « Elle se consi-
dérait avec l'extrême sincérité qu'elle apportait en toutes
choses; elle se trouvait profondément bête et ridicule...
» Ainsi, ce monsieur, qu'elle connaissait à peine la
veille, tenait maintenant la première place dans sa vie!
Et comment avait-il pris cette place?... Était-ce en
l'éblouissant par son esprit ou en lui révélant une âme
exquise?... C'était tout simplement en faisant ce qu'il
eût fait avec une fille. »
Enfin, elle l'aimait. « Elle voulait le voir, tout le
reste lui était égal. »
M. de Guibray, de son côté, poussait très mollement
l'aventure, se contentant çà et là de quelques privautés
furtives, et surtout fort peu désireux de conclure. Les
Î72 LA VIE LITTKUAIRE.
enibnrrns d'une liaison l'elTrayaicnl d'avance, et il s'oc-
ciniail en ce niom^nl niônic de se marier et de se bien
marier. En \ c rili-, madame de Gueldre avait mal placé le
trésor de son amour. Une femme peut-elle se tromper à
ce point? C'est presque un lieu commun d'admirer l'ins-
tinct qui conduit les femmes dans l'amour. Les hommes
à bonnes fortunes quand ils se mêlent, par hasard, d'avoir
des idées générales, déclarent volontiers que les femmes
ne se trompent guère dans leurs choix. Ils songent évi-
demment à celles qui les ont choisis. Mais, sans invo-
quer le témoignage de celle vieille dame qui avouait,
de bonne grâce, qu'elle avait été bigrement vtdée dans
sa vie, il est croyable que les femmes n'ont pas toujours
la main gauche heureuse, dans un pays où on les
recherche par vanité autant que par goCit. Et la France
est p^éci^ément ce pays-là. Enfin, elles peuvent mal
choisir dans tous les pays du monde parce que dans tous
les pays l'homme est le plus souvent léger, vain et trop
égoïste pour consentir seulement à s'aimer lui-même
en elles, a On ne tombe jamais bien ï, dit Alexandre
Dumas. On peut tomber aussi mal, mais non plus mal
que madame de Gueldre. Cette jolie petite créature pétrie
de grâce, de courage et de bonté, pour prix de tout son
être abondamment offert, ne reçut pas même un peu de
tendresse hypocrite ou de sensualisme vrai, ou d'estime
indifférente. Car cet homme ne l'aim.iit pas, ne la vou-
lait pas et il la croyait légère; il ne se gênait pas pour le
lui faire entendre, et elle ne disait rien pour l'en dissua-
der. Elle songeait : A quoi bon? 11 no me croirait pas.
GYP. 273
El peut-être lui plair;ii<-je encore moins, s'il savail qu'il
n'y a rien dans ma vie. Elle avait vu jouer la Visite de
noces et elle le savail un peu snob.
« Il ne lui avait rien promis; elle ne lui avait rien
demandé; elle n'espérail rien de celle liaison bizarre et
inachevée. Elle ne re;,Tellail rien non plus... iMalgré sa
conviction absolue de n'iHre pas aimée de Jean, elle
éprouvait un désir fou d'êlre à lui tout de môme; un
besoin de souffrir plus qu'elle n'avait souffert encore. »
Liane vécut ainsi quelques semaines, attendant de
rares visites ou des lettres qui ne venaient point, s'of-
frant en vain, sans même se sentir humiliée : elle n'avait
plus d'amour-propre, n'ayant que de l'amour, anxieuse,
éperdue, brûlée de fièvre et de larmes. El ce fut là sa
passionnelle. Elle n'avait demandé qu'une seule grâce à
M. de Guibray : a Promettez-moi, lui avait-elle dit de
m'avertir quand vous vous marierez. » Il ne lui lit pas
cette faveur, et c'est par le journal qu'elle apprit le
mariage de M. Marie-François- Jean, vicomte de Guibray,
avec mademoiselle Lucile-Marie-Caroline de Lancey. Dès
lors elle résolut de mourir et ne s'occupa plus que de
mourir en femme de goût, le plus naturellement pussible.
Elle n'avait point d'enfants, mais elle devait à M. de
Gueldre d'éviter un scandale posthume. On ne man-
quera pas de dire : Quoi? se tuer pour si peu! se tuer
pour rien! Après tout, elle n'a pas perdu M. de Guibray,
qui n'a jamais été à elle. Quels liens s'étaient donc
rompus pour que sa vie entière s'écoulât comme d'une
blessure et pour que ce jeune front suât la sueur d'ag-)-
274 LA VIE LITTÉRAIRE.
nie? On dira encore ; Les femmes qui sont communé-
ment inslinclives et dociles à la nature, qui obéissent
f.-icilement aux suggestions de la chair et du sang, ne se
tuent point pour un rôvo. Ce n'est pas l'usage. Moi-
même j'ai quelque doute sur ce point; mais je ne suis
pas assez grand clerc pour en décider. Je crois ce qu'on
me dit, surtout quand c'est bien dit. Et j'imagine que
Gyp pourrait répondre : « Pourquoi voulez-vous que
Liane soit morte d'amour? Elle s'est tuée de dégoût et
parce que la vie, ce n'était donc que ça ! Elle s'est con-
damnée parce qu'après ce qu'elle avait fait et subi, le
bonheur seul pouvait l'absoudre et que le bonheur ne
pouvait plus venir. Enfin, elle avait un infini besoin de
repos. C'était une Bretonne; elle aimait la mort. »
Je crois que Gyp parlerait ainsi pour expliquer cette
solteet tragique aventure. En effet, Liane était Bretonne,
c'esl-à-dire qu'elle avait l'ame grande, abandonnée et
simple. Comme elle aimait beaucoup Dieu, elle s'ar-
rangea un pieux suicide. Tout le temps qu'avait duré sa
passionnette, elle avait mis Dieu dans les affaires de son
cœur. A Sainte-Anne d'Auray, elle avait fait une neu-
vaine pour que M. de Guibray l'aimât. A Paris, dans les
jours désolés d'une séparation sans souvenirs, elle allait
chaque matin à Saint-Roch brûler un cierge. Elle est
agréable à Dieu, pensait-elle, « cette jolie colonne blan-
che, élégante comme une tige de lis, qui se consume
silencieusement en élevant vers le ciel sa flamme claire ».
Le matin du jour qu'elle avait choisi pour mourir, elle
fit allumer tous les cierges que pouvait contenir sur ses
GYP. 275
pointes aiguës l'if de la chapelle. Un moment, elle les
regarda brûler, puis elle rentra chez elle, se vêtit de sa
plus belle robe et, ayant bu une fiole de morphine, elle
se coucha sur son lit et, pleine d'espoir en Dieu, s'en-
dormit du dernier sommeil. Ce n'était peut-être pas très
logique. Un théologien verrait bien vite que Liane rai-
sonnait mal. C'est que Liane n'était pas théologienne
et qu'elle n'avait aucune idée d'un Dieu tout à fait régu-
lier. On a remarqué que, depuis les temps les plus recu-
lés, les dieux des femmes ne sont point dogmatiques et
qu'ils ont une inépuisable indulgence pour les faiblesses
du cœur et des sens. Et pendant que Liane était étendue
toute blanche sur son lit, la pâle et chaste flamme, nourrie
de cire d'abeilles, montait dans l'église vers le dieu qui
doit à cette femme la part d'amour et de bonheur qu'elle
n'a point eue en cette terre.
Yoilà l'histoire de Liane. Je l'ai gâtée en la contant. Il
fallait n'y pas toucher, n'en altérer en rien la charmante
simplicité. J'ai montré une fois de plus que les scoliastes
ne devraient point griffonner en marge des livres d'amour.
Mais les scoliastes sont incorrigibles; il faut qu'ils bar-
bouillent de leur prose les plus touchantes histoires. Si,
du moins, j'avais pu vous donner quelque idée du charme
de Passionnette. On sait que ce petit nom de Gyp est le
pseudonyme d'une arrière-petite-niéce du grand Mira-
beau, madame la comtesse de Martel- Janville, qui nous a
accoutumés à des dialogues d'une ironie légère et sûre,
où la vie mondaine se peint d'elle-même dans sa brillante
frivolité. J'ai médité naguère en moraliste, quelques-uns
276 LA VIE LITTÉRAIRE.
de ces svellcs chefs-d'œuvre d'esprit, de finesse el de
gaielé. Passionnelle nous révèle un aspect nouveau
du talent de cet écrivain, el nous savons aujourd'hui
que Gyp est un conteur vrai, délicat et louchant. Et
puis il court dans ce petit livre un souffle de générosité
et de courage; il y règne une sensibilité profonde et
contenue; on y sent une bonne foi, une franchise qui,
s'alliant étrangement à l'inconscience la plus féminine,
inspirent une sorte très rare d'admiration et de sym-
pathie.
J.-J. WEISS
Sa destinée fut diverse comme son âme. Les contra-
riétés de son esprit gênèrent sa fortune. Doué d'une
intelligence toute spéculative, il nourrit les amijilions
d'un liomme d'État. Il se croyait formé pour les affaires,
et, en vérité, ce qui le tentait, c'était le roman des
affaires. S'il avait écrit ses mémoires, la littérature fran-
çaise posséderait un grand chef-d'œuvre de plus et l'on
s'émerveillerait de voir dans notre démocratie un Retz
universitaire, un Saint-Simon plébéien.
Jean-Jacques Weiss naquit à Bayonne, dans la caserne,
sous les plis du drapeau blanc qui devait trois ans
plus tard faire place aux trois couleurs. Sa mère rêva
pour lui, sur son berceau, le hausse-col du capitaine.
Son père, musicien gagiste dans un régiment de ligne,
le fit inscrire au corps comme enfant de troupe, et jus-
qu'à l'âge de douze ans, il mena, de garnison en garnison,
une vie saine et pittoresque. Cinquante ans plus tard,
sous le pressentiment de sa mort prochaine, se rappelant
IV. 16
278 L A V I E L I r T i: ii ai n n .
son enfance, il en a fait la peinture la plus fraiche et la
plus vive :
J'ai toujours devant l'esprit, a-t-il dit, ma petite
chambre du grand quartier à Givet, entre le roc abrupt
de Cbarlemont et la Meuse au flot âpre; le fort Saint-Jean,
où le mugissement de la vague berçait mes nuits; Vin-
cennes, de qui le donjon, aux rayons d'une i)leiue lune
de juin, me versait la mélancolie des siècles. Un beau
jour, le sapeur de planton chez le colonel arrivait à la
caserne avec un pli cacheté pour l'adjudant-major de
service : « Faisons les sacs, disait-il, nous partons dans
dix jours ». Chaque année me découvrait un nouveau
coin de la France et me livrait une nouvelle impression
de ce pays multiple, bien plus divers en son unité arti-
ficielle que l'Allemagne aux trente-six États. Nous étions,
dans les monts du Jura; en route pour la Durance et la
fontaine de Vaucluse ! La soif de voir et de regarder était
chez moi inextinguible. A trois heures et demie du matin,
le tambour, par les rues, battait la marche du régiment;
la colonne de marche se formait sur la place principale
du lieu; je prenais rang à l'arrière-garde; quand les
jambes me manquaient, ce qui n'était pas fréquent, je
me hissais parmi les bagages sur la charrette louée jus-
qu'à retape prochaine par le bataillon; et devant moi
défilait la France, monts et vallons, tleuves et ruisseaux,
sombres châteaux crénelés des temps lointains et riantes
villas bâties de la veille.
Victor Hugo, lui aussi, fut, dans son enfance, pupille
d'un régiment, et il a pu dire :
Moi qui fus un soldat quand j'étais un enfant.
Immatriculé par son père, alors colonel, sur les con-
trôles de Royal-Corse, créé en 1806 dans le royaume de
j.-j. WEiss. 279
Naples pour aider Joseph à combattre les partisans de la
Fouille et des Cakibres, il parcourut do ses petites
jambes, au pas militaire, les routes d'Italie, d'Espagne
et de France et vit une suite inlinie de paysages (|ui
devaient rester peints dans ses yeux, les plus puissants
du monde.
Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie
J'errai, je parcourus la terre avant la vie.
Voilà les premières sources où s'alimenta le ge'nie de
Victor Hugo. J.-J. Weiss tira aussi le meilleur profit de
ces belles promenades qu'il faisait d'un bout de la France
à l'autre, quand la patrie, en bonne mère, le nourrissait
de pain noir et d'air pur. Il y prit un sens large de la
nature, le goût de la chose vivante et de la chose hu-
maine, l'intelligence et l'amour de la terre natale. Pour
les enfants bien doués, il n'est pas d'école qui vaille
l'école buissonnière. Car les buissons des routes, la fumée
des toits et les champs et les villes, et le ciel ou riant
ou sombre, révèlent aux âmes naissantes qui s'entr'ou-
vrent des secrets plus précieux mille fois que ceux qui
sont éclaircis dans les livres. Et l'école buissonnière
devient de tout point excellente quand la discipline mili-
taire en tempère la fantaisie.
Il ne faut pas croire aussi que J.-J. Weiss n'ait lu,
jusqu'à l'âge de onze ans, que dans les feuilles des arbres et
dans les nuages du ciel. Il y avait dans le fourgon, à côté
des instruments du musicien gagiste, quelques volumes
dépareillés dont l'enfant faisait ses délices. C'étaient les
280 LA VIE LITTERAIRE.
fables (le Florinn, avec les deux idylles de Ruth et de
Tob\e^ le Télémaque, liobinson, les histoires de RoUin
et VOfh/ssée, si .'imusnnle cl si facile dans les vieilles
IradiiiMions. On le voit, le clioix était l)on, et le pupille
du réf^'iment trouvait dans celte petite liildi()lli(*r|ue de
campa;j;ne tnul le romanesque inf<('nu et toute la raison
ornée qu'il était en étal de comprendre.
El puis parfois, dans les villes de garnison, il allait
au théâtre et voyait jouer quelque drame bien sombre
ou un joli vaudeville du répertoire de M.ulame. Si hien
qu'étant entré à douze ans au collège de Dijon, il brûla
deux classes en dix mois et devint tout de suite un huma-
niste excellent.
En même temps qu'il étudiait Homère et Virgile, il
apprenait à danser. La chose est en elle-même de peu de
conséquence, et je n'ai entendu dire à aucun de ceux (jui
ont connu J.-J. Weiss qu'il se soit poussé dans le monde
par son art à conduire le cotillon. Il convenait lui-même
de bonne grâce que ses leçons de danse lui avaient fort
peu profité et qu'il n'était point un Bassompierre. Il le
regrettait peut-être un peu dans le fond de son cœur,
car, tout négligé qu'il était dans ses habits, il s'enten-
dait aux grandes élôgances, ayant beaucoup fréquenté
les cours avec madame de Molleville, Saint-Simon,
madame de Caylus et madame de Staal. Quoiqu'il en
soit, je ne dirais rien de son maitre à danser, s'il
n'asait rendu le bonhomme immortel en une page qu'on
ne trouve dans aucun de ses livres et qui est un
chef-d'œuvre d'esprit, de simis et de bon langage. Donc
J.-J. WEISS. 28Î
c'était en l'an 1839, le jeune Weiss prenait des leçons
de danse et de maintien d'un vieux Dijonnais, nommé
Mercier, professeur de la bonne école et classique s'il en
fut jamais. On me saura gré, pour le surplus, de citer
littéralement :
Tl [Mercier] jouait lui-même sur le violon les pas qu'il
nous faisait danser. On enfilait la rue Condé qui est l'artère
centrale de Dijon ; on tournait à gauche, en venant de la
place d'Armes, dans une petite rue sombre; on traver-
sait une boutique, on descendait trois marches, et c'était
là. Là, dans une arrière-salle éclairée en plein jour par de
fumeux quinquets, trônait le père Mercier, professeur de
violon, de danse, de maintien et de salut à la française,
célèbre dans Dijon par lui-même et par son fils, un grand
violoniste qui aurait acquis une gloire européenne, s'il
avait consenti à échanger le séjour de sa ville natale, qu'il
aimait autant qu'elle est aimable, contre le séjour de Paris
qu'il n'aimait pas. La figure du père Mercier respirait la
sérénité rébarbative d'un digne homme qui a vécu cin-
quante ans sous l'œil de ses concitoyens, sans qu'aucun
d'eux puisse lui reprocher d'avoir manqué une seule fois
aux bons principes ni sur la danse, ni sur le violon, ni
autrement. En matière de danse, surtout, ses principes
étaient terribles. En voilà un qui pouvait se vanter de ne
pas concevoir la danse comme un amusement! J'avais
déjà lu dans les livres que cet art est un art amollissant.
Les auteurs inconsidérés qui donnaient des définitions
pareilles n'avaient jamais pioché les cinq positions, les
battements et les plies sous le père Mercier, au mois de
juillet, par trente degrés de chaleur.
Un jour qu'il me tenait dans la cinquième position —
croiser les deux pieds de manière que la pointe de l'un
et le talon de l'autre se correspondent — j'osai lui dire
que je ne comprenais pas bien les avantages de cette
position, peu habituelle dans le monde et pas mal gênante,
et je poussai la hardiesse jusqu'à lui demander quand
16.
582 LA VIE LITTÉHAIIin.
est-ce qu'il m'apprendrait enHii la valse? Si vous aviez
vu sa surprise et sa sulFocation! Il posa d'abord ses
lunettes, puis son violon; il me regarda en silence avec
sévt'rité; quand il jugea que j'étais suflisaniment couvert
de confusion, il me tint ce discours féroce : « Jeune
homme, respectez mon Age. Je n'enseigne pas le bas-
tringue. Votie honoré père peut vous ôter de mon cours
quand il lui plaira. Tant que vous y resterez par sa
volonté, retenez bien mes deux principes. Primo, la
grande maxime, en quelque art que ce soit, est de ne
jamais adoucir les diflicultés de la chose au rommençant.
Secundo, qu'est-ce que M. Maîtrojcan vous enseigne au
collège royal? Des langues que vous ne parlerez jamais.
Eh l>ien! donc, ici, vous n'apprendrez que des pas qui
ne se dansent plus, le menuet, la gavotte, l'anglaise,
etc. » Et se rengorgeant : « Je suis professeur de danses
mortes! » Je rattrapai tant bien que mal la cinquième
position.
El, faisant, au déclin de sa vie, ce retour vers le caveau
du père Mercier, J.-J. Weiss déclarait que le professeur
de danses mortes était dans la bonne doctiiue et (jue son
élève le tenait pour obligé de ses fortes leçons. « 11 est
évident, disait-il, qu'il n'a pas réussi à me communi-
quer l'élégance d'Alcibiade. J'ai cependant une petite
idée que je n'ai pas perdu ma peine avec les cinq posi-
tions. Je dois au père Mercier le besoin et le senliinent
de l'agilité dans le style. » Au temps du père Mercier,
J.-J. Weiss, à Dijon, partageait son admiralion entre
Homère, Thëocrile, Virgile et Paul de Kock, qu'il lisait
d'une âme légère et innocente. Ces bigarrures de senti-
ment el de goût sont ordinaires à la jeunesse. Mais elles
étaient si naturelles à J.-J. Weiss, (ju'il en resta (juelque
peu arlequins jusiju'à la fin. La Laillèrc de Monlfrr-
J.-J. WEISS. 283
meil lui rappela toujours les Syracusahies de Tliéo-
crite. Et il était déjà vieux quand il écrivait : « Je ne puis
prononcer le nom de Paul de Kock, sans évoquer un
essaim de Nausieaas au lavoir et de Galathées fuyant à
âne vers les saules! »
De tels rapprochements peuvent choquer un froid
esthète. Mais peut-être serait-on mieux avisé de s'y
plaire comme aux jeux d'un esprit aimable et aux fimlai-
sies d'une intelligence merveilleusement agile. J.-J. Weiss
termina ses études à Paris, au collège Louis-le-Grand.
A vrai dire, il fréquentait les théâtres avec autant d'assi-
duilé que les classes. On a son témoignage sur ce point :
« J'ai fait mes classes moitié à Louis-le-Grand, moitié à
Feydeau et à l'Odéon. » Quand il n'avait pas mieux, il
avait le Pelit-Lazari, où le parterre coûtait cinq sous.
Par cette raison et pour beaucoup d'autres, il remporta
le prix d'honneur en philosophie. Après quoi il entra à
l'École normale et fit partie de la promotion orageuse de
1847. Paris, ses théâtres, ses clubs, ses pavés soulevés
par l'émeute, ses cabinets de lecture, ses cafés poli-
tiques et liltéraires, les promenades dans le jardin du
Luxembourg, sous les platanes, les jeunes conversations
devant le Yelléda de la Pépinière, les longs espoirs,
les grandes ambitions, les ardeurs, le bruit, il fallut
quitter tout cela pour le silence de la province, pour
la vie étroite et monotone du professeur. J.-J. Weiss
fut envoyé au lycée de La Rochelle, où il fit la classe
d'histoire.
Aux ennuis du métier s'ajoutaient alors les dégoûts
58 i LA VIE LiTTi:iiAii;i:.
dont n'iiivorsilé, qu'avaient ahatlue la loi du l.'i mars
1850 et le décret du 19 mars 185:2, était abreuvée par
une ndminislralion jalouse, haineuse et dure. On sait
que le ministère Forloul a laissé dans la mémoire des
vieux universitaires un pénible souvenir. En 1855, l'ins-
pecteur d'académie ayant adressé aux professeurs du
lycée de La Rochelle une cinudaire rédij^'ëe de telle sorte
qu'ils en furent offensés, J.-J. Weiss répondit, au nom
de ses collègues, par une lettre qui valut au signataire
sa mise en non-disponibilité immédiate. Mais celte dis-
grâce fut courte et se termina heureusement. L'année
suivante, J.-J. Weiss remplaçait Prévost-Paradol comme
professeur de littérature française à la Faculté d'Aix.
Il y passa un an, l'année la plus délicieuse peut-être
de toute sa vie. Il en garda toujours un souvenir
charmé.
La ville d'Aix en 18o7, a-t-il dit, n'était plus qu'un
mausolée du xvne et du xviii*^ siècle. En sa contexture
lapidaire, le mausolée avait tout à fait grand air; sous
le soleil éternel et le ciel bleu inaltérable dont ils étaient
baignés, les édifices, les palais et les hôtels des grands
seigneurs d'antan, les promenades, les fontaines disaient
magnifiquement l'élégance, la sobriété, la simplicité et
la grâce, qualités essentielles des temps où la ville, qu'on
ne voyait [)lus maintenant qu'à l'état amorti et sous
quelque moississure, avait été reluisante de nouveauté et
de vie... Vers 1855, dans le coin reculé et isolé du pays
de France, palpitait encore, au fond des esprits, un peu
de [)ure Fiance classique. Je serais bien embarrassé
aujourd'hui de définir au juste ce que j'entends par
classique. A la Faculté d'Aix, et sous ce climat j)articu-
lier, sec et limpide, je n'étais pas embarrassé de le sentir.
j.-j. WEiss. 285
Un cours de faculté, un cours d'éloquence et de poésie...
n'est possible, il n'échappe à l'ennui de la trivialité vide,
il n'a de substance et de prix que s'il estl'œuvre commune
de l'auditoire et du niaîlre...
Mon auditoire d'Aix-en-Provence m'a rendu pour tou-
jours classique. Celait environ deux cents personnes de
tout âge, depuis seize ans jusqu'à soixante, la plupart
de condition moyenne, un fonds d'étudiants..., des con-
seillers à la cour et des magistrats de tout grade, des
intendants et des ofliciers d'intendance..., un certain
nombre de femmes... Tout cela foriiiait un auditoire
attentif et redoutable, en qui la nourriture était riche et
solide, dont le goût surgissait par éclairs, prompt et fin.
Le jeudi, vers quatre heures de l'après-midi, je traversais
le Cours, principale artère de la ville, pour me rendre
au coin retiré et silencieux oii s'abritait la salle des con-
férences de la Faculté. Le soleil dardait encore; ses
rayons expiraient, mais violemment, et je pouvais quel-
quefois me demander si l'excès de la chaleur n'aurait
pas retenu une partie de mon public. Mais ils étaient
tous là, mes fidèles auditeurs, si appropriés aux choses
dont j'allais les entretenir, si munis pour m'y approprier
moi-même par toute la curiosité intelligente qui s'échap-
pait de leurs physionomies! Au-dessus de nos têtes, entre
eux et moi, une muse flottait, invisible et transpa-
rente sous son éther, semant le feu poétique qui allume
les âmes et qui les transporte ou les tient au niveau des
hauts et profonds poètes ou des poètes dégagés, qui nous
met à l'unisson de leurs grandes paroles, de leurs jeux
et de leurs ris, qui nous fait créer à nouveau les belles
œuvres dans le moment que nous les lisons, les sentons
et les expliquons. Cet état d'esprit apparaissait alors libre
et discipliné tout ensemble, cohérent, et, de plus, dans
une réunion de deux cents personnes de toute condition
et de tout âge, il n'est pas commun. Je ne me tlaltais
pas de l'avoir éveillé... Il était le produit d'un esprit plus
général créé et enlretenu^par l'éducation qu'avait donnée
pendant quarante ans l'Université aux enfants des classes
'2SÙ LA VIE LITTÉRAIRE.
aisées OU cuit ivres de la nation, aux oiifanls de tous ceux
qui clierchaieiit à s'élever vers l'aisance ou la cullure par
le travail conliiiu et l'épargne acharnée.
Ce cours dons lequel J.-J. Wciss trnit.i de la comédie
en France eut un vif succès. Je n'inini^Mue pos ce (jue
pouvait êlr.' la p;irole du jeune [)r(ifi'-s mu-, cor il est
impossible de la retrouver dans la conversation allrislée,
voilée, mais éclalanle encore, du vieillard (jue j*ai eu
deux ou trois fois l'honneur d'entenilnî dans l'intimité.
Du moins, on peul jui^er de l'oii^inaliié solide el liril-
lanle de ses ith'es par les débris de ce cours qui ont été
recueillis dans le livre intitulé : Bssai swr C histoire de
la litli'rnturc française. J.-J. Weiss s'y montre infi-
niment ingénieux, varié, neuf, abondant en vues [iro-
fondes el vives. Il alla, l'année suivante, professer à la
Faculté de Dijon. Puis il renonça à l'enseignement. Il
était dans sa destinée d'être tout en fusées. M. Berlin lui
ayant offert la rédaction du bulletin politique des Débats^
Weiss accepta el le professeur devint journaliste. Dés
lors il ne m'appartient plus, ou du moins il ne m'appar-
tient que dans les intervalles où, brusquement , il sort
de la politique pour rentrer dans les lettres qui l'ont à
demi consolé des chagrins et des mécomptes de la vie
publique.
Je rappellerai seulement, pour ne pas briser tout à fait
la cbaîne des faits, que, fondateur, avec M. Hervé, du
Journal de Paris, en décembre 4868, il fut condamné
par la (j" chambre pour manœuvres à l'intérieur, à l'oc-
casion de la souscription Daudin, dont il avait été un des
j.-j. WEiss. 287
promoteurs. Il se défendit lui-même et, dans une plai-
doirie sobre et forte, il rappela que Cremutius Cordus
avait été accusé de lèse-majesté, sur l'ordre de Tibère,
pour avoir écrit une apologie de Brutus et de Cassius.
Le mouvement parut beau. Il Tétait en effet. C'était le
temps où Rogeard écrivait les Propos de Lahleniis;
c'était le temps des derniers humanistes français. Noire
génération est séparée de la leur par un abîme. Un an
après, par un de ces coups brusques plus fréquents sous
les gouvernements absolus que sous les républiques, le
condamné de la 6^ chambre, rallié à l'empire, entra aux
affaires avec le cabinet OUivier et fut nommé secrétaire
général du ministère des beaux-arts, puis conseiller
d'État en service ordinaire hors section. Six mois plus
tard l'empire s'écroulait, emportant, parmi d'incalculables
ruines, la fortune politique de J.-J. Weiss. Cet homme
de tant d'esprit n'avait pas le sens de l'à-propos. Sa
grande erreur fut de croire qu'il était apte aux affaires
parce qu'il avait la curiosité et la pénétration de l'his-
toire. L'intelligence de l'historien est divergente et
rayonne largement. Celle du politique, tout au contraire,
est convergente et réunit ses feux sur le point conve-
nable. Or, jamais intelligence ne fut plus divergente que
celle de J.-J. Weiss. Après la guerre de 1870, il était,
au dedans de lui-même et à lui seul, aussi divisé sur une
restauration monarchique que toute la majorité de l'As-
semblée. C'est pourquoi, sans doute, l'Assemblée le
replaça en 1873, au conseil d'État dont il fut exclu
presque aussitôt. Quand il forma le ministère du 14 no-
*288 LA VIE LITTÉRAIRE.
vemlire 1881, Gambella appela J.-J. \V(.'iss aux fonc-
tions de direcleiir [)()lilique cl des arciiives au niiui:^-
lère lies afT.iires étrangères. Mais à la cliule du grand
ministère il dut donner sa démission. Je n'ai pas à
juger, je le répète, le personnage polilique que fit
J.-J. Weiss. Je n'ai pas même à dire (jui;, dans sa
mouvante fortune, il resta toujours un pnrfail lionnêle
homme : personne n'en a jamais douté. Précipilé de
ses ambitions et de ses illusions, à cin(|uante-ciii(j ans,
il redevint journalisle littéraire et, par son lulenl, il
honora grandement notre profession. 11 aimait les lettres,
les lettres, disait-il, « entretien innocent des heures,
délices et noblesse de la vie » ! et les lettres du moins
n'ont pas trahi son amour. A cinquante-cinq ans il
retrouva en elles la jeunesse et la force. Ses feuilletons
dramatiques des Débats sont de merveilleux ouvrages,
remplis de sens et d'agrément.
Ainsi que M. Taine, J.-J. Weiss conçut la critique
littéraire comme une des formes de l'histoire. 11 comprit
que le grand intérêt d'une œuvre d'art, poème, roman
ou comédie, est de nous faire comprendre, sentir,
goûter délicieusement la vie avec le goût particulier
qu'elle avait au temps où cette œuvre fut conçue et
dons la société dont elle est l'expression la plus sub-
tile, et qu'enfin il n'est pas de monument plus précieux
des mœurs d'autrefois, pas de témoignages plus sûrs
des vieux étals d'àme que tel conte ou telle chanson, à
les bien entendre. Dans cette voie où M. Taine s'avança
avec une lente et sûre méthode, J.-J. Weiss ne fit jamais
j.-j. WEiss. 280
que de folles et toujours heureuses écliappées. Il avait
l'c^sprit vagabond et se plaisait à courir à l'aventure. A
l'aventure, il découvrit maintes fois les transformations
du peuple français dans les divers types littéraires que
ce peuple a créés. J'avoue que sa critique me plaît encore
et surtout pour ce qu'elle a d'enthousiaste et d'amou-
reux. J.-J. Weiss adorait cet esprit français dont il avait,
à son insu, plus que sa part. Et sa grande connaissance
de la littérature allemande lui faisait mieux juger com-
bien cet esprit est rare, original, unique. De l'esprit
français il aimait l'exactitude. Il disait excellemment :
« La justesse toute seule est aussi du génie ». Il aimait,
il prisait dans l'esprit français le talent d'analyse, l'art
de décomposer les sentiments et les idées, la science
profonde du cœur humain, la science délicate de la vie
et du jeu des passions. Il aimait l'esprit français pour sa
politesse, pour ses façons honnêtes, pour sa grâce facile.
Il adorait le génie français jusque dans les petits poètes
du xviii® siècle. « Ce n'est, disait-il, qu'un filet d'eau,
mais qu'il est limpide! c'est une source qui tiendrait
dans le creux de votre main, mais qu'elle a de fmî-
cheur! » Sans doute il n'avait pas de mesure dans ses
admirations. C'était un berger du Ménale qui, grisé
de cytises et de sureaux en fleurs, oubliait de compter
ses troupeaux.
Qu'importe! le goût trouvait toujours son compte à
ses fautes de goût. Et puis il pouvait bien se plaire çà
et là h quelque œuvre un peu pâle et maigre qu'il nour-
rissait et colorait merveilleusement dans son imagination!
IV. 17
oçiO LA VIE LITTÉRAIRE.
' U avait 1 ame si piUorcsque! Que n'at-il -l-nc ocril
«es Mémoires!... J'y revic-ns; c'esl mon regret cuisant.
Mais après tout, ses Mémoires, il les a écrits par frag-
ments au hasard ,1e mille articles épars dans les jour-
naux et qu'il faudra réunir.
MADAME DE LA FAYETTE'
Il y a trois ans environ, nous avons eu lieu de p.'irlor
de la Princesse de Clèves ^. Le lecteur nous permelhvi
de l'entretenir encore une fois de madame de La Fayette.
Le sujet est aimable et l'occasion est belle. En effet. M. le
comte d'Haussonville vient de publier, dans la Collection
des grands écrivains, une étude élégante et judicieuse
sur madame de La Fayette, et, par une rare fortune, il a
découvert des sources inconnues qui, bien employées,
donnent à son ouvrage l'intérêt de la nouveauté. Ces
sources sont ; 1*^ Des lettres de madame de Lafayette à
Ménage, qui, déjà signalées par Victor Cousin dans son
introduction à la Jeunesse de madame de Longueville^
sont actuellement aux mains des héritiers de M. Feuillet
de Couches. On sait que les documents provenant du
cabinet de M. Feuillet de Couches ne doivent pas être
1. Les grands écrivains : Madame de la Faye^^e, par le comte
d'Haussonville. 1 vol. in-18. Hachette éditeur,
2. Dans la préface de l'édition Conquet, in-8°.
292 LA VIE LITTÉRAIRE.
acceptés sans examen. Mais ces lellres de madame de
La Fayellt", (|iii proviennent de la vente Tarbé. sont d':me
authenlicilé non douteuse; 2° les pn[)iers de l'abbé, fils
aine de madame de La Fayette, conser\és aujourd'hui
dans le trésor du duc de la Trémoïlle. Ce sont des inven-
taires, des contrats, des papiers d'affaires. M. d'IIaus-
sonvijle les a examinés avec un intérêt auquel se mêlait
une sorte d'émotion que comprendront tous ceux qui
se sont plu à évoquer dans la poussière des arcbives
quelques figures du passé.
« Leur séclieresse, dil-il, et leur aridité même don-
nent, en effet, une vie singulière aux personnages qu'ils
concernent, en nous les montrant mêlés, comme nous,
aux incidents vulgaires de la vie... Personne, je crois,
ne les avait maniés avant moi, car sur plus d'une page
la poudre était encore collée à l'encre. Ce n'est pas sans
regrets que je l'ai fait tomber et que j'ai ajouté une
destruction de plus à toutes celles qui sont l'ouvrage
de la vie. »
Culte charmant du souvenir! Aussi bien M. d'Haus-
sonville a fait dans le trésor de M. de la Tré[noïlle des
découvertes fort intéressantes et tout à fait inattendues
sur la vie domestique de madame de La Fayette. On
savait que Marie-Madtdeine de la Vergue épousa, à l'âge
de vingt-trois ans, en i6o5, Jean-François Motier de La
Fayette, qui descendait d'une très ancienne famille
d'Auvergne. On avait quelque raison de croire que ce
genlilbomme n'avait pas été heauœup aimé, et qu'aussi
il n'était pas très aimable. S'il faut en croire une chanson
MADAME DE LA FAYE'ITE. 293
du temps, h h première enlrev i;e .-ivec nindt-moiselle de
la Yergne, il ne soulfla mol el fui ;t[;rt'c lout de môme.
La belle ronsiiiléc
Sur son fuliir époux.
Dit dans collo assemblée
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort hounéle,
Quoique peut-être bêle.
Mais qu'après tout, pour elle, un tel mari
Etait un bon parti.
Mademoiselle de la Vergue, avec lieaucoup d'esprit et
tout le latin que lui avait ensei;,mé Ménage, n'élnit pas
d'un établissement facile. Son bien élait petit. Elle avait
perdu son père. Sa mère, fort écervelée el quelque peu
intrigante, n'avait pas une très bonne réputation. Elle
n'avait pas su garder sa fille à l'abri de la médisance.
D'ailleurs, elle venait de se remarier. Marie-Madeleine,
qui était raisonnable, fit un mariage de raison, et s'en
alla tranquillement en Auvergne.
Dans une lettre qui date des premières années du
mariage, elle fait part à son maître, Gilles Ménage, du
genre de vie qu'elle mène en province et du paisible
contentement qu'elle y goûte. Cette lettre a été publiée
pour la première fois par M. d'Haussonville. Il faut la
citer toute entière :
Depuis que je vous ait écrit, j'ai toujours été hors de
chez moi à faire des visites. M. de Bayard en a été une
et quand je vous dirais les autres vous n'en seriez pas
plus savant. Ce sont gens que vous avez le bonheur de
ne pas connaître et que j'ai le malheur d'avoir pour voi-
sins. Cependant je dois avouer à la honte de ma délica-
294 LA VIE LITTÉRAIRE.
trsse que jo iic m'ennuie pas avec ces gons-là. quoique
je ne m'y divertisse p:ucre; mais j'ai pris un cortain
chemin de leur parler des choses qu'ils savent, qui
nrempôche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous
avons des hommes dans ce voisinage qui ont hien de
l'esprit pour dos gfMs de province. Les femmes n'y sont
pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi elles
ne font guère de visites; par consé(iuent on n'en est pas
incommodé. Pour moi, j'aime bien mieux ne voir guère
de gens que d'en voir de fâcheux, et la solitude que je
trouve ici m'est plutôt agréable qu'ennuyeuse. Le soin
que je prends de ma maison m'occupe et me divertit
fort : et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que
mon époux m'adore, que je l'aime fort, que je suis maî-
tresse absolue, je VoUS assure que la vie que je mène est
fort heureuse et que je ne demande à Dieu que la conti-
nuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que
cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que
je le suis, je vis plus contente que ne le sont peut-être
toutes les reines de l'Europe.
La jeune femme laisse assez entendre que le bonheur
si pâle qu'elle goûte est le pur effet de s;i raison. Elle
s'en félicite comme de son ouvrage. On sent bien que
ce mari qui « l'adore » n'y est pour rien et que « si elle
l'aime fort », c'est avec résignation et parce qu'elle est
une personne tout à fait raisonnable. M. de La Fayette
vivait sur ses terres de Naddes et d'Espinasse. « Il paraît
avoir été assez processif, dit M. d'Haussonville, à en
juger par d'assez nombreuses difficultés <ju'il eut avec
ses voisins. »
Après quelques années de mariage, nous retrouvons
la comt(!Sse de La Fayette à la cour de Madame et dans
ce petit hôtel de la rue de Vaugirard, en face du Petit-
MADAME DE LA FAYETTE. 295
Luxembourg, où il y avait un jardin avec un jet d'eau
et un petit cabinet couvert. « C'était, dit madame de
Sévigné, le plus joli lieu du monde pour respirer à
Paris » M. de la Rocbefoucauld y venait tous les jours.
De M. de La Fayette, point de nouvelles. Madame de
Sévigné n'en dit mot. Tous les biographes en ont conclu
qu'il était mort, et c'était l'opinion unanime que ma-
dame de La Fayette était devenue veuve après quelques
années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de La Fayette
était vivant et vivait sur ses terres. Il survécut de trois
ans à M. de la Rochefoucauld mort en 1680. M. d'Haus-
sonville (qui de nous n'enviera son bonheur?) a trouvé
dans les archives du comte de la TrémoïUe un acte éta-
blissant que François Motier, comte de La Fayette, décéda
le 26 juin 1683. Madame de La Fayette fut en réalité
mariée pendant vingt-huit ans, et elle n'était pas veuve
quand elle souffrait les assiduités du duc. Madame de
Sévigné ne s'en scandalisait nullement. M. d'Haussonville
se montrerait plus sévère. Il ne cache point que ma-
dame de La Fayette lui plairait moins si elle avait trahi
la foi jadis promise à l'excellent gentilhomme qui chas-
sait dans les forêts d'Auvergne pendant qu'elle écrivait
des romans à Paris dans le petit cabinet couvert. Il la
veut toute pure. Heureusement qu'il est sûr que sa
liaison avec M. de la Rochefoucauld fut innocente. Elle
aima le duc; elle en fut aimée; mais elle lui résista. Il
le veut ainsi. Au fond, il n'en sait rien. Je n'en sais pas
davantage, et, si je le contredisais, j'aurais pour moi la
vraisemblance. Mais la politesse resterait de son côté et
29G LA VIE LITTÉRAIIIE.
ce sernit pour moi un <;raii(l d('savanla};e. Aussi je veux
loul ce qu'il veut. Mais je confesse (ju'il me faut pour
cela faire un grand effort sur ma raison. Madame de
La Fayette avait vingt-cinq ans, le duc en avait quarante-
six. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était,
elle put l'attacher sans se donner à lui. Il ne vivait (jue
pour elle, et près d'elle. Il ne la quittait pas. Cela donne
à penser, <iuoi qu'on veuille. M. d'Haussonville ne croit
pas lui-nu'iiie à la continence volontaire de M. de la
Rochelouoauld, et je doute, malgré moi, de la piété de
madaine de La Fayette. L'âme de cette charmante femme
lui semble limpide. J'ai beau m'appliquer à la compren-
dre, elle reste pour moi tout à fait obscure.
A mon sens, cette personne « vraie » était impéné-
trable. Prude, dévote et bien en cour, je la soupçonne-
rais presque d'avoir douté de la vertu, peu cru en Dieu,
et, ce qui est plus étonnant pour l'époque, haï le roi.
Ses plus intimes amis ne l'ont point connue. Ils la
croyaient indolente. Elle-même se disait baignée de
paresse^ et elle menait les affaires avec une ardeur
infatigable. Je ne lui en fais point un reproche; mais
je ne crois pas que jamais femme fût plus secrète.
Le livre de M. d'Haussonville est précieux pour la
biographie de madame de La Fayette. Ce n'est pas son
seul mérite. On y trouve une étude judicieuse des œuvres
de cette illustre dame. M. d'Haussonville estime à sa
valeur la délicate histoire d'Henriette. Il ne goûte qu'à
demi Zaldc, histoire espagnole où l'on rencontre des
enlèvements, des pirates, des solitudes affreuses, et où
MADAME DE LA FAYETTE. \!01
de parfaits amants soupirent dans des pjilois ornés de
peintures allégoriques. Et il garde très justement le
meilleur de son admiration pour la Princesse do Clovcs.
Avec la Princesse de C lèves ^ qui parut en 1678,
madame de La Fayette entrait harmonieusement dans le
concert des classiques, à la suite de Molière et de la
Fontaine, de Boileau et de Racine.
Mais il faut bien prendre garde que, si la Princesse
de Clèves atteste par l'élégant naturel du stylo et de la
pensée que Ptacine est venu, madame de la Fayette n'en
appartient pas moins, par l'esprit mùme do son œuvre,
à la génération de la Fronde, et à celle jeunesse nourrie
de Corneille. Elle demeure héroïque dans sa simplic-ilé
et garde de la vie un idéal superbe. Par le fond même
de son caractère son héroïne est, comme Emilie, une
« adorable furie », furie de la pudeur, sans doute; mais
je distingue dans sa chevelure blonde quelques tètes de
serpent.
Madame de Clèves, la plus belle personne de la cour,
est aimée de M. de Nemours, l'homme « le mieux fait »
de tout le royaume. M. de Nemours, qui avait jusque-là
montré dans de nombreuses galanteries une audace heu-
reuse, devient timide dès qu'il est amoureux. 11 cache sa
passion; mais madame de Clèves la devine et, bien invo-
lontairement, la partage. Pour se fortilier contre le [)éril
où son cœur l'entraîne, elle ne craint pas d'avouer à
son mari qu'elle aime M. de Nemours, qu'elle le craint
et se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord.
Mais par l'effet d'une imprudence et d'une indiscrétion
17.
208 LA VIE LITTÉRAIRE.
du duc (le Nemours, il se croit trahi ot meurt de
cliagrin.
Ce qu'il y a de plus ori<;inal dans la conduite de
madame de Clèves, c'est sans doute cet aveu qu'elle fait
à son mari d'un amour qui n'est pas pour lui. Sa vertu
s'y montre, mais à considérer la simple humanité, elle
n'a pas lieu, il faut hien le reconnaître, de s'en féliciter
beaucoup. Cet aveu est la première cause de la mort de
M. de Clèves. Si elle n'avait point parlé, M. de Clèves ne
serait pas mort; il aurait vécu tranquille, heureux dans
une douce illusion. Mais il fallait être vraie à tout prix.
Ce fut aussi l'avis d'une dame célèbre qui renouvela
cent ans plus tard cette scène d'aveux. Madame Roland
éprouva sur les quarante ans ce qu'elle appelle, en fille
de Rousseau et de la nature, « les vives alïeclions d'une
âme forte commandant à un corps robuste ». L'homme
qu'elle aimait avait comme elle un sentiment exalté du
devoir. C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent sans être
l'un à l'autre. M.idame Roland avait un mari plus âgé
qu'elle de vingt ans, honnête homme, mais caduc et décré-
pit. Elle crut devoir, à l'exemple de madame de Clèvt-s,
avouer à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour pour un
autre que lui. L'aveu fait à un mari si amorti ne pouvait
tourner au tragique, et, ix cet égard, madame Roland sem-
blera peut-être moins imprudente que madame de Clèves.
Pourtant les effets en furent lamentables. « Mon mari,
dit-elle dans ses Mémoires^ excessivement sensible et
d'affection et d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée
de la moindre altération^dans son empire. Son imagina-
MADAME DE LA FAYETTE. 299
lion s'est noircie; sa jalousie m'a irritée; le bonheur a
fui loin de nous. Il m'adorait, je m'immolais à lui, et
nous étions malheureux. »
Madame de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle franchise,
que je sache, d'autre imitatrice que madame Roland.
Encore faut-il considérer qu'en agissant comme madame de
Clèves madame Roland n'avait pas de si bonnes raisons.
Madame de Clèves en se confiant à son mari lui deman-
dait secours dans sa détresse. Elle implorait un appui.
Madame Roland ne voulait qu'étaler sa passion avec sa
vertu. Cela est moins admirable.
CHARLES LE GOFFIC
M. Charles Le Goffic n'a pas encore vingt-huit ans
révolus, el pourtant il touche par son ori;,nne au temps
jadis; il naquit contemporain des vieux âges, par il vit
le jour et fut nourri dans la petite ville de Lannion, qui
était encore, il y a un quart de siècle, une ville du moyen
âge. Il coula de longues heures à voir, sur les quais, les
eaux paresseuses du Léguer caresser mollement les coques
noires des cotres et des chasse-marée. Il mena ses pre-
miers jeux dans les rues montueuses, à l'omhre de ces
vieilles maisons aux poutres sculptées et pi'intcs en rouge,
aux murs que les ardoises revêtent comme d'une cotte
d'armes azurée et sombre. Il courut sur le pont à dos
d'âne et à éperons qui, près du moulin, ouvrait naguère
encore la route de Plouaret. D'origine italienne par sa
mère,renfant était, par Jean-François, son père, de vieille
souche bretonne. Le Goffic veut dire, en celtique, petit
1. Un poète breton. Charles Le Goffic. (Amour breton)^
1 vol. in-lS.
CHARLES LE GOFFIC. 301
forgeron. Jean-François Le Goffic élail libraire à Lau-
nion, mais c'était un libraire d'une espèce rare et singu-
lière, c'était le libraire-éditeur des bardes. Dansée pays,
où, dit François-Marie Luzel, « le barde cbanle sur le
seuil de sa porte », où, dit Emile Souvestre, « les cou-
plets se répondent de roche en roche, où les vers voltigent
dans l'air comme les insectes du soir, où le vent vous les
fouette au visage par bouffées, avec les parfums du blé
noir et du serpolet », Jean-Francois Le Goffic imprimait
en têtes de clous les gwerz héroïques et les sônes gra-
cieux, et sans doute il avait beaucoup à faire, étant l'édi-
teur attitré des disciples de Taliesin et de Hy\arnion, des
modernes Kloers et de toute la confrérie du bon saint
Hervé. M. Charles Maurras nous apprend que laïques et
clercs, mendiants et lettrés, tous les jouglars du pays se
réunissaient une fois l'an dans la maison de Jean-Fran-
çois à un banquet où l'on chantait toute la nuit sur vingt
tonneaux de cidre défoncés. Conçu dans ces fêtes de la
poésie populaire, Cbarles Le Goffic naquit poète. Par la
suite, il étudia, il alla faire ses classes à Rennes et devint
un monsieur. En bon Breton qu'il était, il eut un duel à
dix-huit ans. Destiné au professorat, il vint achever ses
études à Paris. Là, sur la montagne Sainte-Geneviève, il lui
souvint des fêtes paternelles et des femmes de Lannion.
Sous leur coiffe blanche et dans leur robe noire, les femmes
de Lannion sont d'une exquise beauté. Leur teint pâle, leur
démarche austère, le bandeau qui couvre à demi leurs che-
veux les font ressemblera des nonnes; mais, brunes aux
yeux bleus, elles ont aux lèvres un sourire mystérieux qui
302 LA VIE LITTÉRAIRE.
prend le cœur. Au sortir des études, Charles Le Goffic
fil des vers, et ils parlaient d'amour, et cet amour était
breton. Il élail tout breton, puis(jue celle (jui l'inspirait
avait [grandi dans la lande, et (jue celui qui l'éprouvait y
mêlait du vague et le goût de la mort. Le poète nous
apprend que sa bien-aimée, paysanne comme la Mnriede
Brizeux, avait dix-huit ans et se nommait Anne-Marie.
Elle est née au pays de lande,
A Lomikel, où (lébarqua,
Dans une belle aiipc en mica,
Monsieur saint Eltlam, roi d'Irlande.
C'était, en effet, la coutume des vieux saints irlandais
d'aborder la côte amoricaine dans une auge, et Charles
Le Goffic devait connaître par le menu l'Iiisloire de saint
Efflam et de son épouse Enora, pour l'avoir vu jouer en
mystère, dans son enfance, à la Saint-Michel, à Lannion.
Elle est sous l'invocation
De madame Marie et d'Anne,
Lis de candeur, urnes de manne,
Double vaisseau d'élection.
Elle aura dix-huit ans le jour,
Le jour de la fêle votive
Du bienheureux monsieur saint Yve,
Patron des juges sans détour.
Or, la fêle de saint Yves Hélouri tombe le 19 mai. Et
le poète lui-même nous dit ailleurs que Anne-Marie est
née « un joli dimanche de printemps » et que, selon
l'usago, sainte Anne et la Vierge en personne se tenaient
Tune au lit de la mère, l'autre sur le berceau de TenfanL
CHARLES LE GOFFIC. 303
Le poète ne nous a pas conté ses amours par le menu.
Il nous apprend seulement qu'il a retrouvé sa payse à
Paris, sauvage encore, naïvement jolie, ayant gardé sa
grâce rustique, sa voix lente; mais, on peut le soup-
çonner, égarée et déchue.
Hélas! tu n'es plus une paysanne :
Le mal des cites a pâli ton front.
Mais tu peux aller de Paimpol à. Vanne,
Les gens du pays te reconnaîtront.
Car ton corps n'a point de grâces serviles,
Tu n'as pas changé ton pas nonchalent.
Et ta voix rebelle au parler des villes
A gardé son timbre augurai et lent.
Et je ne sais quoi dans ton amour même,
Un geste fuyant, des regards gênés,
Évoque en mon cœur le pays que j'aime,
Le pays très chaste où nous sommes nés.
Qu'est devenue Anne-Marie à Paris? Nous l'ignorons,
et cela ne laisse pas de nous inquiéter. On ne peut s'em-
pêcher de voir vaguement, clans l'ombre du soir, tourner
sur la tête de la jeune Bretonne les ailes enflammées du
Moulin-Rouge, tandis que l'étudiant rêveur lui arrange
des triolets avec une infinie douceur d'âme :
Puisque je sais que vous m'aimez,
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Mes maux seront bientôt calmés.
Puisque je sais que vous m'aimez
Et que j'aurai les yeux fermés
Par vos doigts de lis et de rose.
Puisque je sais que vous m'aimez.
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
304 LA VIE LITTKRAIIIE.
Je voudrais iiKuirir à j^ivsent,
pour vous avoir près de ma couche,
Allant, venant, riant, causant.
Je voudrais mourir à présent,
Pour sentir en agonisant
Le souflle exquis de votre bouche.
Je voudrais mourir à présent
Pour vous avoir près de ma couche.
Jasmins d'Aden, œillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Kcosse,
Fleurs d'églantier, fleur de cédrat,
Jasmins d'Aden, œillets d'Hydra,
Dites-moi les fleurs qu'il faudra.
Les fleurs qu'il faut pour notre noce,
Jasmins d'Aden, œillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Ecosse.
Sur les lacs et dans les forêts.
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,
J'irai les cueillir tout exprès,
Sur les lacs et dans les forêts.
Hélas! et peut-être j'aurais
Le bonheur de mourir en route.
Sur les lacs et dans les forêts.
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte.
Le poète semble bien croire là que, si l'amour est bon,
la mort est meilleure. II est sincère, mais il se ravise
pres(iue aussitôt pour nous dire sur un ton leste avec
Jean-Paul que « l'amour, comme les cailles, vient et s'en
va aux temps cbauds ». Au reste, je n'essayerai pas de
cbercber Tordre et la suite de ces petites pièces détacbées
qui composent VAmour breton ni de rétablir le lien que
le [loète a volontairement rompu. C'est à dessein qu'il a
m""'lè l'ironie à la tendresse, la brutalité à l'idéalisme. Il
a voulu qu'on devinât le joyeux garçon à côté du rêveur
CHARLES LE GOFFIC. 305
et le buveur auprès de l'amant. Il en est de l'amour
breton, comme de ces fêles que Jean-Franrois donnait
aux bardes bretons; on y conviait Viviane et Myrdinn,
les enchanteurs et les fées, mais on y défonçait des fou-
dres de cidre. Arnoiu^ breton embarrassait déjà les com-
mentateurs qui, comme Jules Tellier, vivaient dans l'in-
timité du poète. L'un d'eux ayant interrogé M. Quellien,
qui est barde, en tira cette réponse précieuse : « Nous
autres Bretons, nous aimons que dans un livre il y ait de
l'âme. Pour ce qui est du cœur, nous nous en passons. »
Pourtant il y a aussi du cœur dans Amour breton. On
sent une vraie douleur, de vrais troubles, de vraies
larmes dans le poème du Premier soir.
Toi qui fuis à pas inquiets,
Je t'avais pardonné ta faute.
Pourquoi t'en vas-tu? Je croyais
Qu'on devait vivre côte à côte.
0 nuits, ô douces nuits d'antan,
Où sont nos haltes et nos courses;
Le vieux saule près de l'étang,
Et les genêts au bord des sources?
Mais, pour la bien sentir, il faudrait citer la pièce
tout entière. Comme art, le poème de M. Le Goffic est
rare, pur, achevé. « Ces vers, a dit M. Paul Bourget,
donnent une impression unique de grâce triste et souf-
frante. Gela est à la fois très simple et très savant.. . Il n'y
a que Gabriel Vicaire et lui à toucher certaines cordes de
cet archet-là, celui d'un ménétrier de campagne qui
serait un grand violonisle aussi. » On ne saurait mieux
306 LA VIE LITTÉRAIRE.
dire, et si, en eiïel, le jeune poêle breton rappelle un
autre poète, c'est celui de la Bresse, c'est Gabriel Vicaire
et sa rusticité exquise.
M. Jules Simon, qui est resté Breton à Paris au
milieu de sa gloire, disait un jour bien joliment : « Je
ne sors jamais de l'Opéra sans penser que je serais bien
heureux d'entendre un air de biniou. »
Je ne suis pas Breton et je n'ai vu la Bretagne que
dans ces promenades rapides et étonnées qui ressemblent
à de beaux rêves. Mais en entendant le biniou de Le
Goffic, je crois revoir la grève désolée, la fleur d'or de
la lande, les cbénes plantés dans le granit, la sombre
verdure qui borde les rivières et sur les chemins bordés
d'ajoncs, au pied des calvaires, des paysannes graves
comme des religieuses.
ALBERT GLATIGNY
La petite ville de Lillebonne, doucement couchée da!i«;
sa verle vallée, avec ses ruines romaines et son châte;m
normand, ses filatures et ses blanchisseries, était toute
pavoisée en l'honneur d'un de ses fils qui fut, de son
vivant, comédien errant et rimeur très magnifique. Il
se nommait Albert Glatigny.
Devant le buste qu'on venait de découvrir au bruit
des fanfares, mademoiselle Nau récita des stroplies qui
furent très applaudies :
0 vagabond ! frère des dieux,
Qui, pour l'amour de la Chimère,
Grimpas vingt ans la côte amère,
Les pieds saignants, l'œil radieux;....
Poète errant ou bateleur
A qui l'hôte ferme la porte,
Tu dormais en plein champ? Qu'importe
Lorsque la luzerne est en fleur!...
Tn buvais l'eau des sources vives,
Tu t'attablais aux noisetiers;
Maigre festin; mais vous étiez,
La fauvette et toi, les convives.
SOS LA VIE LITTKRAIRE.
Si, rousse cl roiij;<', le bouda
La marilorne de l'auberge,
Tu voyais en leur neige vierge
Les trois déesses de l'Ida!...
C'esl CnluUc Mondes qui invoquait avec ce lyrisme
fralcrnel le [toèle dont il fut le confrère et l'ami au
k'iiips ancien du Parnasse et des parnassiens.
Albert Glaligny n'est mort iiiie depuis dix-liiiil ans,
mais son exislenee semble reculée d;ius un passé pro-
fond, et il semble plus proche de Destin et de l'Étoile
que des comédiens qui donnent aujourd'hui des repré-
sentations en province. Ses aventures rappellent les
comédiens pittoresques de Le Sage et de Scarron, dont
lu race est maintenant éteinte.
C'était un grand et maigre garçon à longues jambes
terminées par de longs pieds. Ses mains, mal emman-
chées, étaient énormes. Sur sa face imberhe et osseuse
s'épanouissait une grosse houche, largement fendue,
hardie, affectueuse. Ses yeux, retroussés au-de>sus des
pommelles rouges et saillantes, restaient gais dans la
fièvre. M. Louis Labat, qui a recueilli des souvenirs
conservés à Bayonne depuis 1867, dit qu'il était taillé
à coups de serpe, en façon d'épouvantail. Quand je le
vis, quatre ans plus tard, il était tout <à fait décharné.
Sa peau, que la bise et la fièvre avaient travaillée,
s'écorchait sur une charpente robuste et grotesque.
Avec son inuDcente effronterie, ses appétits jamais satis-
faits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre,
d'aimer et de chanter, il représentait fort bien Panurge.
ALBERT GLATIGXY. 309
C'était Panurge, mais Païuirge dans la lune. Cet
étrange garçon avait la tète pleine de visions. Tous les
héros et toutes les dames romantiques, en robe de
brocart, en habit Louis XIII, se logèrent dans sa cer-
velle, y vécurent, y chantèrent, y dansèrent; co fut une
sarabande perpétuelle. Il ne vit, n'entendit jamais nuire
chose, et ce monde sublunaire no parvint jamni> que
très vaguement à sa connaissance. Aussi n'y cliercha-t-il
jamais aucun avantage et n'y sut-il éviter aucun danger.
Pendant qu'il traînait en baillons sur les roules et que
le froid, la faim, la maladie le ruinaient, il vi\ail dans un
rêve enchanté. Il se voyait vêtu de velours el de drap d'or,
buvant dans des coupes ciselées par Benvenulo Cellini
à des duchesses d'Esté et de Ferrare, qui l'iiimaient.
Il avait coutume de dire qu'il était fils d'un gendarme
et môme il se plaisait à conter que, s'en étant allé avec
des comédiens errants, il avait emporté les bollcs de
son père. Il lui advint même de traverser les landes à
pied avec l'ingénue dont les chaussures trop fines se*
déchirèrent dans le sable. Ému de pitié, Glaligny lui
donna les bottes du gendarme. Toutefois, l'extrait de
naissance du poète, publié par M. Léon Braijueliais, est
ainsi rédigé : « Joscph-Albert-Alexondre Glaligny, né à
Lillebonne, le 21 mai 1849, de l'union de Joseph-Séna-
teur Glaligny, ouvrier charpentier, en celle vdie, et de
Rose-Alexandrine Masson, couturière audit lieu. »
Il résulte de ce document que Joseph-Sénateur Gla-
ligny, de Lillebonne, était charpentier quand un fils lui
vinl, qui devait être poète. Il n'était pas gendarme alors.
310 LA VIE LITTÉRAIRE.
Mais, comme le l'ail observir M. Léon Rraquehais, il le
devint plus lard. El, s'il en faut croire Théodore de Ban-
ville, ce gendarme élail brave comme un lion et cultivait
des roses.
Son lils Albert devint petit clerc d'iiuissier, puis
appronli typographe. Il travaillait dans une imprimerie
à Ponl-Audemer, (juand une troupe de comédiens
ambulants vint (h)nnor des représentations dans celle
ville. 11 prit sa place au parterre. Que vit-il à la lumière
des quinquets? De pauvres diables jouant les grands sei-
gneurs, des meurl-de-faim en bottes molles, des loques,
des grimaces? Non pas, certes! Il vit un monde de splen-
deurs et de magnificences. Les paysages tachés d'huile,
les ciels crevés, lui révélaient la nature. Ces grands
mots mal dits lui enseignaient la passion; ses yeux
étaient dessillés; il voyait, il croyait, il adorait. C'est
avec Fardeur d'un néophyte qu'il reçut le baptême de
la halle et qu'il entra dans la confrérie. MM. les comé-
diens furent bons princes et estimèrent que l'apprenti
imprimeur saurait les souffler aussi bien qu'un autre.
Ils lui permirent même de s'essayer au besoin dans
le comique et dans le tragique. Son ambition n'était
pas de s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un
papillon au bout d'un fil de fer et de recevoir agréable-
ment des coups de pied, mais bien de porter le feutre à
plume, de se draper dans la cape espagnole et de traîner
la rajiicre funeste aux traîtres. Or, sa face de carême,
son corps long comme un jour sans pain, ses pieds inter-
luinables qui le précédaient de longtemps sur la scène.
ALBERT GLATIGNY. 3H
faisaient de lui un personnage tout à fait incongru sous
le velours et la soie. Et quand vous saurez que, doué du
plus pur accent normand, du parler traînant de Bernay,
il était en outre affecté d'un bredouillement qui lui fai-
sait manger la moitié des mois, vous reconnaîtrez qu'il
fut sifflé et hué en toute justice, bien que poète lyrique.
Car, chemin faisant, dans Alençon, il s'aperçut qu'il
était poète, après avoir lu les Ode?, funambulesques, et
tout de suite il lit des vers exquis et superbes. « Des
vers avec leur musique », dit son bon maître Théo-
dore de Banville. Et, ce qui rendit sa vie impossible et
chimérique, c'est que, n'ayant pas d'autre ressourcf; que
de composer des vers excellents et de jouer fort mal la
comédie, il voulait manger cependant, voir le soleil de
Dieu et jouir des bienfaits de la civilisation dans une
certaine mesure. Afin que son roman fût complet, en
plein hiver, habillé tout le long de nankin, il s'éprit
d'amour pour une princesse de théâtre, qui malheu-
reusement n'entendait rien aux sentiments poétiques.
Abîmé de désespoir, il voulut se plonger son canif dans
le cœur et se fendit le pouce. 11 ne faut pas croire pour-
tant qu'il fut très malheureux. Sa misère était grande,
mais il ne la sentait pas. Il aimait sa vie vagabonde et il
y exerçait largement celte verve picaresque qui anime
sa poésie. On en peut juger par le joli sonnet irrégulier
que voici :
La route est gaie. On est descendu. Les chevaux
Soufflent devant l'auberge. On voit sur la voiture
Des objets singuliers jetés à l'aventure;
Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.
312 LA vu: Lri-Ti:i;Ai UK.
Une femme, en riant, écoute les propos
Amoureux d'un prand drôle à la mai^'re slruclure.
Le père noble boit cl le condueleur jure.
Le village s'émeut de ces profils nouveaux.
En route! et l'on repart. L'un sur l'impéiiale
Laisse pendre une jambe exagérée. Au loin
Le soleil luil, et l'air est plein d'odeur (K- foin.
Destin rêve, à demi couché sur une malle,
Et le roman comique au coin de la forél
Tourne un chemin rapide et creux, et di.s])araît.
En relisant une notice déjà bien ancienne que j'ai
faite sur Alliert Glatigny, j'y retrouve quelques histo-
riettes qui couraient au lendemain de sa mort. Je ne les
donne pas pour littéralement vraies; mais si elles sont
légond;iires, elles appartiennent à la b-gende de la pre-
mière heure, qui contient toujours be.iucoup de vérité.
Et puis, elles sont amusantes. C'est une raison pour les
conter. Il faut bien, de temps à autre, divertir les hon-
nêtes gens.
Je vous dirai donc, sur la foi des meilleurs auteurs,
que. se trouvant à Paris, Glatigny obtint du directeur
des BûuITcs le rôle du Passant dans les Deux Aveugles.
C'est un rôle muet. Ce passant met un sou dans le
chapeau d'un aveugle et ne dit rien. On aflirme, et je
le crois sans peine, qu'un soir Glatigny n'avait pas un
centime. En cette conjoncture, il retourna ses goussets
et dit : « Je n'ai rien à vous donner aujourd'hui, mon
brave homme. » Cette phrase lui valut une forte
amenilc, mais le comédien avait trouvé un elfet et il en
coLCCvil un juste orgueil.
ALBERT GLATIGXY. 313
Vers le même temps il joua, auTliéàlre-Lyriqiie, dans
VOthello d'Alfred de Vigny, le Iroisiùme séualeur. Il
avait à dire un vers et demi el touchait deux francs par
soirée.
Mais voici le trait le plus mémorable de sa vie dr;i-
matique. C'était dans je ne sais quelle sous-préfcclure.
On jouait Andromaque, pour le malheur de Racine.
Glatigny tenait le rôle modeste de Pylade el il n'y bril-
lait pas. Mécontent de son succès et persuadé, en bon
romantique, que le texte de Racine était insuffisant, il y
ajouta une beauté. Dans la scène ii de l'acte III, annon-
çant l'entrée d'Hermione (je ne sais quelle était cette
Hermione; le ciel lui accorde de ravauder en paix les
bas de sa famille!) Te Pylade de basse Normandie récita
les trois vers écrits par Fauteur à'Andromaque et en
ajouta deux autres tout à fait étrangers au texte :
« Gardez, dit-il,
Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate;
Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate;
Oubliez votre amour. Elle vient, je la vois
Et si celle du sang n'est point une chimère,
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.
L'effet de ces deux derniers vers, soudés au texte de
Racine, fut merveilleux. Les lettrés de la petite ville se
sentirent transportés d'admiration, et le sous-préfet lui-
même donna le signal des applaudissements.
Albert Glatigny avait un cœur d'or. Les jours où il
dînait, il partageait son repas avec Toupinel, qui était
un petit griffon errant et maigre comme son maître.
IV. IS
314 LA VIE LITTK IIAIRE.
M. Louis Labat a conservé dans le Bulletin de la
Société des sciences et arts de Barjoune le souvenir de
Toujiinel.
tt Les jours de paye, nous dit-il, étaient jours d'orgie
pour Glatigny et l'elui qu'il avait élevé au rang d'ami
intime. L'un suivant l'autre, ils s'en allaient, rasant
les murs de la ville, droit au café Farnié, — lui en une
sorte d'exlase, le cœur plein des soixante-dix bienheu-
reux francs qu'il venait de toucher. Gravement, il s'as-
seyait devant une table solitaire, Toupinel lui faisant
face, et commandait deux côtelettes. Les deux côtelettes
servies, toutes fumantes, c'était un spectacle ridiru'e-
ment drôle, à la fois, et touchant de voir ce grand garçon
naïf découper en menues tranches la part de son cama-
rede, lui en offrir avec des tendresses toutes mater-
nelles chaque bouchée et, mélancolique, regarder s'en-
voler en claires spirales la fumée de son assielle, ce
pendant que le griffun, posté sur son siège, dégustait en
gourmet la moindre bribe de ce festin. Du coup, c'était
pour un mois qu'il en fallait prendre. Toupinel, sans
doute, en avait conscience : aussi se gardait-il de perdre
une minute. Par rare occurrence, ces aubaines se renou-
velaient parfois, mais à des périodes essentiellement
variables. »
Je n'ai pas connu Toupinel, qui dut terminer sa vie
errante vers 1868. Mais j'ai connu Goselte, qu'un sonnet
a rendue immortelle. Goselte était de race douteuse et
de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit et
de cœur. Durant plusieurs années, on ne put voir Gla-
ALBERT GLATIGNY. 315
tigny sans Coselte. Dans une lettre où le pauvre comé-
dien raconte avec une gaieté courageuse les souffrances
et les mauvais traitements qu'il a endurés, il ajoute :
« Ma pauvre petite chienne a reçu un coup de pied dans
le ventre qui a failli la tuer. Pour le coup, j'ai pleuré. »
Les circonstances dans lesquelles Cosette fut traitée avec
celte brutalité sont singulières. Elles ont été racontées
tout au long dans le Temps du 17 janvier 1891, en pre-
mière page. Je les rappellerai très sommairement d'après
la version que le poète en a donnée lui-môme dans un
petit livret aujourd'hui introuvable, qui s'appelle le /oi^r
de Van d'un vagabond.
Le l^"" janvier 1869, après bien des aventures de
grands chemins, Glatigny, qui se trouvait alors à Boco-
gnano, en Corse, fut arrêté par un gendarme et mis au
cachot où il resta enfermé quatre jours sous l'inculpa-
tion d'avoir assassiné un magistrat. Le gendarme t'avait
pris pour Jud, qu'on cherchait partout et qu'on ne trou-
vait nulle part, pour la raison suffisante qu'il n'existait
pas. Le gendarme de Bocognano était comme les chiens
de garde, il n'aimait pas les gens mal habillés et ses soup-
çons s'éveillèrent au seul aspect des braies et de la veste
sordides du poète-comédien. C'est du moins ce que révèle
le procès-verbal d'arrestation dans lequel on lit ceci :
« Nous avons remarqué cet individu dont son aspect
nous a paru fugitif. »
Et, ce qui est singulier, il se trouva un juge sup-
pléant pour répondre : « Oui, oui, effectivement, effec-
tivement » à cette observation de la gendarmerie, et
316 LA VIE LITTÉRAIRE.
faire mellre Glali^^nv aux f(Ts,dans un cachot où Coselle
(jL'feiiflil coura^^eusemonl son maître contre les rats qui
voulaient le dévorer. Il élail déjà alleinl de la phtisie
dont il devait mourir, et sou étal s'aggrava dans la prison
malsaine de Bocognano.
De retour an }>ays normand en 1870, il y trouva une
jeune fille qui y fuyait l'invasion allemande, mademoi-
selle Emma Dennie. Elle l'aima pour son bon cœur,
pour son talent de poète, et surtout parce qu'il était
malheureux. Elle consentit à l'épouser et, atteinte du
même mal, elle se fit sa garde-malade. Celte charmante
femme donna un foyer au pauvre vagabond, revenu,
hélas ! de toutes ses courses. Après la guerre, ils allèrent
tous deux habiter à Sèvres, près Paris, une petite maison
au pied du coteau, sur le bord d'un chemin en pente,
raviné par les pluies.
C'est là qu'Albert Glatigny mourut le 16 avril 1873,
dans sa trente-i'inquième année. Il avait écrit :
... Que l'on m'enterre un malin
De soleil, pour que nul n'essuie,
Suivant mon cortège incertain,
De vent, de bourrasque ou de pluie;
Car n'ayant jamais fait de mal
A quiconque ici, je désire,
Quand mon cadavre sépulcral
Aura la pâleur de la cire,
Ne pas, en m'en allant, occire
Des suites d'un rhume fâcheux
Quelque pauvre dévoué sire
Qui suivra mon corps de faucheux.
Ses amis le conduisirent au cimetière de Sèvres (il
m'en souvient) par une de ces matinées de printemps,
ALBERT GLATIGN Y. 317
mêlées de pluie et de soleil, qui ressemblent à un sou-
rire dans des larmes.
Il laissait les vers brillants des Vignes folles et des
Flèches d'or. Gomme poète, Glaligny procède de Ban-
ville, avec une nuance d'originalité. Et en art il faut
saisir la nuance. L'œuvre de ce poète a son prix et sa
valeur, et la municipalité de Lillebunne a été bien ins-
pirée en bonorant la mémoire de son enfant qui fut
pauvre et qui, dans sa vie innocente, oublia tous ses
maux en ebantant des cliansons.
18.
M. MARCEL SCHWOB '
Il y a beaucoup moins de lecteurs pour les nouvelles
que pour les romans, par celte raison suffisnute que
seuls les délicats savent goûter une nouvelle exquise,
tandis que les gloutons dévorent indislinctement les
romans bons, médiocres ou mauvais. Il n'est pas de
feuilleton, si fade ou si coriace, qui ne soit avalé jusqu'à
la dernière tranche par quebjue pauvre d'esprit affamé
de grosse littérature.
Les gloutons sont nombreux en ce monde terraqué
où l'on mange. Pour neuf lecteurs sur dix, un roman
est un plat dont ils s'empiffrent et dont ils veulent avoir
par-dessus les oreilles. Aussi les fournisseurs ordinaires
du public ont-ils un tour de main incomparable pour
fabriquer des romans compacts et lourds comme des
pâtés. Ils vous bourrent leur clientèle, ils vous la gavent
jusqu'à la rendre slupide. Ils connaissent leur monde.
1. Cœur double, avec une préface, 1 volume.
M. MARCEL SCHWOB. 319
Le vrai liseur de romans demande seulement qu'on
l'abêtisse.
Celui-là lit un roman dans sa soirée et il serait bien
incapable de lire autre cbose qu'un roman. Il lit 1res
vile, car rien ne l'arrête, et quand il a fini il ne sait
plus ce qu'il a lu. Ce genre de lecteur n'est p;is rare, et
c'est pour lui que nos bons faiseurs travaillent.
Il n'y aurait pas grand mal à cela si, pour grossir
leur clientèle, des écrivains de talent ne s'obstinaient à
produire roman sur roman et ne s'étudiaient à dire en
quatre cents pages ce qu'ils eussent mieux dit en vingt.
Je ne me plains pas des mauvais romans, faits sans
art pour les illettrés. Tout innombrables qu'ils sont, ils
ne comptent pas. Je me plains de voir paraître tant de
romans médiocres, écrits par des gens de quelque valeur
et lus par un public cultivé. On en publie, de ceux-là,
jusqu'à trois et quatre par semoine et c'est un flot
montant qui nous noie. J'admire que des gens de bon
sens, intelligents et qui ne sont pas sans lecture, se
flattent d'avoir tous les ans à faire au public un récit en
un volume in-18 Jésus, et qu'ils se livrent de gaieté de
cœur à ce genre de travail sans songer que notre siècle,
en le supposant à cet égard plus heureux que les précé-
dents, laissera après lui tout au plus une vingtaine de
romans lisibles. C'est pourtant, si Ton y songe, une
excessive prétention que de vouloir imposer une l'ois
l'an au monde trois cent cinquante pages de choses ima-
ginaires! Que le conte ou la nouvelle est de meilleur
goût! Que c'est un moyen plus délicat, plus discret et
3-20 LA VIE LITTERAIRE.
jilus sur de plaire aux f^eiis d'espril, donl la vie est
occupée et qui savent le prix des iieures! La j)remière
politesse de l'écrivain, n'est-ce point d'être bref? La
nouvelle suffit à tout. On y peut renfermer beaucoup
de sens en peu de mots. Une nouvelle bien faite est le
régal des connaisseurs et le conlenlemenl des difficiles.
C'est l'élixir et la quintessence. C'est l'onguent précieux.
J'admire infiniment Balzac; je le liens pour le plus
granil historien de la France moderne qui vil tout entière
dans son œuvre immense. Mais à la Cousine BoAie et
au Père Goriot je préfère encore, pour l'art el le tour,
telle simple nouvelle : la Grenadière, par exemple, ou
la Femme abandonnée. Aussi je ne crois pas donner
une médiocre louange à M. Marcel Schwob en disant
qu'il vient de publier un excellent recueil de nouvelles.
M. Marcel Schwob a intitulé son livre Cœur double^ et
je n'en conçois pas très bien les raisons, même après
qu'il les a déduites dans sa préface. Cette préface me
plaît, pvirce qu'on y parle d'Euripide et de Shakespeare
et qu'elle respire un amour fervent des lettres. Mais je
n'ose me flaller de l'avoir bien comprise. M. Marcel
Schwob, comme un nouvel Apulée, affecte volontiers le
ton d'un mysle littéraire. Il ne lui déplaît pas qu'au
banciuet des Muses les torches soient fumeuses. Je crois
même qu'il serait un peu fâché si j'avais pénétré trop
facilement les mystères de son éthique et les silencieuses
orgies de son esthétique.
Il est très occupé d'Arislote qui voulait que le poète
tragique corrigeât la terreur par la pitié, et il se Halte
M. MARCEL SCHWOB. 321
d'avoir observé clans son Cœur double ce précepte du
Slagirite. Il peut avoir raison, mais c'est une raison qui
ne me frappe pas, et je ne sais pas démêler le lien mys-
térieux qui, dans sa pensée, unit ses contes et en fait
un tout indivisible. Je ne connais pas M. Marcel Schwob.
On me dit qu'il est très jeune, et, à ce compte, sa pré-
face peut passer pour une folie charmante de jeunesse.
A son âge. je n'étais pas content quand je n'avais pas
expliqué l'univers dans ma matinée, sous les platanes
du Luxembourg. En ce temps-là j'aurais été capable, je
crois, (le faire une préface comme celle de M. Marcel
Sclnvob, le talent mis à part, bien entendu. Je ne parle
que de la générosité tumultueuse des idées générales.
Mais il n'y a que M. Marcel Schwob pour écrire tout
jeune des récits d'un ton si ferme, d'une marche si
sûre, d'un sentiment si puissant. Il nous avait promis
la Terreur et la Pitié. Je n'ai guère vu la Pitié. Mais
j'ai senti la Terreur. M. Marcel Schwob est dès aujour-
d'hui, un maître dans l'art de soulever tous les fantômes
de la peur et de donner à qui l'écoute un frisson nou-
veau. Bien qu'il procède parfois dEdgar Poë et de
Dickens (l'influence de Dickens est sensible dans un
Squelette)^ bien qu'il montre une aptitude naturelle et
méthodique à calquer les formes d'art les plus diverses,
bien que tel de ses contes soit du Pétrone très réussi,
que tel autre rappelle les apologues orientaux de l'abbé
Blanchet et que tel autre semble tiré d'un livre boud-
dhiste, il est original, il a une manière composite qui
lui est propre, et il a trouvé un genre de fantastique
322 LA VIE LITTÉRAIRE.
sincère et porsimnel. 11 serait assez iliflicile de définir
ce fanlasliqiie el d'en montrer les ressorts. M. Marcel
Scliwol» semble peu crédule. Il ne donne point dans le
merveilleux de ce temps-ci. Il est tout à fait brouillé
avec les spiriles et. loin di' rcvriir l'uis prali'jues de
poésie et de passion, comme l'a fait M. Gilherl-Au^'us-
lin Thierry dans sa Rcdiviva, il se moque de M. Médium
avec une massive et terrible gaieté qui seni un peu Taie
et le gin. Quant aux mages, si nombreux aujourd'hui et
si vaillants à écrire de gros traités, il doute de refficacité
de leur science, à juger par ce qu'il dit (tlans le conte
des (Eufs) de Nébuloniste, magicien d'un certain roi
de féerie. « C'était un élève des mages de la Perse; il
avait digéré tous les préceptes de Zoroastre el de Gakyâ-
mouni, il était remonté au berceau de toutes les reli-
gions et s'était pénétré de la morale supérieure des
gymnosophistes. Mais il ne servait ordinairement au roi
qu'à lui tirer les cartes ». C'est tout ce que j'ai pu décou-
vrir de magie dans le Cœur double^ et l'on n'y voit
point, comme chez M. Joséphin Peladan, un vieux doc-
teur allemand, épris d'esthétique, visiter la nuit en
cori)S astral la jolie femme qui avait eu l'imprudence de
remettre sa jarretière sous la fenêtre où il prenait le
frais en songeant à l'Aphrodite des Gnidiens. M. Marcel
Scliwob n'est point tenté par les nouvelles hypothèses
sur Tau delà. Les anciennes le laissent aussi incrédule.
Son fantastique est tout intérieur; il résulte soit de la
construction bizarre des cerveaux qu'il étudie, soit du
pittoresque des superstitions qui hantent ses personnages,
M. MARCEL SCHWOB. 323
OU tout simplement d'une idée violente chez des gens
très simples. Il ne nous montre ni spectres ni fantômes ;
il nous montre des hallucinés. Et leurs iiallucinalions
suffisent à nous épouvanter. Rien de plus effrayant que
ce riche affranchi romain, cet autre Trimalcion, qui a
vu des slryges dévorer un cadavre :
Soudain, le chant du coq me fit tressauter et un souffle
glacé du vent matinal froissa les cimes des peupliers.
J'étais appuyé au mur; par la fenêtre, je voyais le ciel
d'un gris plus clair et une traînée blanctie et rose du côté
de l'Orient. Je me frottai les yeux, et lorsqueje regardai
ma maîtresse, que les dieux m'assistent! je vis que son
corps était couvert de meurtrissures noires, de taches
d'un bleu sombre, grandes comme un as — oui, comme
un as — et parsemées sur toute la peau. Alors je criai
et je courus vers le lit; la figure était un masque de cire
sous lequel on vit la chair hideusement rongée; plus de
nez, plus de lèvres, ni déjoues, plus d'yeux; les oiseaux
de nuit les avaient enfilés à leur bec acéré, comme des
prunes. Et chaque tache bleue était un trou en enton-
noir, où luisait au fond une plaque de sang caillé; et
il n'y avait plus ni cœur, ni poumons, ni aucun viscère;
car la poitrine et le ventre étaient farcis avec des bou-
chons de paille.
Voyez aussi le conte des trois gabelous bretons qui pour-
suivent enmer legalionducapitaineJeanFlorin. Ce galion,
chargé des trésors de Montezuma, ne débarquait jamais.
Là encore, dans cette histoire de vaisseau fantôme , la terreur
est produite par une superstition grossière et poétique que
le conteur nous oblige à partager avec les trois marins.
On peut dire de M. Marcel Schwob, comme d'Ulysse,
qu'il est subtil et qu'il connaît les mœurs diverses des
hommes. Il y a dans ses contes des tableaux de tous les
324 LA VIE LITTÉRAIRE.
temps, depuis ré[io<|ue de la pierre polie jusqu'à nos jours.
Mais M. Marcel Sclnvob a un goût spécial, une prédilec-
tion pour les êtres très sim|)les, héros ou criminels, en qui
les idées se projettent sans nuances en tous \iïs et crus.
Je ne sais s'il est Breton, son nom ne scmlde pas l'in-
diquer, mais ses fij^ures les mieux dessinées, du trait le
p!u> [lilloresijue et le plus sympallii(iue, sont des Bre-
tons, soldats ou marins. (Voir Poder, les Aoces d'Ary,
Pour iMilo, les T7wis Gabclous.)
En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus
pur argot parisien. Il emploie la langue verte, autant
que j'en puis juger, avec une élégance que M. Yictor
3Ieusy lui-môme pourrait envier.
Il aime le crime pour ce qu'il a de pittoresque. II a fait
de la dernière nuit de Cartouche à la Coui tille un tableau
à la manière de Jeaurat, le peintre ordinaire de maiirselle
Javolte et demam'selleManon,avecjenesais quoi d'exquis
que n'a pas Jeaurat. Et dans ses études de nos boulevards
extérieurs, M. Marcel Schwob rappelle les croquis de
Raffaelli, (ju'il passe en poésie mélancolique et perverse.
Que dire enfin? 11 y a près de quarante contes ou nou-
velles dans Cœur double. Ces nouvelles sont toutes ou
rares ou curieuses, d'un sentiment étrange, avec une
sorte de magie de style et d'art. Cinq ou six, les Stryges,
le Dom, la Vendeuse d'ambre^la Dernière Nuit^ Poder,
Fleur de cinq pierres, sont en leur genre de vrais cbefs-
d'œuvre.
MADAME DE LA SABLIÈRE
d'apkès des documents inédits
I
On m'a communiqué cinquante-trois lellres, adressées
par madame de la Sablière à l'abbé de Rancé, du
mois de mars 1687 au mois de janvier 1693. Celle
correspondance est tout à fait inédite. Je la crois as§ez
précieuse pour être offerte au public, du moins dans
ses parties les plus touchantes.
Madame de la Sablière est surtout connue pour avoir
accordé à La Fontaine une hospitalité gracieuse; sa
mémoire, associée à celle du poète, mérite un souvenir
fidèle. Au reste, cette dame est par elle-même très
intéressante. Elle avait un esprit agile et curieux, une
âme inquiète, un cœur enflammé. Elle fit de sa vie,
comme tant d'autres femmes, deux parts consacrées, la
première à l'amour profane, la seconde à l'amour divin.
IV. 19
326 LA VIE LITTÉRAIRE.
Sa pénilence souleva quel(iuc admiration dans celte
société accoutumée à voir les danies faire de pareilles
fins. Jamais conversion ne fut plus sincère que celle
de madame de la Sablière. Mais, en changeant d'exis-
tence, elle ne changea point de cœur et l'on peut bien
dire qu'elle aima Dieu comme elle avait aimé M. de
la Fare. Les lettres dont je parle furent écrites après
la conversion. Ce sont des entreliens spirituels d'une
extrême ardeur et dont la monotonie fatiguerait, si Ton
ne sentait sous le vague du langage les élans de l'àme.
Marguerite Hessin, née d'une famille bourgeoise et
réformée, épousa, à vingt-quatre ans, en 1654, Antoine
de Rambouillet de la Sablière, fils du financier Ram-
bouillet qui, titulaire d'une des cinq grosses fermes, avait
tracé à grands frais, dans le faubourg Saint-Antoine, des
jardins magnifiques, qu'on nommait les Folies-Ram-
bouillet. Antoine de la Sablière était conseiller du roi
et des finances, régisseur des domaines de la couronne
et assez riche pour prêter un jour quarante mille écus
au prince de Coudé. Ils eurent trois enfants en trois
ans : Nicolas, Faîne, en 1656, Anne, la cadette, en 1657,
Marguerite, la troisième, en 1658.
Il y avait alors des femmes savantes. Madame de la
Sablière fut de celles-là et fit figure dans le groupe des
libertins et des libertines. Le libertinage, à l'entendre
comme on l'entendait alors, était une disposition d'es-
prit à ne croire à rien, sans le dire trop haut. Les
libertins formaient une petite société très brillante. Le
roi tolérait leur discrète impiété de table et de ruelle,
MADAME DE LA SABLIÈRE. 327
bien moins dangereuse pour la paix de l'Église que les
fières disputes des solitaires de Port-Royal.
Pendant que M. de la Sablière, qui était aimable,
faisait (le petits vers aux dames, sa femme se jeta avec
ardeur dans la philosophie et dans les sciences. Le vieux
mathématicien Piobervai lui donnait des leçons. Sainl-
Evremond était en correspondance avec elle. Bcrnier
logeait chez elle, Dernier, qu'on nommait le joli phi-
losophe, qui avait parcouru la Syrie, l'Egypte, Tlndo,
la Perse, et servi de médecin à Aureng-Zeb, et qui,
étant allé partout, revenu de tout, avait beaucoup à
dire, étudiait snns cesse et ne croyait guère. Il fit pour
madame de la Sablière un abrégé du système de Gas-
sendi, son mnître; et c'est un abrégé qui n'a pas moins
de huit volumes.
La maison de madame de la Sablière était l'hôtellerie
des savants. Elle y recueillit même un géomètre, le jeune
Sauveur, qui devint par la suite un des plus grands
mathématiciens français. Passant Armande en zèle pour
les belles connaissances, elle allait le matin chez Balancé
faire des expériences au microscope et le soir assistait
chez le médecin Verney à une dissection. A trente ans,
elle était illustre. Le roi Sobieski, de passage à Paris,
l'alla voir. Pour tout dire, c'était Vénus Uranie sur la
terre. Elle s'était jetée dans la science avec une curio-
sité dévorante, et toute l'ardeur d'une âme qui ne quittait
les choses qu'après les avoir épuisées. Point précieuse,
pédante moins encore, quoi qu'en ait pensé Boileau après
qu'elle eut blessé son amour-propre de rimeur.
328 LA VIE LITTERAIRE.
Boileaii était un bon liiimnniste, d'un esprit judi-
cieux, sans grande curiosité. Il s'enferma toute sa vie
dans le cercle des belles-lettres et resta toujours étranger
aux sciences pliysiques et naturelles. Aussi lui arrivail-il
parfois d'employer dans ses vers des termes savants dont
il ignorait le sens. Quand madame de la Sablière lut
les Épîtres, elle s'arrêta, dans la cinquième, à ces vers :
Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher
Si le soleil est fixe et tourne sur son axe,
Si Saturne à ses yeux peut faire un parallaxe...
Elle marqua de l'ongle cet endroit du livre et se
moqua du poète qui parlait de l'astrolabe sans savoir
ce que c'était, qui disait un parallaxe quand il fallait
dire avec tous les savants une parallaxe et qui semblait
enfin ne pas se faire une idée bien exacte du cours des
planètes. Le régent du Parnasse, pris en faute comme
un écolier et corrigé par une femme, en eut du dépit.
Elle le jugeait trop ignorant; il la jugea trop savante et
lui garda rancune. Son jugement était droit et son cœur
honnête; mais, cultivant la satire, il était vindicatif par
profession. Méditant une poétique vengeance, il polit et
repolit dans sa tête quelques vers destinés à prendre
place dans sa satire des femmes. Je ne saur;iis dire au
coin de quel bois, selon son usage, il eu attrapa les
rimes; contentons-nous d'affirmer que l'ombre du bon-
homme Chrysale, lui tenant lieu de muse, en fournit
l'inspiration. Le poète y désignait, sans la nommer
cette savante,
Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente.
MADAME DE LA SABLIÈRE. 329
Et, dans son envie de piquer la savanle à l'endroil
sensible, il s'avisa de dire que l'aslronomie lui fali}i;uail
les yeux et lui gâtait le teint. D'où vient, s'écriait-il dans
un mouvement d'enthousiasme calculé,
D'où vient qu'elle a l'œil trouble et le teint si terni?
C'est que, sur le calcul, dit-on, de Cassini,
Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,
A suivre Jupiter passé la nuit entière.
On voit que l'astrolabe lui tenait au cœur et qu'il
était assez content de faire voir qu'il en connaissait enfin
le véritable usage. On ne sait si le trait eut porté et si
madame de la Sablière en eût été blessée. L'irrépro-
chable Boileau, satisfait d'avoir pu se venger, ne se
vengea pas. Satis est potuisse vlderi. Il garda ses vers
en manuscrit.
Poète de bonne compagnie, il ne se fût pas pardonné
d'avoir offensé une femme. 11 n'aurait pas eu, du reste,
tous les rieurs de son côté, et quelques gentilshommes
auraient pu payer ses rimes, un soir, au coin d'une rue,
d'une volée de bois vert. En ce temps-là, c'était assez
l'usage. Madame de la Sablière, sans beaucoup de
beauté, ce semble, ni de santé, était charmante et savait
plaire. Sa maison n'était pas ouverte qu'aux savants et
aux poètes. Les gens de cour y soupaient, et ces soupers
devaient être fort gais; l'abbé de Chaulieu y donnait le
ton. En lui commençait l'espèce des abbés d'alcôve qui
devait bientôt pulluler autour des femmes de condition.
Chapelle lui avait appris au cabaret à rimer des chansons.
lise servait de ce petit talent aux soupers de madame de
330 LA VIE LITTÈIIAIKE.
la Sablière, où se réunissaient Uocliefort, Brancas,
le duc de Foy, Lauzun et quelques autres éccrvelés.
La Grande Mademoiselle, qui avait des droits sur le
cœur de Lauzun, lrou\nnl qu'il fréquentait trop a<sidû-
nient les Folies-Uainhouillcl, en [>ril de rombra'^e. On
tenta de donner le cliange à sa jalousie, a La Grande
Mademoiselle, lui disait-on, doit-elle s'inquiéter de cette
pelile femme de la ville nommée la Sablière? » Mais la
pelite-lille de Henri IV n'était rassurée qu'à demi.
Gertainemenl madame de la Sablière avait une très
mauvaise réputation. Il est délicat de recberclier en quoi
elle pouvait la mériter. Mais il semble bien qu'elle ait
manijué surtout de prudence qu'elle n'ait pas assez
sacrilié à l'opinion et, pour parler le langagedu temps,
pris Irop peu de soin de sa gloire. Au fond, elle était
plus passionnée que voluptueuse. El Bernier, qui vivait
chez elle, lui trouvait des préjugés. Il est vrai qu'il en
trouvait aussi à Ninon. Causant un jour avec Saint-
Evremond de la mortification des sens, il lui dit :
« Je vais vous faire une confidence que je ne ferais
pas à madame de la Sablière, à mademoiselle de Lenclos
même, que je tiens d'un ordre supérieur; je vous dirai
en conlidence que l'abstinence des plaisirs me paraît un
grand péché. »
Et ce propos nous apprend que madame de la Sablière
n'était point aussi avancée dans la philosophie épicu-
rienne que la grande Ninon, qui avait elle-même, au
gré de Bernier, encore quelques progrès à faire. L'évé-
nement dc\ail donner raison à Bernier. Madame de la
MADAME DE LA SABLIÈRE. 331
Sablière aima La Fare, et rien n'est plus contraire que
l'amour à la sagesse d'Épicure. La Fare était un joli
homme qui avait l'esprit agréable et froid, un débauché
fort sage. Il se laissa d'abord aimer, et pendant quelque
temps montra même de l'empressement. Ses compa-
gnons de table, qu'il négligeait, se moquaient de lui.
Chaulieu vint lui dire :
— On vous met h la place de la tourterelle pour être
le symbole de la fidélité.
Au printemps de 1677, il vendit sa charge de sous-
lieutenant des gendarmes-Dauphin. Il a donné lui-
même les raisons qui l'avaient poussé à quitter le ser-
vice. A la demande d'un avancement mérité, Louvois
avait répondu par un refus brutal. « Cette réponse, dit
La Fare, jointe au mauvais étal de mes affaires, à ma
paresse et à l'amour d'une femme qui le méritait, tout
cela me fil prendre le parti de me défaire de ma
charge. » On voit que madame de la Sablière n'est que
pour un quart tout au plus dans celte détermination.
Le sentiment de La Fare, qui semble avoir été d'abord
assez vif, se tempéra très vite. Madame de la Sablière
le vil de jour en jour moins as<idu, plus distrait. Les
tourments de la pauvre femme ne cessèrent plus; il lui
fallut essuyer sans relâche « les mauvaises excuses, les
justifications embarrassées, les conversations peu natu-
relles, les impatiences de sortir ».
Ce refroidissement n'échappait pas à la malignité du
monde. Quelques-uns accusaient d'inconstance madame de
la Sablière. D'autres, mieux avisés, prenaient sa défense :
332 LA VIE LITTÉRAIRE.
« Non, uon, répondaienl-ils, elle aime toujours son
cher IMiiladc'lplie; il est vrai qu'ils ne se voient pas du
tout si souvent, afin de faire vie qui dure, et qu'au lieu
de douze heures, par exemple, il n'est plus chez elle
que sept ou huit. iMais la tendresse, la passion, la dis-
tinction et la parfaite fidélité sont toujours dans le cœur
delà helle, et (luiconque dira le contraire aura menti. »
Cependant La Fare relâchait des liens qui commen-
çaient à l'impatienter. Ennemi de toute contrainte, il
reprit peu à peu sa chère liberté. Maintenant, il soupait
comme devant; la Ghampmesié lui donnait quelque
occupation. De plus, s'il faut en croire l'effronté petit
abbé de Ghaulieu, La Fare versa un soir avec Louison
devant la porte de madame de la Sablière, qui eut
bientôt une nouvelle rivale plus redoutable que les
autres, la bassette.
Ce jeu de cartes, introduit en France par l'ambassa-
deur de Venise, y était alors dans toute sa nouveauté.
Fontenelle, dans les Lettres du chevalier d'Her...^
reprochait à ce jeu de nuire à la galanterie. « Cette
maudite bassette, écrivait-il, est venue pour dépeupler
l'empire d'amour, et c'est le plus grand fléau que la
colère du ciel pût envoyer. On peut appeler ce jeu-là
l'art de vieillir en peu de temps. » Sauveur fit une table
de probabilités pour montrer qu'il y avait dans le jeu
des coups plus avantageux les uns que les autres. On
crut dans le public que cette table enseignait les moyens
de jouer à coup sûr, et la rage des joueurs en redoubla.
En dépit de celte modération renouvelée d'Horace dont
MADAME DE LA SABLIÈRE. 333
il se piquait, La Fare devint un des plus obstinés joueurs.
Il passait les jours et les nuits à Saint-Germain, (levant
des cartes, avec un visage enflammé. Il perdait assez,
car le bruit de sa déveine parvint jusqu'à La Fonlaine,
alors à l'ombre et au vert dans son pays natal.
Pendant qu'il jouait, madame de la Sablière se con-
sumait d'angoisse et de dépit, sécliait dans la fièvre et
dans les larmes. M. de la Sablière, de son côté, dépé-
rissait de chagrin. Après la mort subite de mademoiselle
Manon de Yaughangel qu'il aimait, il s'affaissa, languit
pendant un an et s'éteignit le 3 mai 1679, âgé de cin-
quante-cinq ans, après vingt-cinq années de mariage.
Au bout de deux ans, M. de La Fare laissa paraître
une telle négligence que tout le monde vit que c'était
fini. Et cette négligence parut blâmable. On peut dire
même qu'elle fit scandale. Madame de Coulanges se
faisait remarquer parmi les belles indignées. Elle ne
saluiiit plus M. de La Fare et disait joliment :
— Il m'a trompée!
Madame de la Sablière, bien qu'elle aimât toujours,
ne put garder d'illusions. Elle était dans l'âge où les
femmes ont besoin d'être aimées pour rester j(jlies.
Puisqu'on l'abandonnait, elle sentit (|u'elle n'avait plus
rien à faire en ce monde. Trahie, désespérée, vieillie,
assaillie d'images funèbres, elle alla porter à Dieu sa
santé ruinée, sa beauté perdue et son cœur encore brû-
lant.
19.
334 LA VIE LU TL 11 A me.
II
Dans Tagresle quartier du Luxembourg:, à la jonclion
des rues de Sèvres cl du Bac, s'élevait alors, au milieu
de jardins maraicliers, un vaste bâtiment dont la façade
s'étendait sur une longueur de dix toises de France, ou
deux cent cinquante pas environ. L'intérieur renlermail
onze cours, deux potagers, buit puits, un cimetière et
une église surmontée d'un cloeber. C'était l'iiopilal établi
en 1637, par le cardinal de la Rochefoucauld. On y
recevait les boni mes et les femmes cjui, selon l'expres-
sion de l'ordonnance de fondation, « étant privés de for-
tune et de secours, n'avaient pas même la consolation
d'entrevoir un terme aux maux dont ils étaient aflligés ».
Le peuple disait simplement : C'est l'bospice des Incu-
rables, donnant ainsi le nom qui a prévalu. Madame de
la Sablière vint, dans cette maison, partager avec les
sœurs grises le service des malades. Madame de Sévigné,
qui reçut aux Rochers la nouvelle de cette retraite, en
fil part à sa fille, le 21 juin 1680, avec celle riante
abondance de paroles qui lui était naturelle.
« Madame de la Sablière, dit-elle, est dans ses Incu-
rables, fort bien guérie d'un mal que Ton croit incurable
pendant quelque temps et dont la guérison réjouit plus
que nulle autre. Elle est dans ce bienheureux élat; elle
est dévote et vraiment dévote. > Et voilà l'écrivante mar-
MADAME DE LA SABLIÈRE. 335
quise louant Dieu, citant saint Augustin et conciliant,
à sa façon légère, la grâce avee le libre arbitre.
Madame de la Sablière était veuve. Ses deux filles
étaient mariées. Son fils restait attaché à la religion
réformée. Celte môme année 1680, il publia chez Bar-
bin, en un petit volume in-12, les madrigaux de son
père. Rien ne la retenait plus dans ce monde qu'elle
haïssait pour en avoir trop attendu. Pourtant, elle
n'avait pas rompu tout à fait avec la société d;ins laquelle
elle avait vécu ses plus belles années. Elle avait gardé
sa maison et ses gens. Elle habitait alors un bel hôtel
de la rue Saint-Honoré, dont les jardins s'étendaient
jusqu'à ceux des Feuillants, des dames de la Concep-
tion et des Tuileries. Elle y logeait La Fontaine qui
était à elle depuis sept ou huit ans. « Elle pourvoyait à
ses besoins, dit l'abbé d'Olivet, persuadée qu'il n'était
guère capable d'y pourvoir lui-même. » C'esl de ce bel
hôtel et de ces beaux ombrages qu'elle partait pour aller
au bout de la sauvage rue du Bac soigner les malades.
Bien que dévote et pénitente, elle recevait et rendait des
visites. Elle s'intéressait encore aux ouvrages de son
poète domestique, ou, du moins, elle feignait, par
bonté, de s'y plaire, puisque, ayant envoyé de Cbâteau-
Thierry des vers à Racine, La Fontaine priait son ami
•de ne les montrer à personne, madame de la Sablière ne
les ayant pas encore vus. Et il est à remarquer que cet
envoi est de 4686, et qu'alors madame de la Sablière
5'était beaucoup enfoncée dans la retraite.
C'est peu de temps après qu'elle se mit sous la direc-
336 LA VIE LITTKRAIUE.
lion spirituelle de Uaucé. Arniaml-Jean Le Bouthillier,
al)l)é de Rancé, était alors dans la soixante et unième
année de son âge et dans la douzième de sa retraite.
Restaurateur de la Trappe, il achevait dans la pénitence
une vie commencée avec scandale. Jeune, il avait éli',
comme Relz, un prélat ambitieux et galant. La mort de
madame de iMoutbazon, qu'il aimait, avait changé son
âme et retourné sa vie. Mais il gardait dans sa nouvelle
existence l'indomptable énergie de son âme et l'infatigable
activité de son esprit. De sa cellule monacale il disputait
avec les bénédictins qu'effrayait sa fureur ascétique et
correspondait avec les plus grands docteurs. Sa connais-
sauL'e du monde dont il avait épuisé les plaisirs et les
honneurs, jointe à l'inflexibilité d'un caractère qui n'hési-
tait jamais, le rendait très propre à ce que l'Église
appelle les directions spirituelles. Il était excellent en
particulier pour les pécheresses de condition. La prin-
cesse Palatine l'avait consulté plusieurs fois sur des dif-
ficultés de conscience, et ils avaient tous deux entretenu
un commerce de lettres qui n'avait fini qu'à la mort de
cette illustre pénitente.
Madame de la Sablière obtint que la main qui avait
écrit des maximes pour Anne de Gonzague lui Irarât des
règles de vie. Elle en fut pénétrée de reconnaissance et
d'amour. On m'a communiqué cinquante-trois lettres
écrites du 14 mars 1687, au (?) janvier 1693. Je n'ai
point vu les originaux, et l'on a tout lieu de croire qu'ils
sont perdus. Mais j'ai sous les yeux une copie faite au
xvii" siècle, dans un cahier in-4'^. J'en vais publier
MADAME DE LA SABLIERE. 337
quelques extraits, avec le regret de ne pouvoir faire
davantage, car ces lettres me semblent un beau monu-
ment de littérature mystique.
Je citerai d'abord quelques lignes de la première
lettre en avouant une ignorance qui ne serait point par-
donnable à un éditeur, mais qu'on excusera peut-être
dans une simple causerie. Je ne sais pas le nom du
confesseur dont parle madame de la Sablière. J'avais
d'abord songé que ce pouvait être le P. Rapin. Le
P. Rapin avait connu La Fare. Bien que ce ne soit pas là
une raison, je songeais à Rapin. Mais Rapin est mort en
4687, et le confesseur de madame de la Saljlière a (|uitté
ce monde à la fm de 1688, ainsi que nous l'apprend une
des lettres à Rancé que j'ai sous les yeux. Nous savons du
moins que ce n'était pas un janséniste, puisqu'il lui était
donné par l'abbé de la Trappe, assez ennemi de Port-Royal.
14 mars 1687.
Vous savés, mon très révérend père, comme je tiens
de vous celuy qui me dirige. J'ai eu des peines à subir
cette loi qu'il n'y a que Dieu qui sache. Je lui ay fait
une confession générale dont je pensai mourir à ses
pieds. J'ai été fort longtemps depuis sans le pouvoir
regarder et ne l'abordant qu'avec une émotion que je
ne puis représenter. Tout cela, dans mon esprit et dans
la nature, me paraissoit assez naturel, mais il y a plus
de six mois que je suis à lui avec une très grande satis-
faction d'y être, car, quoique je me sois fait une loi
inviolable de ne point raisonner sur un homme entre
les mains de qui je suis par l'ordre de Dieu, puisque j'y
suis par le vôtre, je vous dirai pourtant que je suis con-
vaincue que c'est ce qu'il me falloit.
338 LA VIE LITTKllAIRE.
Pour vous abréger dans ma dernière confession, je me
trouvois dans un tel état à ses pieds que le sani^ me
monta à la lôte. Il me prit un saignomeiit de nez et J3
souifris ce que je ne puis vous représenter.
Je suis hors de moi dès que je l'altorde. Je n'ose
lui dire cet état au point où il est, quoique je lui en
aye dit quelque chose, par [ce] que je crains (}ue cela ne
lui fasse de la peine. J'ai recours à votre charité que j'ai
éprouvée sans bornes. Je sens qu'un mot de vous me
calmera pourvu qu'il me détermine comme s'il venait de
Dieu mesnie. Le respect que j'ai pour vous et ce (jue j'en
ai ressenti me fait croire sans en douter que je vous dois
mon salut.
Au fond, son confesseur ne lui plaisait guère. Elle
le trouvait trop facile , trop doux , trop enclin aux
tempéraments dont elle s'irritait dans l'ardeur de son
âme.
Il l'obligeait à ne rompre avec le monde que lente-
ment et peu à peu, à ne pas quitter tout de suite l'état
qu'elle y avait. Il n'était même pas bien d'avis qu'elle
se défît de son hôtel de la rue Saint-Honoré.
3 mars mercredi décembre [1688]
11 y a longtemps que je désire de quitter la maison que
j'ai dans la rue Saint-Honoré. Mais comme celui entre
les mains de qui vous m'avez mis me le permeLtoit
plutôt qu'il ne l'approuvoit j'ai apporté une nonchalance
sur cela qui m'a souvent fait croire que je ne bougerais
de ma place. Cependant il s'est trouvé tout d'un coup
des gens qui ont pris mon bail pour Pâques. Ainsi je suis
sans autre maison que celle-ci et une petite où je mets
le peu de gens que j'ai. Connue je ne suis ni approuvée
ni soutenue dans ceci j'ai repris pour la Saint-Jean une
MADAME DE LA SABLIÈRE. 339
maison bien moins chère que celle que j'avois pour aller
passer l'hiver qui vient, dans ce quartier-là. Et cepen-
dant je voudrais bien passer huit mois ici, ce qui me
paroît étonner le révérend père à qui je suis.
Je vous avoue que je ne puis m'étonner assez de voir
combien les gens relirés ont peu l'esprit de retraite....
Voici mon état. Je ne quitte rien, dans le monde que je
regrette ou que je voulusse avec quelques circonstances
que ce puisse être. Je me trouve cependant dans un cer-
tain délaissement et abandonnement qui me fait peur à
moi mesme. Quand je m'éveille la nuit il me prend des
palpitations de cœur sans réflexion que de me trouver,
ce me semble, seule dans le monde. Et en cet état je ne
songe jamais qu'à vous et à votre maison dont je n'envie
le bonheur que parce que je vois que ceux qui l'habitent
sont avec paix dans le dénuement où je vous fais voir
tant de trouble... Il est certain que de ma vie je n'ay
tant désiré être à Dieu. Tout ce que je vois et j'entends
de ce siècle cy, malgré moi, car je ne m'informe de
rien, fait que je voudrais estre dans un désert.
On a remarqué dans celte lettre l'endroit où ma-
dame de la Sablière parle de la maison où elle met le
peu de gens qu'elle a. Il est probable qu'elle comprend
La Fontaine dans ce peu de gens. On sait qu'elle ne le
renvoya point el qu'il était encore chez elle quand elle
mourut. Je crois intéressant de rapprocher de ce pas-
sage quelques lignes d'une lettre qu'elle écrivit à
Rancé le 1^' avril 1689 :
Al'esgard de mes domestiques, je tasche, par douceur
et par une conduite opposée au mauvais exemple que je
leur ai donné, de les faire rentrer dans le devoir envers
Dieu. Car, pour leur parler positivement, j'y suis peu
340 LA VIE LITTÈIIAIIIE.
propre, et ma vie passée me revient tellement dans l'es-
prit d'abord que je suis preste à l)làmer quelqu'un, que
je me fais toujours la réponse que l'on me leroit. Cepen-
dant, il n'y a point de dérè':^lement positif.
Parmi ces domestiques qu'elle n'ose reprendre nprès
les avoir scandalisés et qu'elle lâche seulement d'éddier
par l'exemple, et qui d'ailleurs ne mènent pas positive-
ment une vie déréglée, elle comprend sans doute encore
La Fontaine. C'est ce dont on se persuadera facilement,
à bien prendre ici le mot domestique dans le vieux sens
et selon la définition qui subsiste dans le Trévoux de
1771, « Domestique, y est-il dit, comprend tous ceux
qui sont subordonnés à quelqu'un, qui composent sa
maison, qui demeurent chez lui, ou qui sont censés y
demeurer, comme Intendants, Secrétaires, Commis,
Gens d'affaires : quelquefois domestique dit encore plus
et s'étend jusqu'à la femme et aux enfants. »
Son confesseur étant mort, elle en eut un autre qui
la mortifia beaucoup plus cruellement que le premier,
en ne croyant point qu'elle eut la vocation de la vie
religieuse et qu'elle pîit faire son salut dans la retraite.
Elle en fit des plaintes à Rancé.
Le ... 1G88.
. . . J'ay senti une grande amertume sur ce que je vas
vous exposer, sur quoi je ne vous consulte pas si je dois
soulfiir, car j'en suis assurée et j'y suis résolue, mais
seulement la manière dont vous voulez que j'agisse.
L'homme à qui j'ay affaire est tellement étonné de la
vie que j'entreprens qu'il me le témoigna la dernière
fois que je le vis avec des paroles qui me (irent voir
MADAME DE LA SABLIÈRE. 341
qu'il en étoit blessé à l'excès. Je lui répondis avec le
plus de douceur que je pus, Riais cependant avec fer-
meté. Le lendemain il m'écrivit dans les termes que
voici :
« Je ne sais où j'en suis avec vous et je me trouve si
rigoureusement charirée de votre âme que je crois
perdue. » Et je lui répondis comme de moi une chose
que vous m'avez fait Ihonneur de me dire dans ime de
vos lettres, que quand il y auroit quelque imperfection
dans le divorce que je fais avec le monde, j'esprrais que
Dieu ne me l'imputeroit pas. Je n'ose vous envoyer le
reste de sa lettre qui n'est qu'un verbiage qui ne vous
feroit pas mieux comprendre la situation de cet esprit
là à quoi je ne conçois rien... Si je lui parle du goût
que j'ay pour la retraite et des raisons qui m'y portent
il ne me dit pas un mot; si je lui dis : Si je m'ennuie,
mon père, je vous le dirai, mais cela ne m'est pas encore
arrivé. Il me répond : Je vous en tirerai bien vite... Ce
n'est pas pour me plaindre à vous de ce que je n'espère
aucun secours de ce côté-là... J'ay donc recours à votre
charité, mon très révérend père, pour vous supplier de
m'assister, parce que vous seul le pouvez; je le sens à
un point qui ne peut être connu de vous comme il est,
mais Dieu le sait...
On voit, par la suite des lettres, que Rancé la sou-
tint dans le désir qu'elle avait de faire une entière
retraite et Fassura qu'en effet la solitude lui était con-
venable.
Enfin elle put contenter cette austère envie. Selon
un usage suivi par plusieurs veuves riches et pieuses
de ce temps, elle prit logement aux Incurables, avec une
seule servante.
Celle que naguère courtisaient Brancas et de Foix,
342 LA VIE LITTKRAIRK.
celle (|iie La Fontaine et Cliaulieu noniinMient Iris et
chaulaient dans leurs vers, celle qui fut avec Ninon de
ce souper où Molière et Boileau composèrent le latin du
Malade imaginaire, maintenant, clierehanl le Ijonheur
par des voies nouvelles, renfermait sa vie dans une
salle d'hôpital et dans une froide église qu'ornaient seu-
lement les peintures austères de Philippe de Cham-
paigne; elle priait, jeiinail, méditait saint Dorothée, et,
pour divertissement, brodait des paremcjits d'autel.
Hélas! l'àf^^e et la maladie ne l'avaient que trop mûrie
pour la dévotion.
Ce 29 juillet 1092.
Il y a loniitemps, mon très-révérend père, que je me
suis donné l'honneur de vous écrire. Je ne crains pas
que vous soupçonniez que ce soit par oubly. C'est sou-
vent par discrétion que je m'en prive. Cette fois cy c'est
par scrupule. Je ne voulois pas vous dire une chose que
je suis persuadée qui vous fera de la peine et j'en ay
encore davantage à vous la laisser ignorer. Quelques
jours devant la Pentecoste, je m'aperçeus d'une dureté
au sein, du coslé droit, assés douloureuse. J'eus envie
de n'en point du tout parler, mais après avoir souffert
quelques jours, je crus que le chiruriiien de léans (Elle
veut parler du chirurgien des Incurables, parmi lesquels se
trouvaient beaucoup de cancéreux), étant expérimenté plus
qu'aucun sur ces sortos de maux, je ferois mieux de lui
faire voir. Il me dit d'abord qu'il t'alloit qu'il y eût plus
de deux ans que je portasse ce mal, qu'il trouva d'une
qualité très maligne. Je lui dis comme je vivois depuis
longtems. Il me dit que, bien loin que cette nourriture
{les œufs et le laitage) me fût nuisible, il croyoit que Dieu
avoiL permis ce genre de vie pour rendre le mal moindre.
Ce que je vous dis pour vous ester ce qui pourroit vous
MADAME DE LA SABLIÈRE. 3i3
peiner sur cela [c'est Rancé qui lui avait prescrit ce genre
de vie). Qui que ce soit au monde ne sait ce que je nio
donne l'honneur de vous dire, que celuy que je vous dis
et vous. Je ne croy pas que vous desapprouviez ma con-
duite sur cela. Vous voyés que je t'erois des raisnnne-
mens inutiles, et l'incommodité réelle que je recevrois
de ceux qui, me voyant encore, redoubleroient leurs
soins, qui sont de véritables accablemens pour moy. Car
sy je ne pouvois plus voir qui que ce soit sur la terre,
l'état ou je me trouve seroit un vray paradis pijur moy.
Tant que j'ay vécu dans le monde, j'ay toujours craint
ce mal avec les horreurs que la nature en donne.
Depuis ma conversion, je n'y avois pas pensé. Quand je
m'en aperçus, je me prosternay devant N. Sgr. avec
larmes et lui demanday avec un sentiment très vif de
me l'oster ou de me donner la patience de le supporter.
Je puis vous protester que, depuis ce moment, je n'ay
pas formé un désir sur cela. Dieu m'ayant fait la grâce
d'ajouter à la tranquillité que j'avois devant un calme
que je ne puis vous exprimer. Il me semble que c'est un
effet de l'amour de Dieu envers moy qui a tellement
augmenté celuy que j'avois dans le cœur, que j'en suis
beaucoup plus remplie. Ce qui me fait peine est une cer-
taine molesse, il me semble, quelquefois de me coucher
plus tost ou de me lever plus tard. Je pourrois peut-
estre et mesme je croy avoir sur cela plus d'exactitude.
Car je sens aussy que cela attire mon attention par la
douleur. Enfin il est impossible, et je m'en aperçois à
tout moment, que mes journées ne soient remplies
d'infidélités. C'est la seule peine que j'aye et qui n'est
pas prête à finir, puisque j'ay bien peur de n'en voir
la fin qu'avec ma vie, dont les souvenirs me font
trembler. C'est la vérité et, sy ce que je sens quel-
quefois sur cela n'étoit trouversé de l'espérance, j'en
serois accablée. Ce qu'il y a dans ce mal-cy d'inconce-
vable, c'est qu'il porte avec luy le sentiment d'un très
grand nombre de maux que l'on n'a point, puisque, en
effet, il semble qu'il soit unique. Cependant, je puis vous
344 LA VIE LITTKRAIRE.
dire avec vérité (|iie je no suis pas une lioure avec une
douleur scinltlalile, quoy quej'eii ave toujours. Je n'avois
jamais conçu que cela se pilt, rnoy qui ay assés scnty de
maux en ma vie, mais chacun portoit sa douleur parti-
culière. Je croy donc, mon très révérend père, si vous
me lo permettes, qu'il faut demeurer comme il plait à
Dieu me mettre. Je n'ay, par sa miséricorde, nulle impa-
tience d'en estre délivrée, ny inquiétude de souffrir;
n'est-ce pas beaucoup? Après cette exposition, je n'auray
plus besoin de vous importuner la mesme chose pour
sy lonf^tems. Je me feray, ce me semble, fort bien
entendre en parlant en général de ma santé, dont pour-
tant je prendray la liberté de vous rendre un compte
fidèle, puisque j'ay franchy de vous dire ce qu'il me fai-
soit tant de peine de ne vous pas dire. Je sens la joye et
laconsolationquejerecevraydecequevous aurés la charité
de me dire, par celle que je sens de vous entretenir. Je
vois quehiuefois M. D. Elle va ce me semble bien droit à
Dieu, et avec un dé.q-agement qu'il lui met au cœur, pourvu
que personne n'entortille n'y n'obscurcisse ses lumières.
Elle n'auroit pas besoin de tant d'attirail qu'on luy en
veut donner. Mais je crains qu'on ne l'attriste et il luy
faudroit tout le contraire, car son mal est assés pour
elle. Sy elle avoit été convertie en parfaite santé, N. Sei-
gneur luy auroit donné le tems d'acquérir ces forces
pour le jour de l'adversité. Mais elle a beaucoup à souf-
frir, elle est naturelle, elle a un tour aimable dans l'es-
prit; elle va à Dieu par son cœur. Vous achcverés, mon
très R. P., ce qui reste à faire. Elle vous verra bientost.
Voilà ce que j'envierois, si j'osois désirer quelque chose.
Il faut finir cette lettre en vous demandant très-humble-
ment pardon de sa longueur et en vous assurant de mes
respects et d'un attachement pour vous dont je ne croy
personne aussi capable que je le suis....
Le mal dont je vous parle n'est pas ouvert, mais il y
a à craindre qu'il ne s'ouvre, ce qui seroit le pis qui pût
arriver à ce que croit l'homme qui l'a veu.
MADAME DE LA SABLIÈRE. 345
Voilà donc celle dame de la Sablière, aj^nle à pro-
mener son âme des curiosités de la science aux troubles
de l'amour, la voilà n'ayant plus à offrir à Dieu, son
dernier amant, que les soupirs d'un sein décomposé!
Heureuse encore de s'être fait une nature nouvelle et
convenable à son borrible situation! Heureuse et belle
de résignation, de patience et de paix! Heureuse, ob!
bienbeureuse dans les tortures et les déi^oùls d'un mal
dévorant, de déployer une âme angélique! On })eut
dire de celle qui a écrit cette admirable lettre, comme
d'Elisabelb Ranquet que, « marcbant sur la terre, elle
était dans les deux v.
Le mal fit dos progrès rapides. Cinq mois plus tard,
quelques jours, quelques beures peut-être avant sa
sa mort, madame de la Sablière écrivait à Rancé ces
lignes qu'on ne peut lire sans songer à ce que dit Pascal
des misères de l'bomme et de ses grandeurs :
Ce .. janvier 1693.
La maladie que j'ay augmente tous les jours, mon
très R. P. Il y a apparence qu'elle n'ira pas loin. Je vous
supplie très bumblement que le mal que j'ay ne soit
jamais su de personne pas plus après ma mort que
pendant ma vie. Dieu vous récompensera sans doute
de tous les biens que vous m'avés faits. Et je l'en prie
de tout mon cœur. Je me sens toujours la raesnie tran-
quillité et le mesme repos, attendant Taccomplisse-
ment de la volonté de Dieu sur moy. Je ne désire autre
chose.
316 LA VIE LITTÉRAIRE.
Elle (léL'eda « le sixième janvier » 1098, et fui
enterrée « le septième » par le clergé de Saint- S ul-
pice '.
I. Celte date est prise dans l'acte de décès que Jal a
publié dans son dictionnaire. 11 y est dit que madame de
la Sablière décéda rue aux Vacbes, dite aussi rue aux Vachers
et actuellement la rue Rous?rlet. Mais d'une élude destinée
au journal le Temps et dont l'auteur, M. Georges Villain,
a bien voulu me communiq\ier les épreuves, il résulte que
madame de la Sablière est morte dans l'appartement qu'elle
occupait aux Incurables, tout contre la chapelle.
M. THEODORE REINACIl
ET
MITIIRIDATE '
Des trois îrères Reinach, l'aîné, Joseph, a marqué
dans la politique, comme publicisle et comme député;
le second, S;ilomon, est un archéologue justement
estimé pour l'ardeur et l'exaclilude de son esprit; le
plus jeune, Théodore, après avoir promené sa curiosité
en divers domaines, s'est établi dons Tliisloire. Je ne
rappellerai pas les étonnantes victoires scolaires qu'il
remporta dans les années 1875, 1876 et 1877. De tels
succès, bien qu'ils révèlent sans doute une intelligence
précoce et facile, ne me semblent point enviables. Ils
ont l'inconvénient de mettre l'adolescent dans une
lumière trop forte et de lui créer une supériorité insou-
tenable.
C'est un danger que de se montrer d'abord pro-
1. Mithridate Eupator, roi de Pont, par Théodore Reinach,
1 vol. in-8°.
348 LA VIE LITTKllAIRE.
(li'îicux, puisqu'il n'est donné à personne de le rester
conslamnient. Il y a là une silualion diffuMle. Mais on
en soulTre peu si l'on est un savant, c'esl-à-dire un
homme laborieux et modeste. Il est impossible au vrai
savant de n'être point modeste : plus il fait, et mieux il
voit ce qu'il reste à faire. Et je crois reconnaître en
M. Théodore Reinach une âme vouée tout entière à la
science.
Ses couronnes scolaires étaient encore toutes fraîi'bes
quand il entreprit de traduire Hamlet en employant
alternativement, à l'exemple de Shakespeare, la prose
et le vers.
L'idée semble excellente et naturelle. Je ne crois pas
qu'elle ait été réalisée de la manière la plus heureuse
par M. Théodore Reinach. Je doute même qu'elle soit
réalisable. On pourrait essayer peut-être, pour une étude
de ce genre, d'un vers très souple et sans entraves, alter-
nant avec une prose ryllinii(]ue comme celle de la Prin-
cesse Maleine. Mais cela même est-il bien possible?
Est-il possible de repenser un poète assez vivement pour
le transcrire avec son chant et toutes ses harmonies? Au
reste, ce n'est point la question. Si j'ai rappelé cet essai
de M. Théodore Reinach, c'est parce que le savant s'y
révèle déjà par le bon établissement du texte, par la
précision des notes ^t pnr la sfirelé d'information dont
témoigne l'intéressante introduction qui précède l'ou-
vrage. A cet égard, peu de traducteurs, en France, ont
aussi bien compris leur devoir que M. Théodore Rei-
nach, et il serait heureux que son exemple fût suivi.
MITHRIDATE. 349
11 a donné, un peu plus tard, une Histoire des Israé-
lites depuis la dispersion jusqu à 7ios jou7's, ainsi que
plusieurs mémoires dans la Jîevue des études juives. Il
s'est beaucoup occupé d'antiquités helléniques et d'anti-
quités orientales. Il a étudié dans un ouvrage spécial,
Trois royaumes de VAsie Mineure (1888), la numis-
matique des rois de Gappadoce, de Bithynie et de P(»nt.
Et cet ouvrage doit être particulièrement signalé ici,
parce qu'il fut pour l'auteur une sorte de préparation à
VHistoire de Mithridate et, si je puis dire, reclinliui-
dage du monument.
Mettons, pour être tout à fait exact, un des échafau-
dages, car il en fallait d'autres. Les sources de l'histoire
de Mithridate sont de trois sortes : l*^ Les médailles,
qui, étudiées dans le livre que je viens de citer, ont
fourni à l'auteur les éléments d'une chronologie. Elles
lui ont donné, en outre, quelques indices sur l'état des
mœurs et des arts, ainsi (|ue sur le gouvernement des
provinces. Enfin, c'est sur quelques beaux télradrachmes
frappés dans le Pont, à Pergame ou en Grèce, qu'on
trouve le portrait de Mithridate. 2*^ Les inscrijîtions.
M. Théodore Reinach en a réuni vingt et une, tant
grecques que latines. 3^ Les auteurs. Celte source est
de beaucoup la plus abondante. Mais les documents
qu'elle fournit devaient être soumis à une critique rigou-
reuse. On sait que les ouvrages des écrivains qui ont
raconté Thistoire de Mithridate à proximité des événe-
ments ne nous sont point parvenus.
Nous n'avons ni les Mémoires de Sylla, ni ceux de
IV. 20
350 LA VIE LITTERAIRE.
Ruiilius Riifus ni l'ouvrage de Sisen;i, ni les his-
toires (le Sallusle, ni le poème d'Arcliias, ni les parties
de Tite-Live concernanl la j^nierre niilliridali(|ue. On
en est réduit à consulter des ouvrages postérieurs de
cent cinquante à trois cents ans au régne de Mithridate
et qui, par conséquent, empruntent toute leur autorité
historique aux documents d'après lesquels ils ont été
composés. Mais les anciens n'indiquaient guère les
sources où ils puisaient, et c'est par des recherches très
attentives et des observations très délicates que Théodore
Reiiiach est parvenu à reconnaître les textes que Plu-
tjirquo, Appien, Dion Cassius avaient sous les yeux
quand ils composaient leurs récits. Je n'entrerai point
dans le détail de ces procédés, qui ne relèvent que de la
critique érudite. Le peu que j'en viens de dire m'a été
inspiré par ce goût naturel qui porte chacun de nous à
s'intéresser aux bonnes méthodes de travail.
Les ouvrages de pure érudition ne sont point de ma
compétence et ne peuvent faire la substance d'une de
ces causeries littéraires qui veulent des sujets faciles et
varii'S. Le spécial et le [larticiilier ne sont point notre
fait. Par bonheur, il n'est pas rare qu'un véritable
savant soit amené par le progrès de ses recherches à ces
généralisations dont les esprits curieux peuvent tirer
tout de suite agrément et profit. Je ne manque point
alors de me pénétrer des idées de ce savant et de rap-
porter ce que j'en ai pu saisir. Je ne suis jamais si
heureux que lorsqu'il m'est donné d'entretenir des
travaux d'un Renan ou d'un Darraesteter, d'un Gaston
MITHRIDATE. 331
Paris ou d'un Paul iMeyer, d'un Oppori ou d'un Mas-
pero. Or, si Je Mithridate de M. Théodore Reinacli
relève de l'érudillon pour la molliode, il appartient à la
lillérature hii^torique par la grandeur du sujet, l'intérêt
du récit et l'abondance des vues. C'est un beau livre,
d'une lecture facile dans presque toutes les parties et,
par endroits, attachante et passionnante plus que je ne
saurais dire. C'est qu'en effet M. Théodore Reina-li a
bien choisi son sujet. Il l'a pris neuf et- fécond. L'Iiis-
loire de Mithridate, qui n'avait jamais été traitée à part,
est, entre toutes, grande et tragique.
De nos jours encore, les paysans et les prcheurs
d'Iéni-Kalé montrent, près de Kertch, l'antique P.mti-
capée, un rocher qui se dresse en forme de chaise sur le
bord de la mer. « C'est, disent-ils, le trune de Mithri-
date! » L'homme que la légende a mis comme un
colosse sur ce siège énorme et sauvage garde aussi dans
l'histoire une grandeur farouche.
Perse d'origine, issu de ces Mithridate qui mouraient
au delà du terme ordinaire de la vie humaine, laissant
dans leur harem des enfants en bas âge, Mithridate, qui
fut nommé depuis Eupator et Dionysos, était nourri
dans Sinope, sa ville natale, et touchait à sa treizième
année quand son père, Milliridale Evergèle, périt dans
une de ces tragiques et ordinaires intrigues de sérail qui
réglèrent de tout temps la succession des despotes de
rOrient. Sa mère, la Syrienne Laodiee, qui, dans l'ennui
du gynécée, avait songé qu'Evergète durait trop, devint
sultane par le droit oriental du meurtre. Le jeune
352 LA VIE LITTÉKAIUE.
Milliridnlc, viclime d'inoxplicables acci'lenls de chasse
cl llairant sur sa table des mets suspects, s'aperçut
liit'iilùl (jue sa mère trouvait qu'il [j;randissail trop vite.
11 s'enfuit dans les forets épaisses du Paryadris, où il
mena, seul, inconnu, la rude vie du chasseur et du
hatulil. On raconte que, semblable aux géants de pierre
sculptés dans le palais de Sargon, il étouffait des lion-
ceaux entre ses bras. Après sept ans passés nuit et jour
dans les bois et dans les rocbers, il reparut à Sinope,
où on le croyait mort, réclama son béiilage, l'arracba
de force et de ruse à la Syrienne, qui l'avait aux trois
quarts dissipé, territoires et trésors. Rapidement, il se
relit un royaume et « soumit à sa domination, ou tout
au moins à son influence, tout le bassin de la mer
Noire ».
Ce n'était pas un empire, mais une multitude de peu-
ples. On y parlait vingt-deux ou vingt-cin(] langues dif-
férentes. Royaume de la mer, « le Ponl-Euxin, qui lui
donnait son nom, lui donnait aussi son unité ».
On sait le reste, que je ne puis rappeler ici, même
brièvement, puisque c'est, comme dit Racine, « une
partie considérable de l'histoire romaine ». On sait la
rupture avec Rome, que Mitliridate avait d'abord ména-
gée; la conquête de l'Asie Mineure, suivie du massacre
de quatre-vingt mille Romains; le protectorat de la
Grèce et ce grand dessein, imité d'Alexandre, de l'union
du monde hellénique et du monde oriental, qui finit
cruellement à Gliéronée et à Orchoméne; et, après la
guerre de Sylla, les guerres de Lucullus et de Pompée
MITHRIDATE. 353
qui font voir, selon la parole de Montesquieu « non pas
des princes déjà vaincus par les délices et l'orgueil,
comme Anliochus et Tigrane, ou par la crainte, comme
Philippe, Persée et Juguriha; mais un roi magnanime,
qui, dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses
blessures, n'en était que plus indigné » {Grand, et déc.y
chap. YIl).
On sait enfin (et c'est là que je m'arrêterai un instant)
qu'après la défaite de Nicopolis, où ses cavaliers furent
égorgés, dans la nuit, jusqu'au dernier par les légion-
naires de Pompée, le vieux roi s'échappa seul à cheval,
avec sa concubine Hypsicratée, vêtue comme un de ces
guerriers barbares, dont elle avait le cœur. Il courut le
long du Caucase et, parvenu en fugitif dans le Bosphore
révolté, il le reconquit. Ce fut son dernier royaume. Là,
contraint d'abandonner l'Asie à l'ennemi qu'il comballait
depuis quarante ans avec une invincible haine, ilcunijut
le projet de marcher sur l'Occident par la Thrace, la
Macédoine et la Pannonie, d'entraîner avec lui les Scy-
thes des steppes sarmales et les Celtes du Danube, et de
se jeter sur l'Italie avec un torrent de peuples.
Ce plan gigantesque, Milhridate l'expose, au troi-
sième acte de la tragédie de Racine, dans un discours
imité d'Appien :
C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Et il ajoute un peu plus loin :
Ne vous figurez point que de celte contrée
Par d'éternels remparts Rome soit séparée.
20.
354 LA VIE LITTÉRAIRE.
Je pais Ions les chemins par où je dois passer,
Kl si la morl Itiorilôt ne me vient traverser,
Sans reculer [)liis loin l'efTet de ma parole.
Je vous rends dans Ir.ois mois au pied du Capitole.
Douiez vous que l'Kuxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient liuir son cours?
a J'en doute! » s'écria le prince Eugène do Savoie,
qui avait fait la (guerre contre les Turcs. Et le v.iiiKjueur
inspiré de Zentha doutait avec raison qu'une flotte de
guerre [)ûl traverser en deux jours l'espace de nier qui
sépare Kcrtcli des bouches du Danube et qu'il suffit de
trois mois à une armée nombreuse pour se rendre, à
travers sept cents lieues de terres, de la Bulgarie à
Rome. Mais ces mauvais calculs sont imputables seule-
ment à Jean Racine, qui, apparemment, n'était pas un
grand homme de guerre. C'est lui qui les a faits, dans sa
maison, sur sa table, avec beaucoup d'innocence. Aucun
témoign;ige antique ne permet d'en rapporter la faute à
Milhridate lui-même, qui n'est pas responsable des
beautés dont un poêle se plut à orner ses plans. On sait
seulement que le vieux roi « se proposait de longer la
rive septentrionale de l'Euxin, entraînant sur sa route
les Sarmates et les Bastarnes, puis de remonter la vallée
du Danube, où les tribus gauloises, dont il avait soi-
gneusement cultivé l'amitié, accouraient en foule sous
ses étendards. Ainsi devenu le généralissime de la bar-
barie du Nord, il traversait la Pannonie et descendait
comme une avalanche du sommet des Alpes suj- l'Italie
dégarnie de troupes, affaiblie par ses querelles poli-
MITIIRIDATE. 355
liques et sociales. » Ce projet, dont la grandeur faisait
rétonnement des anciens, n'a pas été beaucoup admiré
par les historiens modernes. Michelet, qui est enthou-
siaste, s'est un peu ému en l'exposant ; mais M. Mommsen,
dont le défaut n'est point l'enthousiasme, n'a vu là qu'une
pitoyable folie. « L'invasion projetée des Orientaux en
Italie, a-t-il dit, élait simplement risible. Ce n'était
qu'une fantaisie du désespoir impuissant. » M. Théodore
Reinach ne le croit p;is. Il rappelle que les Cimbres
avaient démontré, quarante ans auparavant, que la mu-
raille des Alpes n'était point infranchissable et il estime
qu'une invasion fondant, en l'an 63 avant l'ère chré-
tienne, sur rilalie, déchirée par la guerre civile, pou-
vait faire éprouver à Rome les deuils et les hontes
qu'Alaric devait lui infliger cinq siècles plus tard. Cette
opinion est soutenable. Mais la dispute sur ce point ne
sera jamais terminée. Trahi par son fils, abandunnè par
ses peuples, Milhridate s'est donné la mort dans la cita-
delle de Panticapée, au milieu des préparatifs de sa
grande entreprise. Toutefois, cela seul condamne celte
entreprise qu'elle se soit, dès l'abord, renversée sur son
auteur. Il n'importe! C'était un grand ennemi et qui
savait haïr. « Il possédait les dons respectables de la
haine », dit Mommsen, et M.Théodore Reinach ajoute :
< Dans ce cerveau surexcité, la haine atteignait au génie. »
Les Romains, qui le craignaient, se réjouirent de sa
mort. Les soldats qui vinrent l'annoncer à Pompée
portaient des lauriers comme les messagers des vic-
toires.
35G LA VIE LITTÉRAIRE.
I/cmbarras fut de reconnaître le corjis du terrible
sullnii. Il élait si défiguré qu'on ne put le reconnaître
qu'aux vieilles cicatrices dont il était couvert. Pompée
le lit coucher dans la nécropole royale de Sinope.
Mais c'est surtout par les éclats de leur joie (jue les
Romains rendirent les honneurs suprêmes à Mithridale
Eupator.
Quelques années plus tard, Rome fil de nouvelles
réjouissances pour la mort d'un ennemi. Celte fois
l'ennemi élait une femme. Il y eut dans la Viile-
Élernelle, des danses et des sacrifices à la mort de
Cléopâlre comme à la mort de Milluiilate. C'est qu'avec
Cléopâlre périssait enfin cet Orient guerrier qui avait
disputé l'empire à Rome, coulé à l'Italie tant de tra-
vaux et la vie de tant de soldats et de citoyens, lï
est visible que M. Théodore Reinach ressent pour
Mithridale ce genre d'intérêt dont un peintre allentif
ne se défend guère à l'endroit d'un modèle longue-
menl étudié. Il suit le roi de Pont dans toutes ses
entreprises avec un mélange d'admiration et d'horreur.
Il s'étonne, non sans raison, de celle \()lonté si souple
et si forle, de celte infatigable énergie, de cet esprit de
ruse et d'audace, de cette âme indomptable qui puise
dans la défaite des ressources nouvelles et que les anciens
ont comparée au serpent, qui, la tête écrasée, dresse sa
queue menaçante. Pourtant, quand il se recueille pour
porter un jugement d'ensemble, il se garde d'exallcr son
héros aux dépens de la justice et de la vérité. Voici la
page où se trouve résumée, non sans force, la pensée de
MITHRIDATE. 357
rhislorien sur le despote extraordinaire dont il a coulé
la vie :
Malgré ses talents multiples, malgré sou activité infa-
tigable, malgré sa fin héroïque, il a manqué quelque
chose à Mithridatepour être rangé parmi les vrais grands
hommes de l'histoire : je veux dire un idéal supérieur,
conçu avec sincérité, poursuivi avec constance. Que
représente celui qu'on a appelé le Pierre le Grand de l'an-
tiquité? La cause de la liberté, de la civilisation hellé-
nique ou, au contraire, la réaction de l'Orient despo-
tique et fanatique contre l'Occident libéral et éclairé? On
ne le sait, lui-même l'ignore. INous l'avons vu, dans la
première partie de sou règne, se porter en champion de
l'hellénisme, copier Alexandre, conserver la tunique,
coucher dans le gîte du conquérant macédonien. Un
moment même, il a semblé qu'il eût réalisé son rêve ou,
du moins, ramené les beaux jours du royaume de Per-
game : l'Asie afTranchie, la vieille Grèce elle-même sou-
levaient sur leurs épaules, dans un élan de fièvre joyeuse,
le sauveur providentiel descendu des bords lointains de
l'Euxin. Mais la fin du règne va nous ofïVir un tableau
bien différent. Sous le masque hellénique, qui bientôt
crève de toutes parts, nous trouverons un héros encore,
mais un héros barbare, répudiant une civilisation d'em-
prunt, détruisant de ses propres mains les villes qu'il a
fondées, adressant un appel désespéré au fanatisme reli-
gieux et national des vieux peuples de l'Asie et des
hordes nomades du Nord, dont il semble incarner désor-
mais la haine irréconciliable non seulement contre le
conquérant romain, mais encore contre la civilisation
méditerranéenne. Quel est le véritable Mithridate? Celui
de Chersonèse et de Pergame ou celui d'Artaxata et de
Panticapée? Je crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre et
que, dans ces deux rôles, où il paraît successivement
passé maître, Mithridate n'ait été, en effet, qu'un prodige
d'ambition et d'égoïsme, un royal tragédien, jouant de
l'Olympe et de l'Avesta, des souvenirs d'Alexandre et
358 LA VIE LITTÉRAIRE.
dos reliques de Darius, du despotisme et de la déma-
ici>t:ie, de la barbarie et de la civilisation comme d'au-
tant d'instiunients de règne, autant de moyens de
séduire et d'entraîner les honimcs, sans jamais parlager,
au fond, les passions qu'il exploite et restant calme au
jiiilieu dos tom[)rlos qu'il décbaîne.
M. Théodore Reinacli nous a fait voir Milhridate sou-
verain (riin royaume mouvant, plusieurs fois perdu
et roconquis, changeant sans cesse de configuralioQ
et (le place. Il nous a montré ce maître de tant
do vies humaines conduisant, avec une ardeur tou-
jours égale, des guerres mêlées d'étonnantes victoires
et d'étonnantes défaites. Il a montré le sultan de Pont
tour à tour conquérant, diplomate, fondateur de villes,
organisateur de provinces, colon, prolecteur du com-
merce , des arts et des lettres , et destructeur des
peuples.
Ce n'est pas tout. Il s'est plu encore à nous montrer,
autant qu'il était possible, Mithridate dans l'iulimilé de
sa vie, couché sur un lit d'or à ces bamjuels où il réu-
nissait les orateurs et les rhéteurs hellènes à ces offi-
ciers barbares qui portaient le litre envié d'Amis et de
Premiers-Amis du roi. Et ce ne sont pas là les tableaux
les moins intéressants du livre. Milhridate n'était pas
sans doute un lumineux génie. Mommsen lui refuse
même l'étendue de rinlelligence, el M. Théodore Rei-
nach reconnaît que ce n'était pas un vérilahle grand
homme. Mais, à coup sûr, c'était ce qu'on nomme un
caractère. Sa figure est étrange et d'un relief puissant.
MITHRIDATE. 359
A l'approcher, on admire une l)êle liumaine de celle sta-
ture et de ce tempérament, si rusée et si forle. si ingé-
nieuse et si barbare, et douée de si épouvantables vertus.
On a son profil sur les télradrachmes. Il élail beau,
les trails grands, la chevelure bouclée. C'était une espèce
de géant. La grandeur de ses armes étonna Pompée. Et
ses armures, suspendues aux temples de Delphes et
de Némée, devant lesquelles s'émerveillaient les visi-
teurs, semblaient les dépouilles d'un Titan. Ceint d'une
tiare étincelanle, vêtu, à l'orientale, de robes précieuses,
portant le large pantalon perse, il apparaissait, dans
le feu des pierreries, comme l'image, sur la terre, des
dieux-astres, Ormuzd et Améria, auxquels il allumait
en offrande une forêt sur une montagne. Sous ces
dehors d'idole orientale, c'était le plus agile cavalier de
son armée, et il n'avait pas dégal pour lancer le javelot.
Habituellement sobre, il lui prit envie, un jour, à
table, de lutter avec un athlète pour la capacité du boire
et du manger, et de cette lutte il sortit vainqueur. Ce
colosse avait une certaine délicatesse de goCit. Il recher-
chait la belle vaisselle d'or et d'argent, ce qui était, à
vrai dire, un luxe commun alors à tous les grands per-
sonnages. Il avait formé un riche cabinet de pierres gra-
vées. Il aimait les beaux discours, et lui-môme il parlait
avec éloquence en plusieurs langues. Enfin, ses connais-
sances en médecine semblent avoir été assez étendues et
profondes, bien qu'il mêlât à ses receltes beaucoup de
formules de sorcellerie.
Comme tous les dynastes d'Orient, il avait une grande
3C0 LA VIE LITTÉRAIRE.
lialiiliulc du iiieiirlre tlomeslûiue. niKilio Je ses fils
périront par son ordre : Ariaralhe, Milliridale, Macliarès
et Xipliarès. Mais il faut voir renchaînemenl des crimes
dans celle maison et se rappeler que sa mère avait tenté
de le faire tuer et (|u'enrni un (ils qu'il a\ail épaî'^mé,
Pliarnace, fui cause de sa morl.
Il semble avoir Itcaucoup aimé sa fille DiTpclina, un
monstre qui avait une double ranp;ée de dents à cbaque
maclioire, et, s'il la fit poignarder par un eunuque, ce
fut pour qu'elle ne tombât pas vivante aux mains des
Romains.
Deux autres de ses filles, Mithridalis et Mysa, mou-
rurent avec lui à Panticapée pour la même raison. Rien
alors de plus ordinaire, après une défaite, que le mas-
sacre de tout un sérail. Avant de battre en retraite, on
tuait les femmes cà l'approche de l'ennemi, comme
aujourd'hui on détruit le matériel embarrassant. Après la
défaite infligée, à Cabira, par LucuUus à l'armée pon-
tique, Mithridate, en fuite sur Gomana, dépêcha l'eu-
nuque Raccliidès à Pharnacie avec ordre de faire mourir
toutes les femmes du sérail. Parmi elles se trouvaient
deux sœurs du roi, Roxane et Slalira, âgées de quarante
ans, qui n'avaient point été mariées, et deux de ses
femmes, Ioniennes l'une et l'autre, Rérénice de Chios
et Monime de Stratonicée. Monime avait refusé quinze
mille pièces d'or dont Mithridate croyait l'acheter. II
fallut que le roi de Pont lui envoyât le bandeau royal.
C'était d'ailleurs un présent qui coûtait peu à ce grand
faiseur de reines.
MITHRIDATE. 3GI
On trouva plus tard, dans les archives du Chàleau
neuf, près Cabira, une correspondance échangée entre
Monime et Mithridate, dont le ton licencieux chociua la
pudeur des Romains. Mais, enfermée loin de la Grèce,
dans un sérail, sous la garde de soldats barbares, la
fière Ionienne regrettait amèrement sa patrie et la
liberté. Bacchidès portait aux femmes l'ordre de mourir
de la manière que chacune d'elles croirait la plus
prompte et la moins douloureuse. Bérénice se fit ap-
porter une coupe de poison. Sa mère, qui était près
d'elle, lui demanda de la partager. Elles burent toutes
deux. La mère mourut la première. Et, comme Béré-
nice se tordait dans une horrible agonie, Baeciiidès
l'acheva en l'étouffant. Roxane et Slalira choisirent aussi
le poison. La première le prit en maudissant son frère.
Mais Roxane, au controire, le loua de ce qu'au milieu
des dangers qu'il courait lui-même il ne les avait pas
oubliées et leur avait assuré une mort libre, abritée
des outrages. Monime, en mémoire peut-être des reines
tragiques de ses poètes, détacha de son front le ban-
deau royal, le noua autour de son cou et se pendit,
comme Phèdre, à une cheville de la chambre. Mais le
faible tissu se rompit.
Plutarque a conservé ou trouvé les douloureuses
paroles que, selon lui, prononça alors la jeune femme :
« Fatal diadème, s'écria-t-elle, tu ne me rendras pas
même ce service! » Et elle présenta la gorge à l'eunu-
que. Ainsi périt, après de longs dégoûts, dans le sérail
de Pharnacie, Monime de Slratonicée.
IV. 21
3G2 LA VIE LITTÉRAIRE.
Il y a sans doute quelque brusquerie à quitter sur
celte trafjjéilie domestique l'histoire du grand Asiatique
contre qui s'illustrèrent Sylla, LucuUus et Pompée. Mais
celte scène de femmes empoisonnées, étouffées, égorgées
par un eunuque révèle mieux peut-être que tous les
récils de guerre le vrai Mithridate, le vieux sultan de
Pont, le despote, l'Oriental.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE I
MADAME ACKERMANN 1
NOTRE CœUR 10
UN COEUR DE FEMME 19
LA JEUNESSE DE M. DE BABA ME 26
MYSTICISME ET SCIENCE 38
CÉSAR BORGIA 47
M. JAMES DARMESTETER 58
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES 66
Jean-François Bladé 66
Albert Meyrac 91
LE p. DIDON ET SON LIVRE SUR JÉSUS-CHRIST 97
CLÉOPATRE 111
MADAMEJUDITH GAUTIER 133
M. JEAN MORÉAS 145
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT 156
Le fou et l'obstacle 156
APOLOGIE POUR LE PLAGIAT 166
Molière et Scarron 166
372 TABLE DES MATIÈIlES.
J l' L i; S T K 1. L I E H 177
LA RAME d' ULYSSE 190
Lettre de M. Eugène Pottier 201
— — M. A. Ed. Cuaiqnet 202
— — M. P. Lalanne 203
— — M. Cunisset-Cœ'not 205
— — M. P. Clairin 206
— — M. Gustave Friteau 207
BLAISE PASCAL ET M. JOSETH BERTRAND.. 209
M . MAURICE BARRÉS. Le Jardin de Dcren ke 223
tuéodore de banville 231
m. gaston bois si er 241
l'empereurjulien 251
GYP . Une Passionnelte 266
j.-j. WEiss 277
madame de la FAYETTE ET M. LE COMTE d'iIAUSSON-
VILLE 291
UN POÈTE BRETON : M. CHARLES LE GOFFIC 300
ALBERT GLATIGN Y 307
M. MARCEL SCHWOB 318
MADAME DE LA SABLlÈllE, d'aPRÈS DES DOCUMENTS
[NÉDITS 3
UITHRIDATE 346
Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. -124-97,
irMuiENU :>^.- . bt
PQ France, Anatole
139 La vie littéraire
F83
1895
t. 4.
PLEASE DO NOT REMOVE
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